L’Adversaire, d’Emmanuel Carrère

Au début de l’année 1993, un drame : Jean-Claude Romand tue sa femme, ses deux enfants, ses parents, tente d’assassiner sa maîtresse et enfin essaie de se suicider – sans succès. On découvre par la suite qu’il a menti à tout le monde, s’inventant une vie de médecin, chercheur à l’OMS en Suisse. Alors qu’il a arrêté de passer ses examens de médecine en deuxième année. Il dupe, ment, triche et escroque son entourage en prenant en charge leurs « placements d’argent » en Suisse, argent qu’il garde pour lui, histoire de remplacer son salaire imaginaire. Mais que fait-il pendant ses longues journées à faire semblant d’être au travail ? Comment en est-il arrivé là ? Comment voit-il tout cela au moment de son procès ? Dans L’Adversaire, après un long processus, une visite, des lettres, après son jugement, Emmanuel Carrère revient sur ces événements et sur l’homme qui en est la cause.

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C’est la mode, encore plus qu’avant, de s’inspirer de la page faits divers des journaux, d’y puiser plus ou moins largement, romançant très peu ou beaucoup, allant plus vers de la fiction ou de l’enquête… Et qu’est-ce que j’adore ça ! Vraiment, je pourrais dévorer à longueur de journée ce genre de récit retraçant des faits sordides ayant réellement eu lieu. Sûrement un côté voyeur, une envie de comprendre. Je pense que c’était là la démarche d’Emmanuel Carrère, une sorte de fascination : pourquoi mentir, encore et encore, toutes ces années ? Il devait savoir et revenir dessus. Il a mis à distance, volontairement ou non, les corps, les meurtres, l’innommable. Ce qui intéresse l’auteur dans ce livre, c’est avant tout l’homme, ses années de mensonge. J’ai aimé le suivre dans cette vision des choses, même si je trouve parfois très limite cette façon d’envisager Jean-Claude Romand, presque comme une victime de sa propre histoire, un héros dans le sens où il est au cœur du livre, dans le sens où c’est lui le moteur des événements.

Je me demandais ce qu’il ressentait dans sa voiture. De la jouissance ? Une jubilation ricanante à l’idée de tromper si magistralement son monde ? J’étais certain que non. De l’angoisse ? Est-ce qu’il imaginait comment tout cela se terminerait, de quelle façon éclaterait la vérité et ce qui se passerait ensuite ? Est-ce qu’il pleurait, le front contre le volant ? Ou bien est-ce qu’il ne ressentait rien du tout ? Est-ce que, seul, il devenait une machine à conduire, à marcher, à lire, sans vraiment penser ni sentir, un docteur Romand résiduel et anesthésié ? Un mensonge, normalement, sert à recouvrir une vérité, quelque chose de honteux peut-être mais de réel. Le sien ne recouvrait rien. Sous le faux docteur Romand il n’y avait pas de vrai Jean-Claude Romand.

Le style est direct, même s’il m’est arrivé de trouver certains termes, certaines tournures de phrases un peu alambiqués. Cela manque un peu de naturel, mais je comprends que dans ce genre de récit, mettre dans la distance, ça passe aussi dans le choix des mots. On avance vite dans l’histoire, le livre est court. J’ai aimé voir les lettres échangées entre Emmanuel Carrère et Jean-Claude Romand, étrangement j’ai apprécié leur relation. Le temps passé sur le procès, qui retrace entre autres la vie et les errements du tueur est passionnant. Je n’ai pas pu lâcher ce livre qui montre un vrai talent de chroniqueur et de conteur. Toute une vie d’imposture où, après tout, Jean-Claude Romand était très seul avec ses mensonges. Pour peu, on en viendrait presque à l’excuser. Mais personnellement, il m’a été impossible de me détacher de ce sentiment de pitié que ces pages m’inspiraient.

Si les faits divers vous intriguent, je ne peux que vous conseiller cet excellent livre !

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Emmanuel Carrère, L’Adversaire, aux éditions P.O.L, 18€.

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Le Lambeau, de Philippe Lançon

Le 7 janvier 2015, dans la salle de rédaction de Charlie Hebdo, deux hommes commettent une folie. Parmi les victimes, il y a Philippe Lançon. Il s’est pris des balles dans les bras et la mâchoire, un quart de son visage n’existe plus. Il attend les secours sans sentir la douleur, s’angoissant qu’on lui prenne son sac, observent la cervelle d’un collègue. Trois ans plus tard, il nous livre une œuvre magistrale, sublime, dure et indispensable : Le Lambeau. Cinq cents pages pour nous narrer sa reconstruction physique, une partie tout du moins, jusqu’aux prochains attentats.

Oui, on aborde l’attentat. C’est au début, c’est quelques pages. Mais Philippe Lançon aborde surtout l’après, mais aussi l’avant, ces souvenirs d’une personne qui n’est plus lui. Comment l’attentat et ses blessures ont modifiés ses rapports aux autres, avec son frère, ont touché son couple. Il nous parle beaucoup du roman Soumission de Houellebecq (que j’ai lu il y a peu) car ce roman était au cœur de la discussion pendant les attentats, il a une résonance particulière, autant vous dire que j’ai exactement compris de quoi voulait parler l’auteur… (si vous pouvez lire Soumission avant Le Lambeau, c’est donc une bonne idée). Il nous décrit ses amis ressortis des limbes, il nous raconte les mois sans parler armé d’une ardoise et d’un feutre Veleda. Avec lui, on passe des semaines dans sa chambre d’hôpital, dans le bloc opératoire également. C’est qu’il en a un des opérations spectaculaires, du genre qui bouleverse une vie. Le lecteur est stupéfié par cette chirurgie et on comprend alors le rapport de l’auteur avec sa chirurgienne, un lien à part et fort. Les soignants ont compté autant que sa famille pendant cette reconstruction et ils occupent une place importante dans ces pages.

C’est un récit incroyable. On est subjugué d’abord par ce côté voyeur qui veut en savoir plus et connaître les coulisses derrière les images qui ont tourné en boucle sur les chaînes d’informations. Mais très vite, on est emporté par la langue virtuose de cet auteur que je n’avais jamais encore lu. Il a une sorte de détachement étrange : il nous expose ses rares larmes, sa façon de visualiser l’attentat comme une séparation entre son avant et son maintenant, il nous décrit les soins et les pansements gorgés de salive. Il évoque sa peur de sortir de l’hôpital : il aimerait rester dans ce cocon où on prend soin de lui, où il connaît tout le monde, où des policiers veillent sur sa sécurité jour et nuit. On vibre en même temps que lui, on voit les jours passer au même rythme.

L’attentat s’infiltre dans les cœurs qu’il a mordus, mais on ne l’apprivoise pas. Il irradie autour des victimes par cercles concentriques et, dans des atmosphères souvent pathétiques, il les multiplie. Il contamine ce qu’il n’a pas détruit en soulignant d’un stylo net et sanglant les faiblesses secrètes qui nous unissent et qu’on ne voyait pas.

C’est un livre écrit avec une plume sensible, qui a le sens du détail et du mot juste. Au-delà de son sujet qui a lui seul peut vous donner une raison de le lire, il est indispensable par son style magistral, sa description de l’univers hospitalier du point de vue du blessé. Un récit vraiment poignant, que j’ai mis du temps à digérer mais que je regrette pas du tout d’avoir découvert.

Philippe Lançon, Le Lambeau, aux éditions Gallimard, 21€.

Lire !, de Bernard et Cécile Pivot

Au mois de mars 2018, j’ai flâné à Livre Paris – comme chaque année, rien de nouveau là-dedans – et je suis notamment allée voir une rencontre sur la grande scène avec Cécile et Bernard Pivot autour de leur dernier ouvrage écrit ensemble : Lire ! J’y étais allé d’abord parce que j’appréciais par moment le bonhomme (notamment certains de ses tweets matinaux) même si je dois avouer que je suis trop jeune pour être de la génération Apostrophes. Mais c’est surtout pour faire plaisir à mon papa, qui a beaucoup d’estime pour Bernard Pivot, que je m’y suis rendue, histoire d’avoir des choses à lui raconter ensuite. Le débat était intéressant, malgré le brouhaha ambiant. Cécile Pivot m’a peu marquée, mais je retiens quelques belles phrases de son père.

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Des mois après, je suis retombée sur ce grand ouvrage à la médiathèque et je me suis dit qu’il était temps de lire Lire ! Ça se présente sous la forme de très courts chapitres (le lien avec les librairies, les dictionnaires, donner ses livres, l’envie d’écrire, l’isolement de lecture, etc.) sur des thématiques très intéressantes liées à la lecture. C’est typiquement le genre de question que je pourrais poser à une rencontre d’auteur, les questions qu’il a mille fois entendues, mais dont le lecteur adore toujours découvrir la réponse. Dans chaque chapitre, Bernard puis Cécile prennent la parole et donnent leur avis. Ces lecteurs avides sont très intéressants à lire, et il faut dire que le lien à la lecture très particulier de Bernard Pivot (lecteur professionnel, c’était son métier, il y passait dix heures par jour week-end compris!) est passionnant.

Malheureusement, ça radote beaucoup. Déjà, après avoir assisté à la rencontre, j’ai découvert qu’il y avait été dit la moitié du livre. Pire, certaines phrases emblématiques de Bernard Pivot, je les voyais dans l’ouvrage, sur son Twitter, à chacune de ses apparitions… puis redites encore dans Lire ! ! Pourquoi faire du neuf quand le vieux fonctionne toujours ? Un homme de son envergure, à la mythologie livresque personnelle vue et revue… Oui, c’est intéressant d’avoir son opinion sur la lecture, mais finalement on l’a connaît déjà. Sa fille est une lectrice lambda avec ses spécificités, son caractère. D’accord. Mais c’est tout. Avec le recul, j’aurais du choisir un livre généraliste sur les habitudes de lecture, essai ou étude : je pense que cela m’aurait plus intéressée au fond que les petites vies de la famille Pivot. Toutefois, c’est très bien écrit et mis en page, ça se lit vite, c’est divertissant.

Un des points forts de Lire !, c’est vraiment sa merveilleuse iconographie : je ne connaissais pas la plupart des photos et illustrations et ce fut une très belle découverte, servie par une mise en page soignée. Un beau travail d’édition, qui représente à mes yeux les trois quarts de la valeur de ce livre.

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Pour résumer, un ouvrage sympathique mais qui ne vaut pas sur le fond son prix – mais ça peut se défendre pour la forme. Ça reste tout de même un ouvrage assez modeste dans les propos, en tant que lecteur on se sent en famille parmi ces pages. Pas trop d’orgueil mal placé à connaître truc ou à avoir lu tout machin – c’était ce qui me faisait le plus peur, donc je vous rassure de suite, pas mal d’humilité dans Lire !

Bernard et Cécile Pivot, Lire !, aux éditions Flammarion, 25€.

D’après une histoire vraie, de Delphine de Vigan

J’ai presque du me refréner pour ne pas lire D’après une histoire vraie de Delphine de Vigan, directement après Rien ne s’oppose à la nuit, tellement j’ai aimé le style de l’auteure et ce qu’elle avait à nous raconter.

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Il me semble important de lire ces deux romans dans cet ordre, c’est ainsi qu’ils ont été écrits et publiés, et l’auteure-narratrice fait régulièrement référence au premier livre dans le deuxième. Car encore une fois, on flirte avec l’autobiographie, l’autofiction… on ne sait pas très bien où sont les limites, on s’y perd, on aime ça. Le personnage principale, c’est l’auteure elle-même et elle inclut de vrais éléments de sa vie dans ce roman – notamment son couple avec François Busnel, ses enfants, sa carrière d’écrivain. On ne sait pas où commence le faux, si tout est faux, si quelque chose est faux. Rajoutez à cela qu’on se méfie même d’une certaine folie sous-jacente qu’on a découverte chez la mère dans Rien ne s’oppose à la nuit… On ne sait plus quoi croire, surtout que la narratrice elle-même s’interroge : dois-je écrire du vrai ? Mais en réalité, à partir du moment où je le mets en mots, c’est d’une certaine façon de la fiction, c’est ma réalité, pas la réalité vraie ? Pour ma part, j’ai tout simplement décidé de tout prendre pour vrai, mais j’ai été vraiment désarçonnée par cette fin, j’ai perdu tous mes repères.

Je voudrais raconter comment L. est entrée dans ma vie, dans quelles circonstances, je voudrais décrire avec précision le contexte qui a permis à L. de pénétrer dans ma sphère privée et, avec patience, d’en prendre possession.

Delphine est fatiguée du succès inattendu de Rien ne s’oppose à la nuit, ce livre où elle parle de sa mère a touché beaucoup plus de monde que ce à quoi elle s’était attendu, et cette sorte de gloire a eu des retentissements dans sa propre famille. C’est dans ce contexte qu’elle rencontre L. qui très vite va s’imposer dans sa vie comme l’amie toujours présente, qui la connaît mieux que personne et qui est toujours là pour elle. Vraiment toujours. Petit à petit, Delphine va se rendre compte qu’elle n’arrive plus à écrire, vraiment plus du tout, même pas une liste de course. L. va alors prendre de plus en plus de place, l’aidant au quotidien. Mais au fil des mois, Delphine se sent de plus en plus mal à l’aise face à son amie.

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Encore aujourd’hui, il m’est difficile d’expliquer comment notre relation s’est développée si rapidement, et de quelle manière L. a pu, en l’espace de quelques mois, occuper une telle place dans ma vie. L. exerçait sur moi une véritable fascination. L. m’étonnait, m’amusait, m’intriguait. M’intimidait.

On le sait dès le début du livre, ce sera une relation toxique qui va nous être racontée. Et ce récit est à la fois hypnotisant et effrayant. Delphine se place en victime et à sa place, il faut avouer qu’on aurait sûrement agi pareil. Car ce genre d’amitié malsaine, qui prend toute la place, se glisse et se construit insidieusement dans une existence. On s’en rend compte trop tard. Par moment, et surtout dans le dernier quart, le roman prend des airs de thriller, on redoute un événement, quelque chose qui va tout faire bousculer, et les huis-clos entre L. et Delphine nous pousse à y croire. Je ne m’attendais pas du tout à ce dénouement, pour le coup l’auteure m’a surprise ! Et même si j’ai trouvé qu’elle se regardait écrire par moment, la langue et le style sont toujours impeccables, disséquant avec pudeur les émotions, voguant dans les souvenirs.

C’est un système qu’on connaît déjà : je témoigne de ce que j’ai vécu, sous la forme autobiographique, tout en m’interrogeant en même temps sur le rédaction de ce récit. Et je dois avouer : j’apprécie beaucoup cette façon d’écrire, qui immerge complètement le lecteur, l’invitant à tout prendre pour argent comptant, oubliant le mot « roman » sur la couverture. C’est troublant, passionnant, bref j’ai adoré ce livre.

Maintenant que j’expose ces faits, reconstitués dans un ordre à peu près conforme à celui dans lequel ils se sont déroulés, j’ai conscience qu’apparaît, comme à l’encre sympathique, une sorte de trame, dont les ajouts laissent entrevoir la progression lente et assurée de L., renforçant chaque jour son emprise. Et pour cause : j’écris cette histoire à la lumière de ce que cette relation est devenue et des dégâts qu’elle a provoqués. Je sais l’effroi dans lequel elle m’a plongée et la violence dans laquelle elle se termine.

Delphine de Vigan, D’après une histoire vraie, aux éditions JC Lattès, 20€.

Rien ne s’oppose à la nuit, de Delphine de Vigan

J’avais déjà lu un roman de Delphine de Vigan et, même si son style m’avait un peu agacée, je l’ai trouvé pas si mal son histoire. Enfin surtout ses personnages, car chez cette auteure, c’est ce qui prime. On m’avait beaucoup conseillé Rien ne s’oppose à la nuit, ça m’avait été vendu comme un roman plus personnel, percutant, intimiste. Et c’est vrai. J’ai vraiment bien fait de lire ce livre.

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C’est un roman, c’est écrit. Mais on n’a pas du tout l’impression que c’en est un et la part de biographique dans cette histoire rend les frontières floues. C’est ce qui fonctionne superbement bien dans cet ouvrage : on est d’autant plus fasciné que tout nous semble réel – et sûrement une grosse partie l’est.

L’auteure nous parle de la vie de sa mère, de la petite fille d’une grande fratrie à la jeune mère un peu perdue, jusqu’à l’adulte en proie à la folie. On fait connaissance avec ses parents, ses frères, ses sœurs, ses amants, ses deux filles… et cette famille n’a pas échappé aux drames, aux vérités inavouables, aux souffrances. La mort émaille ce récit et nous prend à la gorge, serrant notre petit cœur avec force. On essaie de saisir qui est vraiment cette Lucile, enfant mystérieuse, observatrice, mère irrégulière.

Les chapitres oscillent entre le récit biographique de sa mère et les questionnements de la narratrice-auteure qui se demande pourquoi elle fait ça, nous raconte comment elle en est arrivé là, comment elle s’est débrouillé pour obtenir des témoignages, des photos… Le passé de sa mère regorge d’écrits, de photos, d’enregistrements, c’est simplement stupéfiant et cela donne encore plus de cachet à l’histoire. Au fil des pages, on essaie de cerner cette femme à l’aune de son passé, de son enfance. On assiste à sa folie, impuissant. La plume semble terriblement désarmée, sincère, questionneuse. Cette fois, j’ai beaucoup plus aimé le style de Delphine de Vigan qui était plus intimiste – en même temps, avec un thème pareil…

Je ne sais plus à quel moment j’ai capitulé, peut-être le jour où j’ai compris combien l’écriture, mon écriture, était liée à elle, à ses fictions, ces moments de délire où la vie lui était devenue si lourde qu’il lui avait fallu s’en échapper, où sa douleur n’avait pu s’exprimer que par la fable.

C’est un très beau roman, ambitieux et modeste à la fois, bouleversant pour le lecteur car tout semble si réel. Je vais très vite lire D’après une histoire vraie, écrit dans la même veine par Delphine de Vigan, c’est dire à quel point cela m’a plu !

Delphine de Vigan, Rien ne s’oppose à la nuit, Le Livre de Poche, 7€60.

J’abandonne aux chiens l’exploit de nous juger, de Paul M. Marchand

Ouh, quel livre dérangeant. Cela faisait une éternité que je n’avais pas lu de roman de la sorte, que ce soit dans le style ou le thème. Roman d’ailleurs, je ne sais pas vraiment, puisque dans les premières pages de J’abandonne aux chiens l’exploit de nous juger, l’auteur Paul M. Marchand évoque une femme derrière l’histoire, dont il aurait juste retranscrit à sa manière une partie de sa vie.

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L’héroïne s’appelle Sarah. Elle nous raconte son histoire dans un monologue de deux cent pages, un peu décousu, voyageant dans le temps et les souvenirs, les ressentis. Sarah a grandi sans père, entourée de femmes. A dix-sept, elle a quand même voulu retrouver ce géniteur. Elle ne savait pas encore que trois ans plus tard, cette relation allait devenir quelque chose d’inattendu, de fusionnel. On a du mal à l’imaginer, à dire le mot et pourtant Sarah et Benoît, celui qui est son « père », ont partagé une relation amoureuse, charnelle. A en perdre la tête, à en perdre ses espoirs et son avenir, en tout cas en ce qui concerne Benoît. Sarah, elle, y croyait, elle vivait l’instant présent et ignorait le passé, cette filiation taboue.

Je n’ai jamais vu en lui un « père », uniquement un « géniteur » imprévu, c’est-à-dire un étranger avec toutefois une vague familiarité. Toute la nuance est là. Et cet inconnu, que j’avais cherché et fini par retrouver, m’affolait depuis nos premières rencontres. Lorsque j’étais dans ses bras, j’étais ailleurs. Et j’étais bien dans cet ailleurs. Je faisais ce que je ressentais, et je le partageais avec un homme qui ressentait la même chose que moi. C’est aussi simple que cela… Entre ces bras-là, j’étais enfin chez moi. Affamée, je me risquais sur une pente très chaotique. Je gagnais du temps sur les heures. (…) De ces hauteurs inaccessibles, tout me paraissait alors acceptable. Quand nous nous quittions, je ne redescendais pas. Je m’écrasais. Saignée à blanc, et tarie…

C’est dérangeant car Sarah trouve presque normale cette relation : ils s’aiment réellement, ils n’étaient personne l’un pour l’autre avant cela. Difficile de mettre sur cette histoire le mot « inceste » comme on l’imagine habituellement. De plus, l’issue de leur relation nous laisse sans mot. On y croit à la réalité de cet amour, ça nous brise le coeur d’un côté, mais de l’autre on est dans l’incompréhension totale.

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C’est un petit livre de deux cents pages, et je suis contente qu’il ne fasse pas plus. Il a la juste longueur pour faire le tour du sujet, de ses origines à ses conséquences, sans radoter. De plus, j’ai eu un peu de mal avec la plume de l’auteur, très poétique, élancée, sentimentale. Ce n’est pas du tout le genre de style que j’apprécie, préférant le prosaïsme, le réalisme, la narration classique avec dialogue et chapitre. Ici, le lecteur suit le flot des pensées de Sarah qui se remémore et veut nous livrer son histoire. J’ai aimé en savoir plus sur son passé et sur ce qu’elle est devenue après, quelles résonances cet épisode a eu sur sa vie. Mais j’aurais encore plus apprécié ma lecture si le décor avait été mieux planté. Par exemple, il y a un voyage à Amsterdam je crois à un moment. J’aurais aimé le vivre, y être, pas juste le croiser dans le désordre de temps à autre dans le texte. Je comprends que le sujet se prête aux divagations et aux états d’âmes mais un peu plus d’ordre, ou de rigueur, ou de linéarité… ça n’aurait pas fait de mal !

A vous de vous faire votre propre opinion. La lecture est rapide, le style vaut le détour, la forme du témoignage est poignante.

Paul M. Marchand, J’abandonne aux chiens l’exploit de nous juger, aux éditions Le Livre de Poche, disponible en e-book ou d’occasion.

Le Château de ma mère, de Marcel Pagnol

mincouv72044493L’année dernière, j’avais découvert Marcel Pagnol, et j’avais alors décidé d’attendre l’été suivant pour continuer l’aventure avec Le Château de ma mère, encore un récit qui fleure bon les vacances dans les hautes herbes. On continue d’accompagner Marcel, nous contant son enfance – ce livre-là étant la suite directe de La Gloire de mon père.

gloire_de_mon_pere_chateau_de_ma_mere_2Plus que jamais, l’enfant a trouvé sa place dans la petite maison de vacances où la famille a ses habitudes. Les adultes chassent, Marcel les assistent, jusqu’au jour où il fait la connaissance de Lili, un garçonnet du coin spécialisé dans les pièges. Avec lui, une fidèle amitié se noue, qui va égayer les grandes vacances d’été. Et puis toutes les autres. Après nous avoir parlé de l’amour filiale, de la tendresse familiale, Marcel nous parle d’autres plaisirs et bonheurs d’un petit garçon : battre la campagne avec un copain, loin des adultes, faire des plans sur la comète sans penser aux lendemains, à l’école qui va reprendre. C’est d’ailleurs un déchirement pour Marcel de voir la rentrée prochaine arriver : il fera tout pour repousser la date fatidique mais difficile d’y échapper avec un père instituteur.

Mais une heureuse rencontre va donner à son père une clé, et quelle clé ! Celle-ci ouvre tous les portails le long du canal, abrégeant le grand voyage à pied pour rejoindre la maison de vacances. Ainsi la famille peut même venir les week-ends grâce à ce coup de main, un peu illégal, qui leur fait gagner beaucoup de temps. Mais cela veut aussi dire traverser des domaines privés, des châteaux abandonnés, des terres de paysans, propices aux rencontres… et aux frayeurs ! Gare au terrible gardien et son effrayant chienc475edeb9cbb6986fff2bc84516477b3 !

Cette famille est vraiment touchante et on en vient presque à envier Marcel pour avoir grandi dans un tel foyer. Dans sa rencontre avec Lili, on ne peut que se retrouver : les copains de vacances avec qui on découvrait un nouveau territoire, les amis de l’école primaire avec qui on passait les longs après-midi d’étés… ça rappelle des souvenirs ! L’amitié est quelque chose d’intemporelle qui continue de nous parler aujourd’hui, bien que le livre ait soixante ans. Comme dans La Gloire de mon père, j’ai eu beaucoup de joie à retrouver la langue simple et délicieuse de Marcel Pagnol qui nous entraîne avec énergie et sincérité dans ses aventures d’enfant. Il arrive à nous passionner pour ces choses qui comptaient plus que tout aux yeux d’un jeune garçon, même si cela peut sembler bête à l’adulte qu’on est aujourd’hui. C’est fou comme on peut se faire un monde pour des babioles ! Quelle imagination on a à cet âge ! J’ai tellement aimé retourné en enfance, retrouver la fraîcheur de la première amitié, l’amertume de voir les vacances se finir… Et bien sûr, la description de cette nature en perpétuel renouvellement, que nous avons le bonheur de découvrir cette fois-ci selon plusieurs saisons. Moi qui habite Toulouse, j’ai tellement reconnu cette description du canal… J’avais l’impression d’y être, dans ce petit chemin discret qui longe le cours d’eau, tout en côtoyant ces demeures tranquilles, impressionnantes… dans un petit goût d’aventure.

Canal de Provence, Gardanne, Bouches-du-Rhone (13), France

[…] Dans mon pays de Provence, la pinède et l’oliveraie ne jaunissent que pour mourir, et les premières pluies de septembre, qui lavent à neuf le vert des ramures, ressuscitent le mois d’avril. Sur les plateaux de la garrigue, le thym, le romarin, le cade et le kermès gardent leurs feuilles éternelles autour de l’aspic toujours bleu, et c’est en silence au fond des vallons, que l’automne furtif se glisse : il profite d’une pluie nocturne pour jaunir la petite vigne, ou quatre pêchers que l’on croit malades, et pour mieux cacher sa venue il fait rougir les naïves arbouses qui l’ont toujours pris pour le printemps. C’est ainsi que les jours des vacances, toujours semblables à eux-mêmes, ne faisaient pas avancer le temps, et l’été déjà mort n’avait pas une ride.

Je me rends compte que cette chronique n’est absolument pas construite, et très franchement, ce n’est pas grave, car je ne pourrais guère faire mieux. Le Château de ma mère, ça touche aux émotions, à ces tiraillements, ces joies qu’abritent nos cœurs. Je l’ai préféré à son prédécesseur car le sujet de l’amitié me parle tout simplement plus que celui de la chasse, mais l’écriture est toujours aussi bonne. Je suis donc ravie que, contrairement à son plan initial, Marcel Pagnol ne se soit pas arrêté là et ait continué à écrire sa vie. Très hâte à présent de lire Le Temps des secrets.

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Marcel Pagnol, Le Château de ma mère, aux éditions Fortuno, 5€70.