92 jours, de Larry Brown

J’étais à la recherche d’un truc à lire, d’une roman à acheter, mais c’était la fin du mois et, en tant qu’étudiante qui se respecte, je n’avais presque plus un rond en poche. Je renonçais donc à m’acheter une baguette de pain et, une fois n’est pas coutume, je me suis offert un petit livre à deux euros. J’ai jeté mon dévolu sur Larry Brown, 92 jours. Cet auteur du Mississipi m’était inconnu, tout simplement parce qu’il n’est pas si célèbre que ça en France, même s’il est traduit. Il parle souvent des mêmes choses : le bien, le mal, l’alcool, la punition, la rédemption, le sacrifice. Il a été primé à plusieurs reprises aux Etats-Unis, et il faut bien avouer qu’il a une écriture bien particulière, mélancolique, avec de la crasse et sans argent (lui aussi !), bref, pas très optimiste le gars !

92 jours

92 jours est en fait une nouvelle (de 135 pages : vous avez quand même de quoi lire) faisant partie du recueil Dur comme l’amour où on retrouve dix personnages assez semblables. L’action se passe au fin fond du Mississipi, en été, à grand renfort de pick-up, de chaleur, de bière, de biture. Le personnage principal s’apelle Leon Barlow. Divorcé, il ne peut pas revoir ses gosses mais doit payer une pension alimentaire qui l’asphyxie, ce qui est bien dommage car il n’a pas pour but dans la vie de faire un travail pénible juste pour pouvoir se payer quelques verres. Mais comme il faut bien manger, il peint quelques maisons, s’amuse à faire du rodéo sauvage pour vendre quelques vaches. Mais la vrai vocation de Leon, ce qu’il souhaite faire de sa vie, c’est écrire. Et il s’y attelle tous les jours, envoyant sans relâche des centaines de manuscrits comme nous on envoie des CV en temps de crise. Mais les éditeurs new-yorkais refusent et ses semaines sont rythmés par les retours de courrier. Heureusement, le reste du temps, on peut toujours aller se taper une murge avec ses copains de beuverie au bar ou faire une virée en voiture avec une glacière pleine de bière fraîche.

Bon, cette nouvelle n’a pas été la révélation de l’année pour moi (même si elle vient juste de commencer), c’est sûr, en même temps, je n’ai vu qu’un tout petit aperçu de l’univers de Larry Brown et son écriture m’a tout de même beaucoup plu. Elle n’est pas violente, pas très incisive au premier abord mais elle traduit assez bien la frustration et la déprime de notre héros. Mais surtout, elle réussit à nous faire apprécier ce personnage, pas ringard, mais un peu lourd de désespoir, car il croit en lui et jamais il n’a espéré un jour être publié. D’ailleurs on ne lui reproche pas de mal écrire, mais d’écrire quelque chose qui n’est pas publiable par les auteurs en question, peut-être des textes trop durs et vrais, un style trop complexe. Leon Barlow est entouré par la mort et la solitude, normal qu’il soit un peu « ours » mais c’est peut-être l’un des plus humains dans sa bande de potes, de connaissances, et ça même quand il se met la tête à l’envers plusieurs jours de suite avec une mousseuse.

Pour un scrivaillon comme moi, qui tente de mettre en mots des histoires pas si terribles que ça, cela fait plaisir de voir mis en scène un écrivain, au fort potentiel, qui l’a travaillé depuis des dizaines d’années avant de savoir son style abouti et éditable. Ça redonne courage, ça redonne espoir et, même si j’espère ne pas devoir me rendre dans l’Amérique rurale, une bière à la main dans un 4×4 poussiéreux pour trouver mon écriture, j’ai bien l’intention de la bosser toute ma vie jusqu’à ce qu’elle me convienne et devienne quelque chose de lisible.

Larry Brown, 92 jours, aux éditions Gallimard (Folio à 2 €, 3866), tiré du recueil de nouvelles Dur comme l’amour.  

Super biture, de Hugo L.

Depuis quelques années, on voit apparaître en France, une méthode d’alcoolisation rapide venue des pays nordiques et anglo-saxons : le binge drinking, connu en français sous le nom peu reluisant de biture express. C’est une chose qu’on a du mal à cerner car il ne ressemble pas à de l’alcoolisme habituel. Ce phénomène touche en majorité les jeunes : ils veulent s’insérer socialement lors de soirées, de fêtes et pour cela, l’alcool est devenu une norme. C’est quelque chose de ponctuel mais de terriblement violent : en plus des risques directes comme le coma éthylique grave, le binge drinker est souvent régulièrement victime d’accident (noyades, accidents de la route), de viols, de rapports non protégés, de bagarres.
C’est pour faire connaître la dangerosité de cette méthode qui se répand comme une traînée de poudre que les éditions Jacob-Duvernet et les Assureurs Prévention Santé se sont associés pour publier le témoignage d’Hugo. Hugo est un lycéen de 17 ans normal, en classe de terminal. La pression du bac l’agace quelque peu, il n’a pas la passion des études. Il mène une vie d’adolescent classique, sans nuages au tableau qui pourrait expliquer rationnellement sa dérive. Dans Super Biture, aidé par le journaliste Denis Blanchot, il nous livre le récit de cette descente aux enfers où chaque défonce en entraîne une autre. Il a fait quelques mauvaises rencontres aux mauvais moments, dans une période où une baisse de régime accompagnée de questionnement sur sa famille l’ont amené à sortir un peu. A boire, parce que c’est plus marrant, parce que sans ça on ne peut pas réellement profiter de la soirée. En quelques semaines à peine, il s’isole complètement et devient un expert dans les jeux d’alcool : la roulette russe, la piècette, le pim pam poum n’ont plus de secret pour lui. De plus en plus vite, de plus en plus fort, les virées alcooliques s’enchaînent. Pour lui, ce n’est pas un problème, ce n’est pas comme s’il était alcoolique, non il ne fait que profiter de sa jeunesse. Il prend des risques inconsidérés mais n’y réfléchit pas vraiment, il veut juste s’amuser. Jusqu’au jour où la réalité et la dureté de la vie reprendront le dessus avec force.
C’est un témoignage de vie à la Easton Ellis. La désillusion côtoie le cynisme dans ce récit à la première personne ; on revit les scènes, les rencontres, les discussions qui ont fait plonger la vie de ce jeune homme. Tout au long du livre, il nous fait part de ses réflexions, de ses sentiments : une sorte d’orgueil à faire partie d’un groupe et à ne pas avoir peur de l’alcool, une variante du courage mais côté obscur de la force. Après la longue descente à l’enfer du saoûlage direct et des gueules de bois, il faut se relever, par dépit, par obligation. Comme cela se passe-t-il, avec quel ton sarcastique faut-il prendre cette nouvelle épreuve ? Pour Hugo, la rémission passe aussi par ce témoignage, remarquablement bien écrit pour une oeuvre du genre, sans détour et sans faux-semblant.
« J’ai toute une série d’expressions pour ce genre de circonstances, quand je suis mis en difficulté. Pas des mots, non. Des sourires, des haussements d’épaules, des mimiques. Des attitudes qui décrispent l’atmosphère, qui détendent et dénouent les crises, qui signifient « laisse tomber, c’est OK, tout va bien ». Avec les variantes « au temps pour moi », ou encore « bien joué », « c’est entendu, n’en parlons plus »… Des heures de formations derrière moi à regarder les sitcoms américaines pour ados, et même des vraies sessions d’entraînement devant la glace rien que pour maîtriser le clin d’oeil sans qu’il soit lourdingue, ou bien le haussement de sourcil façon dessin animé. Pas plus idiot que les filles qui s’entraînent en regardant leur reflet danser, et utilisent parfois deux miroirs, un pour surveiller leur pas, l’autre pour contrôler les mouvements de leurs fesses. Et même pas idiot du tout. C’est l’atout idéal pour ce genre de situation où parler, justifier, expliquer sera pire, forcément pire… Il suffirait de la bonne mimique, sortie tout droit du magasin, du stock, des habitudes prises. »