Dans la foule, de Laurent Mauvignier

Décidément, les auteurs contemporains ont la côte chez moi en ce moment. Et quand je les aime, c’est toute leur oeuvre que j’essaie de parcourir. Après le bouleversant Des Hommes de Laurent Mauvignier, j’ai décidé de poursuivre un peu plus ma quête de cette langue si particulière et si forte avec un deuxième livre de ce même auteur : Dans la foule, paru en 2006.

Le romancier a décidé ici de retracer le parcours d’hommes et de femmes dont la trajectoire a dévié avec le drame du Heysel, drame européen qui marque le début du hooliganisme. Le 29 mai 1985, à Bruxelles, a lieu une rencontre footballistique entre les clubs de la Juventus et de Liverpool à l’occasion de la finale de la Coupe d’Europe. La sécurité est plus qu’imparfaite, de nombreux spectateurs sont rentrés sans billets, la majorité des forces de gendarmerie et de police se trouve à l’extérieur du stade. Alors que le match n’a même pas commencé, des hooligans envahissent la tribune des supporters italiens, sans franchement avoir des intentions louables. Une gigantesque bousculade naît. La sécurité ne comprenant pas vraiment ce qui se déroule sous leurs yeux, ils empêchent ces gens affolés de s’enfuir par la pelouse : c’est la panique, pris au piège, des centaines de personnes font effondrer des grilles de protection et même un muret. Piétinés, étouffés, battus, blessés… le bilan sera grave : 39 morts. Les autorités ne réalisant pas l’horreur de la chose, le match est lancé, pour « calmer les foules » : Michel Platini fera gagner la Juventus avec un but à zéro.

S’emparer de cet événement implique d’utiliser un ton juste sans tomber dans le pathos. Et ça, je sais déjà que Laurent Mauvignier sait le faire : il est passé maître dans l’art de nous émouvoir sans rendre ça trop ridicule ou larmoyant. Pour cet ouvrage, il a décidé de suivre plusieurs personnages, comme un panel des gens présents lors de cet événement funeste. Parmi eux, Jeff et Tonino, venus de France « à l’arrache », pour voir ce qui va donner « le match du siècle », mais aussi Gabriel et Virginie, couple de Bruxellois qui ont eu l’heureuse surprise de se faire offrir des places, et enfin Tana et Francesco tout juste mariés et fraîchement arrivés d’Italie pour leur Lune de Miel. Tous vont se croiser, voire se connaître, que ce soit avant, pendant, ou après le match. Mais il y a aussi Geoff, qui a suivi ses frères qu’il n’aime que parce que c’est un devoir, trop différents de lui qui s’en fiche bien du foot, mais qui sera surpris puis horrifié de voir ce qu’il peut faire, emporté par la foule, et de voir à quel point on peut réussir à se persuader de sa propre innocence bien que celle-ci soit factice.

Perdus dans la foule, ces quelques personnes vont devoir faire face à l’inimaginable et à la terreur, à la surprise et la peur. Le récit commence juste avant le match, les histoires se mettent en place, on apprend à connaître les personnages. Le drame en soi est bien sûr exposé dans toute sa bestialité et son non-sens mais ce n’est pas ici un autel dressé au voyeurisme de l’idiotie humaine. Le livre se termine bien après et c’est un des rares qui poursuit aussi loin sont enquête, son compte-rendu sur l’angoisse et les souvenirs qu’il faut (di)gérer après une telle chose. C’est également un des seuls ouvrages qui traitent du deuil si loin après la mort de l’être aimé. Victime d’une folie inutile, d’une injustice sportive, il est dur de surmonter ce décès si soudain. Voilà, c’est dit, quelqu’un meurt dans le livre ; en même temps on se doutait que ça allait arriver.

Je ne peux pas vraiment faire un résumé de cette histoire, c’est impossible, c’est à la fois trop foisonnant et trop étroit. Tout est dans l’ambiguïté ici, il n’y a pas que des agresseurs et des innocents, ce serait trop facile. Les relations ténues qu’ont réussi à tisser entre eux ces quelques personnages, sortis plus ou moins indemnes des décombres et des cris, sont saisissantes dans leur simplicité malgré des sentiments très complexes et difficiles à vivre. Là encore Laurent Mauvignier est époustouflant dans son traitement des émotions humaines qu’il rend vivantes et tonitruantes. Il a réussi le pari de nous dresser une fresque de toutes ces âmes plus ou moins touchées par cette tragédie européennes, des douleurs singulières et subtiles restituées dans une polyphonie criée à pleins poumons.

Rigueur, subtilité, force dans le récit, et toujours cette langue si marquée et si riche… Voici la patte de Mauvignier qui une fois encore nous emporte, nous hèle, nous fascine. Un livre pas franchement drôle c’est vrai, mais c’est toujours mieux que du Marc Lévy si vous voulez un peu d’émotion.

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2 réflexions au sujet de « Dans la foule, de Laurent Mauvignier »

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