Dans les forêts de Sibérie, de Sylvain Tesson

Avant de passer à ma lecture commune de mai, et parce que je suis d’une logique implacable, j’ai décidé pour les premiers beaux jours de l’année de lire un récit qui se déroule sur les rives du lac Baïkal en pleine taïga russe : Dans les forêts de Sibérie de Sylvain Tesson (oui, je le lis après tout le monde sur la blogosphère).

11 février

Au matin, nous reprenons la glace. La forêt défile. (…) La glace craque. Des plaques compressées par les mouvements du manteau explosent. Des lignes de faille zèbrent la plaine mercurielle, crachant des chaos de cristal. Un sang bleu coule d’une blessure de verre.

« C’est beau », dit Micha.

Et plus rien jusqu’au soir.

A 19 heures, mon cap apparaît. Le cap des Cèdres du Nord. Ma cabane.

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Sylvain Tesson a passé six mois en pleine Sibérie. Son environnement se résumait à l’unique pièce de sa cabane et à son poêle qui lui apportait de la chaleur, autant dire ici de la vie. Il voulait goûter à la solitude dans les immensités enneigées de la taïga. Le premier village était à cinq jours de marche. Son quotidien : couper du bois, observer, risquer sa vie sans s’en rendre compte en explorant les environs, boire du thé et de la vodka, lire et écrire, accueillir les visiteurs impromptus.
C’est peut-être d’ailleurs cela qui m’a le plus étonnée dans ce livre, véritable journal autobiographique de cette longue expérience : je m’attendais vraiment à un récit sur la vie d’ermite mais à mon grand étonnement j’ai croisé beaucoup de personnages dans ces pages. J’en suis un petit peu déçue, oui, pour la simple raison que je ne désirais pas vraiment lire ses rencontres avec les rares touristes de passage ou les Russes perdus dans les environs. Le voir se saouler, pêcher et mener de drôles de conversations avec d’autres, j’avoue que je m’en fiche. Je préfère ce passage où il évoque l’importance de voir un oiseau par la fenêtre, ces pérégrinations parmi les sapins, les subtils changements dans le paysage au fil des mois qui passent, son lien avec ses deux chiens.

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J’ai un véritable amour pour ces coins du monde – un de mes rêves est de faire tout le trajet en Transsibérien. Et j’étais très enthousiaste de commencer cette lecture, j’en avais entendu du bien et j’imaginais qu’il me permettrait de m’évader et de me recentrer. J’aimais beaucoup l’idée de cette retraite, avec des livres et de quoi écrire, avec beaucoup de thé et les heures qui se diffusent au gré du soleil. Mais j’ai été tout de suite désarçonnée par le style de l’auteur dont je n’avais rien lu auparavant. Beaucoup de métaphores, de phrases poétiques… ce n’est pas ce que je voulais lire, tout simplement. Cette langue m’a paru trop riche là où j’attendais du dépouillement, de la simplicité. J’avais l’impression de toujours lire quelque chose écrit à côté de ce que je voulais au fond. En bref, ce récit n’est pas fait pour moi, je ne suis pas la bonne personne, la bonne lectrice pour lui.

Je lui reconnais toutefois de nombreuses qualités : les pages défilent assez vite au gré du redoux dans la taïga, le style peut plaire – il est beau. Ça ne se répète pas, sacré exploit. Mais malgré toutes ces bonnes choses, je n’ai pas complètement accroché. Ce moment de lecture fut agréable mais je ne retenterai pas l’expérience Sylvain Tesson.

Et vous, qu’en avez-vous pensé ?

Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie, aux éditions folio, 7€70.

Le Royaume, d’Emmanuel Carrère

51uirlrlmtl-_sx195_Emmanuel Carrère est un nom qui traîne dans ma wishlist depuis pas mal de temps. J’en entends du bien, du mal, beaucoup d’avis très différents, partagés sur cet auteur et ses œuvres. Bref, tout ce qu’il faut pour aiguiser ma curiosité. J’ai donc sauté sur l’occasion d’avoir du temps devant moi pour découvrir un de ses livres qui me faisait de l’œil – et non, il ne s’agit même pas de Limonov –, Le Royaume.

Qu’il est compliqué de résumer cette briquette de plus de 600 pages. Autobiographie, enquête sur les premiers Chrétiens, récit et fiction historique. Oui, oui, vous avez bien lu, ça parle de religion (et je lis ça par le plus grand des hasards à la période de Noël!). Mais ne fuyez pas ! C’est un livre fleuve très spécial, unique en son genre, qui cache d’immenses trésors.

Pendant trois ans, l’auteur a été chrétien. Vraiment chrétien. Il allait à la messe, il étudiait les Évangiles, il a fait baptiser ses enfants, bref il était ce qu’on appelle un croyant. Ce livre, il l’écrit en tant qu’agnostique. Il revient sur cette période étrange de sa vie qui s’est déroulé il y a déjà vingt ans de cela. Entre temps, il a vécu, il a écrit. Mais c’est avec une sorte de fascination et d’envie de comprendre qu’il reparcoure les Évangiles. Le Nouveau Testament, il le voit aujourd’hui avec un œil d’enquêteur, d’historien, de romancier, d’homme tout simplement. Qui était Paul ? Quel a été son parcours ? Et Luc ? Est-ce bien lui qui a écrit telle ou telle page qu’on relit encore dans nos églises ?

Emmanuel Carrère nous fait revenir dans le passé, à Rome, à Athènes, en Macédoine, à Jérusalem… Les écrivains officiels du Nouveau Testatement ont voyagé, ont rencontré des fidèles, ont dirigé des églises, ont eu des tensions entre eux. Comment sommes-nous partis de la religion juive pour donner naissance aux premières étincelles de vie de la chrétienté avec Jésus en son centre ? Et que dire de l’eucharistie ? Que dire de la Vierge Marie ? Que dire de la résurrection ?

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Toutes ces interrogations, Emmanuel Carrère les a eut. Et bien avant lui, ceux qu’on appelle aujourd’hui les apôtres les ont eu également. Ce livre nous permet de revivre ces moments charnières.

Alors oui il y a des suppositions, des interprétations. Oui, il y a sûrement aussi des inventions, de l’imagination. Mais l’auteur ne cache rien de tout cela. Ce n’est pas un documentaire historique, soyons clair là-dessus. C’est une proposition, une invitation pour suivre une partie de la vie des premiers Chrétiens. Et c’est fait avec beaucoup de talent, d’ingéniosité. L’auteur ne nous quitte jamais, c’est à travers lui, à travers ses mots et sa vie que l’on fait ce voyage. Et ce lien que l’on tisse avec lui, quand il nous parle de cette maison achetée en Grèce, des vacances avec son meilleur ami, ce lien nous rapproche et fait qu’on le suit avec confiance dans l’histoire qu’il nous raconte. Comme lui, on doute, on enquête, on échafaude des théories. Il partage avec nous ses avis, ses convictions, mais jamais ne nous les impose. A part de rarissimes lignes, je pense que personne ne sera froissé à la lecture de ce roman, et ça c’est une prouesse.

L’auteur est très honnête avec nous, il nous livre des pans de son intimité, il est aussi critique envers lui-même… tout en restant lui-même. A la fin du Royaume, je ne savais pas qui de lui ou de moi avait vraiment besoin de ce livre, je ne savais pas à qui cette œuvre fut la plus profitable. Car j’ai abordé également ce livre de façon très personnelle, avec mes croyances, mes opinions, ma curiosité. Et même s’il s’agit là d’un vrai pavé dont la lecture a duré des jours et des jours, je ne me suis jamais ennuyée, j’ai beaucoup apprécié cet ouvrage. Replonger dans le premier siècle sur des territoires inconnus, apprendre les dissensions entre juifs et premiers chrétiens, faire la rencontre de Paul et de Luc, espionner Emmanuel Carrère quand il étudiait la Bible. Tout m’a plu, tout m’a intéressé.

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Alors oui, il est certain que Le Royaume n’est pas une lecture qui plaira à tout le monde. Il est certain que ce n’est pas non plus une lecture à mettre entre toutes les mains. Mais je vous invite sincèrement à pousser les portes de ce livre juste, sans prosélytisme, généreux et sincère. Une belle découverte, une écriture passionnante.

Emmanuel Carrère, Le Royaume, aux éditions folio, 8€70.

World War Z, de Max Brooks

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Avec un peu de retard – NaNoWriMo oblige –, je viens vous parler de la lecture commune de novembre. L’avant-dernière de l’année et je pense déjà à celles de l’année prochaine… Ce mois-ci, était au programme un livre atypique que je voulais découvrir depuis longtemps : World War Z de Max Brooks.

Vous le savez déjà, on va parler de zombie. Le monde a plongé dans l’apocalypse, un mal aussi incompréhensible que terrifiant a envahi littéralement la planète, ne laissant que peu d’espoir. Mais des hommes et des femmes se sont battus pour rester en vie, pour reprendre possession de leurs terres, pour faire survivre l’humanité, en dépit de la souffrance, des manques, de la peur. C’est cette histoire que va raconter le narrateur. Le mal est passé, on s’en relève à peine et il est censé écrire une sorte de rapport, de documentaire retraçant l’épidémie, des premiers cas à la Grande Panique, mais aussi les différents moyens qu’ont utilisés les états pour combattre ce mal, la façon dont le peuple a essayé de survivre. Les échecs cuisants, les conséquences qu’on n’imagine même pas, les îlots de civilisation partout dans le monde, les souffrances psychologiques, les secrets petits et grands…

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Pour cela, le narrateur va dans le monde entier et interviewe ceux qui ont vu, ceux qui ont vécu, ceux qui ont survécu. Il nous retranscrit cela directement sans filtre. Un témoignage poignant, fort.

Un témoignage fictionnel bien entendu. Un coup de maître de la part de l’auteur. Certains sont désarçonnés par ce livre vraiment à part, s’étant attendu à un roman de zombie on ne peut plus classique. Personnellement, je savais à quoi m’attendre et j’étais très curieuse de découvrir ce livre. Et autant dire que cela a super bien fonctionné sur moi. J’ai été passionnée, emballée dès les premières pages et je prenais un réel plaisir à me replonger chaque jour dans ces pages. Les chapitres, les interviews sont nombreuses et très très diverses, différentes. Du militaire au scientifique, de celle qui est devenu folle à l’ancien président, tout le monde est représenté. On ne s’ennuie pas un seul instant, on découvre la grande histoire de la Guerre des Z comme les témoignages plus personnels mais tout autant importants. Pas de redites, une progression chronologique toujours maîtrisée, des échos qui enrichissent la lecture. Rajoutez à cela l’imagination incroyable et vous obtenez un livre remarquable.

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Il est vrai que cette histoire est parfois un peu américano-centré mais tous les continents sont représentés. On voyage à travers le monde, s’effrayant de voir qu’aucun coin n’a été épargné. Du fond des océans, à la station spatiale, du Japon à Cuba… Il y a toute la détresse possible dans ce roman mais aussi de l’espoir. Car l’on sait que l’humanité a survécu. Des Victory Day sont fêtés, la fin officielle de cette guerre a été déclarée, mais tout le monde sait que le combat n’est pas fini. Les zombies sont en nombre encore et se relever de ce chaos va demander beaucoup de temps et d’effort. Le monde se réveille d’un cauchemar terrible et il garde les yeux bien ouverts, regardant vers l’avenir.

World War Z est une vraie pépite, une expérience de lecture inédite. Moi qui ne suis pas fan des histoires de zombie classique, là j’ai été conquise. Et vous ?

Retrouvez aussi les avis de L’Aléthiomètre et Lilylit.

Max Brooks, World War Z, Le Livre de Poche, 7€60.

T. rex superstar, de Jean Le Loeuff

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Vous ne le savez peut-être pas mais j’aime beaucoup l’histoire naturelle. Les dinosaures, la théorie de l’évolution, les écosystèmes, c’est mon truc. Mon plus grand bonheur dans la vie, c’est de visiter le muséum de ma ville, en apprendre plus sur l’histoire de la vie et ses ramifications, voir des squelettes d’espèces à jamais disparues. Et les dinosaures… ah les dinosaures ! Comme beaucoup, ils me fascinent, et parmi eux, il y en a un plus que les autres : le tyrannosaurus rex. Je suis sûrement victime de Jurassic Park (qui a fait pâlir plus d’un paléontologue…). Alors quand un français écrit un livre de vulgarisation pas débile sur le T. rex et les raisons de sa popularité, je ne peux que dire oui ! Aujourd’hui, je vous parle donc de T. rex superstar de Jean Le Loeuff.

La popularité du T. rex s’est depuis longtemps échappée des cénacles paléontologiques. Il rôde dans la littérature populaire, il est le héros des blockbusters hollywoodiens, il tourne dans ses spots publicitaires, son nom est devenu le synonyme de dictateur sanguinaire, il draine les foules vers les muséums. Et pour le moindre gamin fanatique de ces grosses bêtes, inutile de lui offrir la jolie figurine d’un gracieux Pentaceratops ou d’un bizarre Therizinosaurus : tout ce qui compte, c’est le T. rex, même s’il est très moche.

Ce livre retrace avec précision et humour toute l’histoire du tyrannosaurus : petite chronologie de la paléontologie, les différentes découvertes – dent, os, comportement, aspect… – à son sujet. Vous pourrez également savoir où en sont les connaissances aujourd’hui sur ce fabuleux animal (a-t-il des plumes ? A quoi lui sert ces deux petits bras ridicules ? etc.) mais aussi essayer de comprendre pourquoi il a tant de succès : comment cela a-t-il débuté ? Est-il toujours autant à la mode ?

L’écriture de l’auteur ne manque pas d’humour : c’est un livre très complet, il est vrai, avec beaucoup d’informations historiques, scientifiques, biographiques, mais le ton est loin d’être neutre et froid. Jean Le Loeuff y va de son petit grain de sel, n’hésitant pas à rajouter une référence ou une blague. Et croyez-moi, ça fait la différence. Ça ne décrédibilise pas du tout l’ouvrage, qui reste de base très intéressant, mais me faire rire devant un livre documentaire sur un dinosaure… il fallait oser, il fallait le faire !

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Régulièrement, les pages sont enrichies d’illustrations, de schémas de l’époque pour mieux nous faire comprendre ce qui a influencé notre vision du T. rex, de la paléontologie, des dinosaures à travers les âges. Les chapitres et sous-chapitres ont la longueur parfaite pour ne pas nous perdre et nous dire tout ce qu’il y a savoir tout de même. Vous ressortirez de là avec une belle culture sur le roi des lézards tyran sans pour autant avoir fait des années de fac, et en plus, vous saurez deux trois petites choses (pas si petites d’ailleurs) sur le monde plus vaste de la paléontologie. Car l’ouvrage est également une excuse pour une petite balade dans cette science de l’histoire naturelle qu’on connaît finalement assez peu (même si on s’imagine tout connaître en ayant vu Alan Grant dépoussiérer un squelette de velociraptor dans le Montana…).

Un très beau voyage dans des ères si lointaines qui font rêver. J’ai dévoré ce livre en quelques jours et je vous le recommande avec beaucoup d’enthousiasme si vous êtes un tantinet intéressés par ce sujet.

Jean Le Loeuff, T. rex superstar, aux éditions Belin, 19€.

Un été avec Victor Hugo, de Laura El Makki et Guillaume Gallienne

Vous le savez sûrement, Victor Hugo – dit Vivi dans mon cœur – c’est un peu une histoire d’amour. J’ai lu pas mal de ses romans et poèmes (même s’il me reste encore un bon paquet de lectures), plusieurs biographies et essais sur le personnage. Je me suis beaucoup intéressée à sa vie et à ceux qui gravitaient autour. Parallèlement, une petite collection de livres aux éditions des Équateurs me faisaient de l’œil depuis longtemps. Il s’agit de Parallèles, qui reprend une série d’émissions radiophoniques de France Inter autour de grands écrivains français. C’est donc tout naturellement que j’ai acquis Un été avec Victor Hugo de Laura El Makki et Guillaume Gallienne.

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Je vais vous parler ici du livre en tant que tel, je n’aborderai pas le côté radio de la chose (je ne l’écoute jamais et n’y connais rien). C’est un livre très bien conçu qui, à travers des dizaines de courts chapitres, abordent les aspects les plus importants (et parfois méconnus) de la vie de Victor Hugo. Les tables tournantes, son double Olympio, son lien avec l’enfance ou la musique, son amour et sa défense du peuple, ses penchants et tourments politiques… C’est assez complet sans aller trop dans le détail. Parfait pour poursuivre la découverte de Hugo après une première lecture du bonhomme par exemple, peut-être un peu léger quand on le découvre pour la première fois. J’ai trouvé la plupart des sujets très bien choisis et traités même si certains m’ont paru très artificiels, peu intéressants, comme si on les avait écrits histoire d’avoir le bon nombre de chapitres/émissions.

Le style est limpide, on lit ce livre avec une grande aisance et les pages de ce petit ouvrage soigné se tournent facilement entre nos mains. La faible longueur des chapitres donne beaucoup de dynamisme à la lecture et évite la monotonie d’un récit chronologique. Les auteurs ont pris la peine de citer à plusieurs reprises Victor Hugo : on n’en attendait pas moins. Les extraits sont d’ailleurs soigneusement choisis, toujours judicieux et rendent la lecture encore plus savoureuse.

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J’ai beaucoup apprécié cette lecture rapide et divertissante qui a réussi à m’apprendre encore des choses sur Victor Hugo quand bien même j’en connais déjà pas mal. Petites anecdotes, informations biographiques, réflexion sur ses œuvres littéraires et politiques : on ne s’ennuie jamais malgré quelques petites répétitions d’un chapitre à l’autre. C’est vraiment un livre que je vous conseille vivement et je pense découvrir d’ici peu le reste de cette collection.

Laura El Makki et Guillaume Gallienne, Un été avec Victor Hugo, aux éditions des Equateurs, 13€.

Femmes de dictateur, de Diane Ducret

[…] Dans la route pour la conquête du pouvoir, les dictateurs ont très vite compris qu’ils n’avanceraient guère sans gagner avant tout les femmes à leur cause, sans les unir à leur destin. Et pour conquérir le pouvoir et s’y installer, chacun d’eux va s’appuyer sur les femmes. Filles de noce ou grandes bourgeoisies intellectuelles, simple passade ou amour passionné, elles sont omniprésentes dans la vie des dictateurs. Ils les violentent ou les adulent, mais se tournent systématiquement vers elles. […] Ils sont cruels, violents, tyranniques et infidèles. Et pourtant, elles les aiment. Trompées avec d’innombrables rivales, sacrifiées à la dévorante passion de la politique, épiées, critiquées, enfermées, elles résistent. Parce qu’ils les fascinent. Parce qu’ils ont besoin d’elles.

9782262034917Les romans, c’est très bien, mais de temps en temps, j’aime sortir de ce genre fictionnel. Toutefois, j’apprécie toujours autant qu’on me raconte des histoires, et c’est encore mieux si ce sont celles de personnes ayant réellement existées. Femmes de dictateur de Diane Ducret était donc un choix idéal. En quelques chapitres, on découvre les femmes qui ont aimé ou ont été aimées par ces grandes figures tyranniques qui ont peuplé notre Histoire au siècle dernier. Il y a toujours une curiosité malsaine pour l’intimité, la vie privée de ces hommes qui ont bousculé le destin de centaines, de milliers de personnes. On s’imagine pouvoir mieux les comprendre – sans les excuser pour autant bien sûr.

Dans cet ouvrage, Diane Ducret nous entraîne dans l’ombre d’Antonio Salazar, de Joseph Staline, ou de Mao. Elle nous fait découvrir les amantes, les épouses, les maîtresses, les relations plus ou moins publiques, plus ou moins importantes, plus ou moins partagées de ces dames qui ont fait partie de l’Histoire, à leur échelle. De l’incontournable Eva Braun, à la discrète Catherine Bokassa, en passant par l’orgueilleuse Elena Ceausescu, Diane Ducret nous fait faire un tour assez large de toutes ces femmes que l’on peut trouver proches du pouvoir : celle qui ignore tout, celle qui aime jusqu’à la mort, celle qui profite du statut de son mari, celle qui préfère le secret. Le point commun ? La passion : l’amour de l’un pour l’autre, mais aussi la haine, l’obsession.

evaDiane Ducret a écrit ce livre avec beaucoup d’intelligence. Chaque chapitre est la fois court et complet. En quelques pages, on fait le tour de toutes les femmes qui ont gravité autour d’un homme. L’auteure a fait le choix de ne pas respecter un ordre chronologique stricte, en faveur d’une construction plus judicieuse qui incite à la lecture. On arrive à un moment clé, par exemple, qui finit presque en cliffhanger, pour repartir dans le passé sur les origines d’une rencontre. C’est très habile et très judicieux : cela empêche le lecteur de s’ennuyer devant ce qui pourrait paraître comme une énumération des faits.

Mais dans tous les cas, c’est bien plus qu’un simple listing d’informations biographiques. Diane Ducret a réalisé là un travail de fourmi, partant à la recherche des lettres, des témoignages, des conversations, des journaux intimes pour rentrer plus en avant dans la vie de ces hommes et femmes. Comprendre leurs motifs, leurs pensées, leurs désirs, leurs amours, voilà une vraie partie du travail de l’auteure qui redonne une certaine humanité à ces êtres si éloignés de nous, qu’on ne connaît qu’à travers des pages de livres d’Histoire pour les plus fameux d’entre eux.

ob_54f2a8_imageAttention, nous ne sommes pas là pour revenir sur la vie politique de ces dictateurs et leurs actes. On ne remet pas ça en cause. Non, c’est l’autre versant de leur existence que Diane Ducret cherche ici à percer : le premier coup de foudre, le grand amour, le mariage par raison plus que par envie, l’amante délaissée, la jalousie suprême. Tout ce qui fait battre les cœurs plus fort (trop fort parfois…).
Ce n’est pas un livre d’éloge sur l’amour ou la passion, mais plutôt sur ses failles. Il n’en reste pas moins très intéressant d’en savoir plus sur ces hommes si lunatiques, parfois tyranniques, parfois charmants, parfois cruels, parfois attachants, mais toujours puissants. De plus, les chapitres sont agencés de façon réfléchie : le chapitre sur Lénine, par exemple, précède celui de Staline, et historiquement, cela est plus facile à comprendre pour le lecteur.

Femmes de dictateur est un opus qui allie rigueur historique et écriture sensible. C’est un livre à la fois instructif et intelligent qui nous éclaire sur ces presque inconnues qui ont pourtant laissé une marque dans l’Histoire. Un deuxième tome est sorti il y a plusieurs mois, que je vais bien sûr m’empresser de lire.

Diane Ducret, Femmes de dictateur, aux éditions Pocket (14891), PRIX

Hippocrate aux enfers, de Michel Cymes

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C’est d’abord le titre – plus que l’auteur – qui m’a attirée : Hippocrate aux enfers de Michel Cymes. Le sous-titre disait : Les médecins des camps de la mort. Et là j’ai tout de suite compris que c’est un thème qui allait me toucher, me parler. Je n’ai aucun lien, rien, avec l’atrocité commise par les nazis dans les camps : pas de famille touchée, pas de racines juives. Mais ici on touche à quelque chose de plus universel : l’humanité et comment on peut arriver à perdre la sienne pour devenir un monstre.

Et c’est cette question que s’est posé l’auteur ici. En tant que médecin, il n’a pas pu rester de marbre alors qu’il entendait dire autour de lui que certaines expériences menées dans les camps avaient pu être utiles à la science. Ces deux grands-pères ont connu les camps, on imagine alors tout à fait pourquoi ces paroles ont résonné en lui. Il devait comprendre, essayer de savoir ce qui c’était passé, et pourquoi, et comment. À son échelle, sans être historien, il a donc fait des recherches.

Dans ce livre assez court, on découvre alors le destin d’hommes (et un tout petit peu de femmes, ce qui était représentatif du corps médical de l’époque) qui ont voulu gagner l’estime du parti, qui ont voulu exercer leur sadisme sans retenue, qui ont voulu mener des expériences trop vite, trop fort. Les motifs et les parcours sont divers, mais un seul fait revient : la cruauté, l’inhumanité et malheureusement beaucoup trop souvent : la mort.

Chapitre par chapitre, on découvre des noms qui ressurgissent des procès de Nuremberg : des médecins, des chirurgiens. On apprend aussi le contenu de certaines expériences et la façon dont on a essayé de justifier : des prisonniers qui meurent de soif, d’hypothermie, du typhus qu’on a leur a véhiculé exprès, de blessures graves qu’on leur a infligées. Les vivisections, le voyeurisme, la misère, les mensonges, et le tout sans anesthésie s’il-vous-plaît. Les camps ont été une aberration de l’histoire humaine. Mais au-delà, à quoi servait de faire mourir des centaines, des milliers d’être humains pour des expérimentations médicales qui étaient censées sauver des gens ? Je ne saisis pas.

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Michel Cymes a retracé l’histoire de ces personnes responsables, il a fouillé pour savoir pourquoi. Il a trouvé le comment, le grâce à qui (le funeste nom d’Himmler revient partout). Il a trouvé également comment se sont finies les choses pour eux (les peines légères à Nuremberg, les disculpations, la retraite sous le soleil de l’Amérique du Sud, le suicide parfois, la reprise de leur travail en médecine…). Il a trouvé des traces en France, ou dans les camps, dans les archives, les livres spécialisés. Il a trouvé des courriers, des témoignages. Mais il n’a pas trouvé le pourquoi. Pourquoi un médecin devenait un monstre. Pourquoi le serment d’Hippocrate qu’ils prêtent tous était jeté aux orties.

J’ai affiché dans mon bureau les photos de certains d’entre eux. Parfois je les observe pour essayer de comprendre ce qui a pu les transformer en bourreaux, ce qui, dans leur personnalité, leur histoire, a pu entrer en réaction physique avec cette période monstrueuse et donner ce composé chimique incroyable apte à transformer un médecin en assassin, un chercheur en tueur.

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Ce livre est écrit avec beaucoup de pudeur même s’il traite ce thème sans trop de détours. La plume de Michel Cymes m’a semblé honnête, consciencieuse de chercher des réponses – à défaut de les trouver. A aucun moment, il ne nie la douleur de toutes les autres victimes de la guerre, bien sûr. Mais on comprend aisément qu’en tant que médecin, ce sujet l’interroge particulièrement. J’ai beaucoup appris de cette lecture, et j’ai mené ma réflexion plus loin qu’elle ne l’était grâce à elle. Dans un sens, c’est un livre qui m’a fait avancée et qui m’a remis en mémoire des faits que personne ne devrait oublier, ou pire, nier. La lecture est rapide, instructive, éclairante. L’écriture est très personnelle, mais on ne l’apprécie que plus ; elle est aussi très documentée.

Un livre à découvrir.

Michel Cymes, Hippocrate aux enfers, Le Livre de Poche, 6€60.rat-a-week