Le K (Il Colombre) de Dino Buzzati

Peut-être l’ignorez vous mais j’ai toujours eu un amour particulier pour l’Italie mais aussi et surtout sa littérature et sa langue si chantante. Quel a donc été mon bonheur d’être l’ange gardien de Carlo Lucarelli, de rencontrer Antonio Penacchi, à l’occasion de mon bénévolat au Marathon des Mots de Toulouse, édition 2012. Ridicule avec mon faible niveau en italien, j’espère que mon enthousiasme m’a sauvé. Car on n’a qu’à prononcer « pasta » ou « dolce vita » pour qu’un sourire éclaire mon visage.
Je voulais donc aujourd’hui vous faire découvrir un auteur italien que j’apprécie particulièrement, Dino Buzzati, mais autant faire d’une pierre deux coups. Je vais donc également en profiter pour parler un peu d’une collection bilingue juste géniale.
Le livre en question est un recueil constitué en 1966 de 13 nouvelles réunies sous la titre de la plus connue : Le K (Il Colombre en VO). Elles évoquent de façon poétique des événements plus ou moins fantastiques : la Tour Eiffel faisait bien plus de 300 mètres de haut avant qu’on la rabaisse, un veston ensorcelé permet de devenir riche, une femme fatale transforme les hommes en chien, tomber volontairement d’un immeuble est courant et trèèèès long. Des situations loufoques que Buzzati apprivoise, des grands sujets de la littérature fantastique ou des thèmes banals d’une vie quotidienne pimentée par la magie, la bêtise, le génie. L’auteur maîtrise son art et sait jongler parfaitement entre l’émotion et l’humour, faire naître en nous la peur ou la joie, créer la surprise. Mais on sent en fond un certain sentiment de déception ou du moins de pragmatisme face à la vie : ses histoires finissent bien souvent à la façon de points de suspension, laissant au lecteur la libre interprétation du sens profond de cette nouvelle. Certaines révèlent l’imbécilité des hommes, mais c’est avant tout leur solitude et leur marche inexorable vers la mort que l’on peut déceler derrière ces récits magiques. Mais on peut quand même trouver une lueur d’espoir, une conscience de ce phénomène pour relativiser.
L’écriture de Buzzati ne nous brusque pas mais ne nous prend pas pour des idiots non plus. Il nous fait voyager, il nous met en colère ou nous éblouit à coup de paroles très travaillées et bien trouvées. Un auteur pour qui tout paraît trop facile, son écriture est tellement géniale. Bien évidemment, si vous lisez un peu d’italien, je ne peux que vous conseillez de le lire en version originale, ainsi il ne perdra pas du tout sa saveur. Heureusement, les traductions françaises sont assez bien réalisées. Mais pour ceux qui ne sont pas bilingues et qui ont quelques difficultés, rassurez-vous : l’écriture de Buzzati, une fois qu’on s’est habitué aux constructions des phrases, est simple, le voculaire aussi… en général. En effet, dans certaines nouvelles, on trouve des néologismes, des mots peu utilisés ou anciens, des tournures difficiles ; c’est là qu’intervient cette collection bilingue, pour conjuguer plaisir de lecture originale et compréhension parfaite.
Il s’agit de la collection « Les langues modernes / bilingue » et, dans le cas présent, de la série italienne dirigée par Christian Bec. C’est édité chez Le Livre de Poche, vous vous doutez bien alors de son petit prix. Question mise en page, cette collection se présente ainsi : page de gauche, le texte en version orginale ; page de droite, en correspondance, la traduction fidèle sans être littérale. Des notes très complètes, de vocabulaire surtout mais aussi des notes plus littéraires, nous éclairent sur certains points un peu compliqués. Et dans le cas de Buzzati, cela est réalisé de manière remarquable : des points linguistiques expliqués pour comprendre le parti pris de la traduction, des notes pour saisir le sens sous-jacent de certaines phrases qui nous échappe, trop occupés à comprendre l’italien. A la limite, la seule chose que j’ai à redire c’est le décalage de lignes parfois important entre VF et VO ; mais ça, on n’y peut pas grand chose, en effet l’italien est beaucoup plus économe de mots que le français. Enfin, une introduction permet d’en apprendre plus sur l’auteur, le sens profond de son oeuvre (d’ailleurs quelqu’un peut m’éclairer : pourquoi faire systématiquement ça en introduction ? Ils ne comprennent pas que ça nous spoile ?).
J’ai été charmée, emportée par cette écriture si facile et si joueuse. Cette collection bilingue m’a permis de passer un moment inoubliable de lecture, que je renouvellerais avec plaisir. De grands auteurs sont disponibles en version bilingue et pas qu’en italien bien sûr. Un bon moyen de s’entraîner à dompter une langue étrangère tout en découvrant des auteurs sous leur vrai jour, sans aucun truchement du à la traduction. Si vous débutez, je vous conseille les recueils de nouvelles ou de courts récits comme c’est le cas pour Buzzati : les histoires sont bien sûr plus rapides à lire, les sujets (et donc le vocabulaire) plus divers et le style reste simple, un bon compromis donc. Je vous laisse avec un passage de « Ragazza che precipita » (« Jeune fille qui tombe… tombe ») :
« Il grattacielo era d’argento, supremo e felice in quella sera bellissima e pura, mentre il vento stirava sottili filamenti du nubi, qua e là, sullo sfondo di un azzurro assolutamente incredibile. Era infatti l’ora che le città vengono prese dall’ ispirazione e chi non è cieco ne resta travolto. Dall’aereo culmine la ragazza vedeva le strade e le masse dei palazzi contorcesi nel lungo spasimo del tramonto e là dove il bianco delle case finiva, cominciava il blu del mar che visto dall’alto sembrava in salita. E siccome dall’oriente avanzavano i velari della notte, la città divenne un dolce abisso brulicante di luci ; che palpitava. »
« Le gratte-ciel était d’argent, suprême et heureux en ce beau soir très pur, tandis que le vent étirait de légers flocons de nuages, ça et là, sur un fond d’azur absolument incroyable. C’était en effet l’heure à laquelle les villes sont saisies par l’inspiration et celui qui n’est pas aveugle en a le souffle coupé. De ce faîte aérien la jeune fille voyait les rues et la masse des immeubles se contorsionner dans le long spasme du crépuscule et là où finissait la blancheur des maisons, commençait le bleu de la mer qui d’en haut semblait en pente. Et comme de l’orient venaient les voiles de la nuit, la ville devint un doux abîme grouillant de lumières ; et qui palpitait. »

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3 réflexions au sujet de « Le K (Il Colombre) de Dino Buzzati »

  1. une éternité que je n’ai pas relu buzzati…
    ce recueil est savoureux.
    deux remarques:
    – de gaulle ne survécut qu’une poignée d’années à la première édition du bouquin (cf: »la leçon de 1980″)
    – « douce nuit » connut une adaptation cinématographique: un court-métrage éponyme de dominique martial, réalisé en 1984, et multidiffusé par france 2 depuis 20 ans en plein coeur de nuits inquiètes (ah ! l’insomnie). martial, en substituant au petit jardin de la maison de campagne originel un domaine et son immense parc, rate maladroitement sa cible…

  2. Ping : L’Obscure ennemie, d’Elisabetta Rasy | lacritiquante

  3. Tu en parles tres bien et cette nouvelle de la jeune fille qui tombe…tombe est une de mes préférées ! Je ne suis pas assez calée pour lire en italien ! 😦 trop de faux-amis avec l’espagnol que j’ai étudié…

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