Anna Karénine de Léon Tolstoï

Je vous avouerai que j’ai du prendre quelques semaines pour venir à bout d’Anna Karénine, un roman paru en 1877, de presque 1000 pages (et encore ! avec des marges et un corps de police réduits). Les deux grands chefs-d’oeuvre Anna Karénine et Guerre et Paix ont hissé Tolstoï a la place de géant de la littérature russe alors que ce fut un homme complexe à l’écriture riche qui ne se résume nullement à ces deux ouvrages. Le livre en question a été adapté de nombreuses fois au cinéma ; la prochaine reprise qui sortira en octobre 2012, Anna Karenina, sera réalisée par Joey Wright, on pourra y voir en scène Keira Knightley et Jude Law.

J’ai toujours été friande de ce petit quelque chose que les auteurs russes possèdent. Quelque chose de cassé dans leur écriture, toujours très sensible. C’est pour ça que je me suis dirigée vers ce roman. Il s’agissait ici pour moi de découvrir cet auteur que je n’avais pas encore eu la patience de lire ; un peu fleur bleue dans l’âme (si, si, il faut que je le confesse !), j’ai donc voulu commencer par une passion amoureuse qui semblait sur la quatrième de couverture… épique !

Verdict : j’ai été un peu déçue au premier abord. Seulement ensuite, j’ai compris. Revenons sur tout ce cheminement sinueux qu’a emprunté Anna Karénine dans mon coeur.

Le début fut très laborieux.Tolstoï mélange des descriptions et des introspections trop rares. Pendant ce qui me semblait être d’interminables pages, il nous raconte comment on exploite une ferme, comment on se comporte dans le monde, comment va la politique locale, le pourquoi du comment de tel ou tel comportement. Oh, bien sûr, les sentiments amoureux qui font des vagues étaient présents… un peu. Et ce fût ici ma première vraie incompréhension : OK, Anna Karénine, mariée à Alexis Alexandrovitch, mais qui tombera amoureuse de Vronski, en fera son amant… on le voit, on le lit, c’est même très joliment dépeint, ça fait palpiter nos petits coeurs, mais c’est surtout noyé par ces autres récits de choses pour lesquelles, franchement, je n’avais pas souscrit. Et les déboires amoureux d’Anna Karénine sont loin d’être les seuls dans ce roman : celui-ci débute d’ailleurs sur la querelle entre son frère, Stepan Arkadiévitch, et sa femme Dolly, qui vient de découvrir que son scélérat de mari la faisait cocue ! Mais surtout, on retient l’histoire d’amour entre Kitty (soeur de Dolly qui s’est vu piqué Vronski par Anna alors qu’elle en était amoureuse à ce moment là) et Lévine (celui qui nous offrira tellement de page sur l’exploitation agricole, la politique, le sentiment religieux, le pourquoi de la vie et j’en passe).

Dit comme ça, de façon volontairement brouillonne, on se demande pourquoi ce titre d’Anna Karénine ? J’ai appris par la suite que le premier titre choisi pour cette oeuvre était Deux mariages, deux couples. Apparemment un des buts premiers de Tolstoï était de faire la relation, voire la comparaison, entre les difficultés du couple Vronski-Anna (ou plutôt Alexis Alexandrovitch-Anna vu que seul celui-ci est et restera marié jusqu’à la fin) (désolée du spoiler mais c’était nécessaire) et le bonheur, parfois houleux certes mais constant et accompli entre Lévine et Kitty. Et il faut avouer que c’est assez réussi. Les relations compliquées entre Anna, son mari et son amant sont dépeintes avec justesse et sensibilité, il n’y a pas de coupables, de méchants dans l’histoire, juste des victimes des affres de l’amour, un amour terrifiant et terrible qui a malheureusement sévi dans une famille sans histoires. On voit que la jalousie, les soupçons, les querelles, les occasions de tromper ne manquent à aucun couple. On est tous égaux devant la force des sentiments, c’est notre force morale et parfois la chance qui nous garde de commettre des erreurs. La force morale, parlons-en : entre une Anna Karénine, folle de ne savoir comment réellement réagir, que faire, que demander, un Lévine incapable de la moindre décision dès que le moment est un peu stressant (du genre un mariage…) et un Alexis Alexandrovitch qui balance entre vengeance et pardon… Niveau bataille intérieure, nous sommes servis !

Bon mais seulement, au début je ne vois pas tout ça, au début je m’ennuie. Car les vrais tourments amoureux commencent à prendre de la place vers la moitié du roman. Autant vous dire que les cinq cent premières pages, pour moi qui m’attendais à des intrigues au top, j’ai trouvé ça plutôt plat. En fait, j’attendais quelque chose de très précis de Tolstoï alors que l’écrivain voulait me donner autre chose. Et c’est cette demande de ma part qui m’a fait faire fausse route et passer à côté de toute la richesse de critique qui m’était servi sur un plateau.

En effet, je crois que jamais de ma vie, je n’ai fait autant partie d’une société, la société russe. Il nous ait dévoilé toutes les petites ficelles de ces milieux nobles moscovites et péterbourgeois où l’étiquette côtoie une hypocrisie des plus violentes. Tolstoï nous livre ici une critique, si ce n’est une satire, de ces petites conventions et faux semblants qui dénaturent les rapports humains, et perfidient nos réels besoins. L’introspection est ici aussi importante que dans les récits de déboires sentimentaux ; elle nous permet de comprendre la raison de tel comportement ou ce qui peut se cacher derrière tel acte. L’auteur nous permet aussi de découvrir de quoi est fait la vie d’un noble russe, ses (pré)occuaptions, ses envies : ainsi Lévine aime la chasse et souhaite gérer au mieux son exploitation fermière en optimisant le travail de ses ouvriers, Stepan Arkadiévitch recherche les relations mais aussi une vie un peu plus romanesque, Anna et Vronski essaient de redorer leur blason auprès de la société… Mais Toltstoï explore aussi des sujets plus grands. Anna s’interroge en effet sur le sentiment maternel à de nombreuses reprises et questionne la mort pour savoir si celle-ci est une réponse à ses tourments. Lévine est le personnage qui ira le plus loin dans ses monologues intérieurs : lui aussi s’interroge sur le sens de la vie, de la mort, le pourquoi de son existence. Qui suis-je ? Où suis-je ? Pourquoi suis-je ? sont des interrogations qui le suivront longtemps. N’ayant qu’une foi utilitaire, la religion mais surtout Dieu est une énigme qu’il tente de résoudre.

Anna Karénine est un roman où la plongée dans le monde russe de la noblesse est entière, il faut y aller sans retenue, lâcher prise et devenir un personnage spectateur dans ce milieu si particulier. J’ai eu l’impression à de nombreuses reprises de voler au-dessus de ces familles et de pouvoir grâce à des jumelles faire différents zooms pour voir dans son ensemble les fonctionnements, les rouages de cet univers. Ce livre n’est pas seulement l’histoire d’une femme mais d’une multitude d’hommes et de femmes emportés par la force de l’étiquette, des besoins pratiques et de l’amour. Nous suivons au fil de ces pages une société restreinte où tout se croise et se rejoint : les parallèles sont alors faciles et même inévitables et c’est, pour moi, une des raisons d’être du livre. Anna Karénine est le vecteur des évènements de ce roman, elle est le personnage qui a choisi de tout bousculer au mépris des règles fixées de manière implicite. C’est autour d’elle que se joue toutes les autres intrigues : elle mérite alors que le titre du chef-d’oeuvre de Toltoï soit éponyme.

Je terminerais en citant les premiers mots du roman :  « Toutes les familles heureuses se ressemblent. Chaque famille malheureuse, au contraire, l’est à sa façon.« 

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