Le Livre des Baltimore, de Joël Dicker

Ah voilà, enfin je l’ai lu ! Le Livre des Baltimore de Joël Dicker. Il y a quatre ans, j’avais lu l’opus qui le précédait, La vérité sur l’affaire Harry Quebert, et je mettais jurer de ne pas trop tarder à retrouver notre narrateur, l’écrivain Marcus Goldman. Mieux vaut tard que jamais.

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Il est tout à fait possible de lire ce roman à part, car l’histoire traitée ici est tout autre. Nous allons cette fois plonger dans le passé et la vie de notre narrateur, et parler du fameux Drame qui a détruit tout un pan de sa famille. Il y a bien longtemps, quand il était encore un ado ou un enfant, il y a avait en réalité deux familles Goldman. La sienne, les Goldman-de-Montclair, et celle de son oncle, les Goldman-de-Baltimore. Cette dernière était riche, possédait une grande maison ainsi qu’une résidence de vacances dans les Hamptons et Marcus adorait y passer ses vacances, avec ses cousins.

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Pour Marcus, l’écrivain à succès, c’est l’heure de repartir sur les traces de cette famille qui n’existe plus, de revenir en arrière pour comprendre ce qui s’est passé. Des allers-retours dans ses souvenirs, des souvenirs émus, incrédules, douloureux qui vont établir le portait de cette famille, en apparence si idyllique mais qui cachent pourtant ses failles et ses secrets. Et ce périple va petit à petit revenir sur le vernis écaillé des Goldman-de-l’Amérique-huppée, qui révèle encore ses parts d’ombre huit ans après le Drame.

Joël Dicker

Joël Dicker

J’ai été fascinée par la façon dont l’auteur a opéré la narration, voyageant d’une époque à l’autre, menant plusieurs intrigues parallèles mais liées entre elles en même temps. Coup de chapeau car cela est mené d’une main de maître ! Petit à petit, Joël Dicker met les choses en place et nous aussi nous sommes éblouis par les Goldman-de-Baltimore. Comme Marcus, nous revivons cette enfance faite d’amitiés fortes, de premiers émois amoureux, de petites hontes familiales. La tournure que prennent les choses dans la dernière partie du livre nous fait d’autant plus frémir.
Comme dans son précédent livre, Joël Dicker a écrit ici un pavé, enrichi de quelques poncifs intelligemment revisités. Et comme pour son précédent livre, j’ai dévoré ce roman. Car même si je lui ai trouvé quelques longueurs, l’écriture fluide et prenante de l’auteur, toute l’ingéniosité qu’il met dans la construction de ses personnages et le fil de l’intrigue m’a pris aux tripes. Je devais savoir ce qui était arrivé à ces personnages pour lesquels je m‘étais priss d’affection.

Une vraie plongée en Amérique, que j’ai adoré.

Joël Dicker, Le Livre des Baltimore, aux éditions de Fallois/Paris, 22€ (mais existe aussi en poche maintenant).

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J’irai cracher sur vos tombes, de Boris Vian

Après La Promesse de l’aube de Romain Gary, je continue de rattraper mon retard dans les classiques de la littérature de notre temps en abordant cette fois le fameux J‘irai cracher sur vos tombes de Boris Vian.

Cette lecture fut assez explosive. N’ayant absolument jamais lu cet auteur, j’avoue que j’ai été très désarçonnée et surprise : il faut dire que l’écrivain ne s’embarrasse pas de convenance et va… droit au but. Je vais être assez peu précise sur l’intrigue pour ne vous gâcher le plaisir de ce roman qui se lit très très vite.

Un jeune homme, Lee, vient de débarquer en ville, il tient la librairie – une succursale de grande chaîne. On est en Amérique, à l’époque des diners aux relents de ségrégation raciale. La jeunesse est un peu folle et elle ne va pas bouder son plaisir quant à profiter de sa vie. Lee côtoie une bande d’amis plus jeunes que lui, il est attirant et n’a aucun soucis à coucher avec toutes les filles. Côté sexualité, c’est assez libéré et débridé, avec pas mal d’alcool. On sent bien que Lee cherche quelque chose dans tout ça : cette vie ne lui déplaît pas du tout, mais il veut aller plus loin, coucher avec des femmes qui en valent la peine, et pas juste des nénettes en socquettes blanches. Le pourquoi, je ne vous le dis pas, à vous de la découvrir.

Au-delà de l’histoire qui est très particulière (mais captivante), c’est la langue de Boris Vian qui choque le plus. Il n’y va pas par quatre chemins, il s’exprime comme son personnage, et ce dernier n’est pas doctorant en lettres classiques, c’est sûr. Il va droit au but, ne s’embête pas avec des salamalecs. J’ai apprécié cette « fraîcheur », cette franchise, même s’il m’a fallu plusieurs pages pour m’y faire – surtout que j’ai mis beaucoup de temps à comprendre l’intrigue, le héros, etc. Au début, on se demande quel intérêt a cette histoire, si ce n’est pas juste un roman qui parle de picole et de baise vite fait. Mais très vite, on sent qu’il y a quelque chose de plus profond derrière et Boris Vian nous emmène à une vitesse folle jusqu’au bout de l’histoire. On veut en savoir plus, en voir plus, avec empressement et avidité.

C’est assurément une expérience à vivre que de lire du Boris Vian. Je serai incapable de dire si j’ai aimé ce roman. Ce qui est sûr, c’est que j’ai aimé cette expérience-là. Et si ce n’est pas déjà fait, vous devez absolument tester. Vous aurez peut-être envie d’abandonner cette lecture en cours de route, mais persistez – de toute façon, ce livre est plutôt court -, car ça en vaut vraiment la peine.

Boris Vian, J’irai cracher sur vos tombes, Le Livre de Poche (14143), 5€.

American rigolos, de Bill Bryson

Désolée pour mon absence ces derniers jours, ma vie a été bien remplie. J’ai commencé mon stage à l’association du Prix du Jeune Écrivain, et ça occupe bien mes semaines. Sans compter sur le boulot à la médiathèque où je ne peux m’empêcher d’emprunter des dizaines de livres, si bien que ma PAL personnelle refuse de baisser.

Je pense qu’il faudra un jour ou l’autre que j’arrête les challenges, car j’ai bien du mal à m’y tenir. De plus, une petite mise à jour des différentes pages du blog s’impose, j’attaquerai tout ça la semaine prochaine normalement. Ah, et il faut que je rattrape mon retard en voyant un peu ce qu’ont publié tous mes camarades blogueurs ces derniers temps ! Bref, passons à la chronique du jour…

Ah, les États-Unis… Une contrée lointaine et profondément différentes. J’ai voulu en savoir un peu plus sur cette population si… à part. Et pour ça, j’ai choisi les articles de Bill Bryson, rassemblés dans un livre : American rigolos, chroniques d’un grand pays. Ce journaliste américain a vécu pendant vingt ans en Angleterre avant de retourner dans sa contrée natale. C’est de là-bas qu’il a écrit ces articles hebdomadaires, publiés dans un journal britannique. Un Américain qui parle d’Amérique à des Anglo-saxons, avec beaucoup d’humour ou de distance.

 

Tous les sujets sont abordés. Parfois, rien de précis, parfois rien de très états-uniens. Ce sont surtout des discussions, des constatations, des opinions qui partent d’un entre-filet, d’une étude parue dans un magazine ou un quotidien. Au programme, on parle grande consommation, confort à l’excès, règles, et tout plein d’autres petites choses qui peuvent passer inaperçue mais qui conditionnent le mode de pensée américain, la conscience américaine, les réflexes américains. C’est assez effarant, mais en même temps, on se doutait de beaucoup de choses (l’insipidité de la nourriture de ce pays qui a inventé le fromage en aérosol, les méthodes de pubs à la limite du harcèlement, etc, etc.). Malgré tout, c’est très intéressant d’avoir l’éclairage d’un Américain ayant pu voir ce qui se fait ailleurs (c’est-à-dire en Angleterre).

Bill Bryson ne manque pas d’auto-dérision par rapport à son propre peuple. Il s’en démarque, n’ayant pas gardé les mêmes habitudes qu’eux, et préférant marcher à prendre la voiture pour juste une centaine de mètres…. Toutefois, même si ses critiques sont plutôt acerbes, il est heureux de certains aspects de la vie américaine et doit admettre que tout n’est pas si gris, au vu de l’enthousiasme de sa femme face à ce Nouveau Monde.

Les articles sont courts et se lisent vite. Ils peuvent être pris dans le désordre, mais lus chronologiquement, c’est tout aussi agréable, il y a des rappels, des clins d’œil à des choses précédemment dites. Toutefois, il faut noter que ce livre commence à avoir de l’âge et que certaines données ne sont plus d’actualité. Mais cela n’enlève rien aux charmes de ce recueil qui se dévore très vite et sans efforts.

Bill Bryson, American rigolos, chroniques d’un grand pays, traduit de l’anglais (États-Unis) par Christiane et David Ellis, Petite bilbiothèque Payot (467), 9€.

Ecriture, mémoires d’un métier, de Stephen King

Depuis le temps qu’on me serinait « Quoi ? Mais tu n’as encore jamais lu un Stephen King, mais c’est the master of horror, ma chérie ! »… Ben oui, certes, mais ce n’est pas tout à fait mon genre de romans ; en plus, ce n’est proposé qu’un grand format, couverture rigide à la médiathèque, pas vraiment pratique pour l’emmener partout avec soi. Mais bon, c’est vrai qu’il m’intriguait ce lascar, alors j’ai quand même voulu voir à quoi ressembler sa plume, j’ai donc choisi le livre qui pouvait le plus potentiellement me plaire : Écriture, mémoires d’un métier.

Il faut dire qu’il a eu une drôle de destinée ce bouquin. Il était à peine commencé que l’auteur se fait renverser pas un van au cours d’une promenade. Résultat : jambe en miette, hanche pas au top, douleur, rééducation, tout le tintouin. De quoi faire réfléchir. D’ailleurs, King nous parle de cet accident en dernier partie (et il n’oublie pas ses talents de conteurs au passage).

Que peut-on lire dans ces pages ? Tout d’abord, il commence par nous énumérer quelques éléments de sa vie, surtout pendant l’enfance et l’adolescence, qui ont pu influencé sa nature d’écrivain. Cela aurait pu être intéressant mais je vous avoue que j’ai eu souvent vraiment du mal à dénicher le lien entre ses baby-sitters et ses romans effrayants, d’autant plus que tout le livre est très « américo-centré ». On ne peut pas vraiment lui reprocher, mais quand il nous évoque les revues dans lesquelles il publiait ses premières nouvelles, non seulement c’est une autre époque (de l’eau a coulé sous les ponts depuis) mais surtout ça n’évoque pas grand chose depuis notre petite France. Par exemple, plus loin, il évoque la question des agents littéraires qui sont légion aux Etats-Unis, le poblème c’est que c’est encore une méthode plutôt marginale en France, un travail encore peu répandu même s’il prend de plus en plus d’ampleur. Chez lui, un jeune auteur a tout intérêt à demander l’aide d’un agent pour se faire connaître, chez nous cet agent il faudrait trouver de quoi le payer avant toute chose… Ce sont les personnes déjà publiées et qui n’ont pas toutes les peines du monde à trouver un éditeur qui en profite avant tout.

Heureusement, c’est bien écrit, c’est facile à lire, c’est complice, c’est parfois drôle, mais surtout c’est sincère. Et cette impression ne m’a jamais quitté : King peut se vanter d’avoir créer une réelle relation avec ses lecteurs et de tout le bouquin, il ne nous lâche pas. Il l’a écrit pour nous ce machin, il nous l’adresse à nous qui nous intéressons de près ou de loin au monde de l’écrit de fiction. Alors pourquoi il mentirait, pourquoi est-ce qu’il travestirait les choses pour les rendre plus jolies, pourquoi prendrait-il un ton plus pompeux sous couvert que l’on parle de littérature ? Jamais il ne tombera dans le fossé de la fausse intelligence hautaine. Il reste à notre niveau, même si paradoxalement on s’en sent rabaissé quelques moments.

Dans les deux plus grandes parties de son ouvrage, Stephen King évoque avec nous quelques points précis et nous donne des conseils qui lui tiennent particulièrement à cœur comme éviter au maximum les adverbes ou le style passif. Des recommandations avec lesquelles je suis assez d’accord, même si je les suis rarement ! Ce n’est pas du temps perdu que de les lire.

De plus, lire du Stephen King, c’est très facile, même dans ce livre à part, plus technique et théorique que fantastique et fictionnel. Grâce à des comparaisons bien trouvés, des témoignages placés au bon moment et des exemples, il arrive à nous convaincre et à nous faire comprendre les petites choses importantes qui font un écrivain. Écriture est vraiment à la portée de tous, toutefois, lui-même le rappelle, ce livre ne fera pas d’un quidam un auteur de best-seller en un jour. Il le répète à plusieurs reprises, et il a complètement raison : pour écrire, il faut lire, lire, lire, lire et s’exercer !

 

Toutefois, moi qui baigne dans ce milieu de la création littéraire et dans le creative writing qui commence à peine à pointer le bout de son nez en France, je peux vous dire que ce livre n’est pas suffisant. Certes il apporte un regard nouveau, il met en avant des choses auxquelles on n’aurait sûrement pas pensé… Mais pour avoir une vision d’ensemble de l’écriture, des méthodes, des consignes, des conseils, il faut d’abord patauger dans d’autres œuvres de fictions, dans d’autres genres, il faut aller regarder ce que d’autres ont pu écrire sur l’écriture, il faut aller à la rencontre des auteurs, il faut voir en quoi consiste un atelier d’écriture, et surtout il faut avoir la passion. En comparaison à d’autres œuvres sur l’écriture, ce livre est presque pauvre : pas complet sur le plan pratique, concret, peu séduisant du point de vue des confidences, du côté autobiographique qui partagerait avec nous le destin d’un écrivain.

Bref, il m’a laissé sur les lèvres un goût de thé trop infusé : pas mauvais, bon même dans la bouche des néophytes mais peut faire mieux.

Stephen King, Écriture, mémoires d’un métier, traduit de l’anglais (États-Unis) par William Olivier Desmond, chez Albin Michel, 20€15, OU chez Le Livre de Poche, 6€60.

L’histoire d’un mariage, d’Andrew Sean Greer

Encore du challenge aujourd’hui avec ma première participation à « Marry me », proposée par George (décidément). Le but est de lire des romans en rapport avec l’amour, le mariage qui portent dans leur titre des mots comme « noces », « époux » ou encore « mariage ». Le mien est en plein dans le sujet et s’intitule L’histoire d’un mariage. Il a été écrit par l’auteur américain Andrew Sean Greer.

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La quatrième de couverture ne dévoile absolument rien de cette histoire qui pourtant regorge de surprise. Je ne vais pas tout dévoiler ici, mais je vais quand même en dire en peu plus que ce résumé d’éditeur, sinon vous n’allez pas bien me comprendre quand je vous dirai que ce roman est bien original dans son thème.

L’histoire d’un mariage parle de l’union de Pearlie avec Holland Cook. Ils s’étaient rencontrés au lycée et s’étaient aimés au premier regard. Malgré bien des efforts pour passé inaperçu, le jeune homme doit quand même partir pour la guerre de Corée. Laissée sans nouvelle, la vie continue pour Pearlie, jusqu’à ce jour de 1949 à San Francisco où ils se retrouvent par hasard sur la plage. Ils se marient, la jeune femme vit de façon tranquille et apaisée avec ce mari au cœur fragile qu’il faut protéger et leur fils Sonny. Mais après quatre ans de doux bonheur, un ami de Holland vient frapper à leur porte : Charles Dummer, homme d’affaires, dit avoir rencontré le mari à la guerre. En fait, leur passé de soldats est un peu plus complexe que cela. Mais le fait est là : ils se sont aimés. Dans cette Amérique des années 50, ils sont « différents » des autres. Le monde s’écroule pour Pearlie : tout ce qu’elle pensait de son mari n’était que mensonge, il n’est pas l’homme qu’elle s’imaginait. Mais leur amour est sincère, on ne peut le nier, comme celui de Charles pour Holland. Et cet étranger veut que ce dernier soit à nouveau à ses côtés : il propose alors un étrange marché à Pearlie. Oui, bon c’est un brouillon, il y a de l’amour et du secret dans tous les sens, c’est un peu dur à expliquer sans tout dévoiler.

Original ce roman car évidemment il parle d’une bisexualité qui pose problème dans ce pays, à cette époque, mais aussi et surtout dans ce couple portant solide que forment Holland et Pearlie. Mais il n’y a pas que ça : la relation étrange qui naît entre Charles et la jeune femme, le fort contexte de ségrégation raciale, les guerres qui n’épargnent aucune famille, la polio en fond de toile qui fait des ravages chez les enfants, l’affaire Rosenberg… toute une société de préjugés, de problèmes sociaux, et de peurs qui fait partie intégrante de ce roman, qui le sculpte et le modèle. L’intrigue est hors du commun et elle nous interroge sur nos propres choix de vie, sur les événements qui pourraient la modifier en profondeur et à notre réaction face aux aléas de la vie. Cette histoire fait relativiser.

Andrew Sean Greer nous embarque pour les années 50, les bals, les meurtres, les condamnations anti-communistes, les nouvelles cités pavillonnaires près de la mer, les prothèses de jambes des petits malades de la polio, la vie métro-boulot-dodo, le formica, les cravates et les mocassins, la joie simple d’avoir un chien. Le decorum est stupéfiant, il se crée par petites touches pour nous faire apparaître un lieu encore inconnu. L’auteur sait s’y prendre pour faire surgir un passé douloureux et propre aux interrogations.

La situation de Pearlie est très touchante, mais aussi sincère. Jamais un mot de trop ne vient appesantir cette histoire très sensible. Dans L’histoire d’un mariage, on parle avant tout d’amour, partout, chez tous, un amour à sens unique, à sens multiple, ou réciproque, un amour caché, secret, manipulé, brisé, oublié… Le sentiment amoureux est partout et rempli les pages discrètement, sans trop oser se découvrir.

Ce n’est pas un roman à l’eau de rose, c’est beaucoup plus complexe et profond que cela. C’est une fresque de l’Amérique à l’un de ses tournants, ce sont des histoires d’amour qui demandent une revanche, ce sont des êtres faits de sentiments contradictoires et de pensées sombres, ce sont des sacrifices et des renoncements. L’écriture est somptueuse même si on peut la trouver lente à démarrer : le choix du récit rétroactif par Pearlie met un peu de temps pour avoir toute sa saveur à la lecture mais finalement, on ne pouvait pas choisir mieux pour ce roman.

Bref, c’est un livre que je vous conseille, captivant et envoûtant, généreux et foisonnant.

Andrew Sean Greer, L’histoire d’un mariage, traduit de l’anglais (États-Unis) par Suzanne V. Mayoux, aux éditions de l’Olivier, 21€.

N’aie pas peur si je t’enlace, de Fulvio Ervas

Oui, encore une histoire italienne aujourd’hui. Déjà que j’avais lu un livre en VO pour le challenge de George et Marie… Mais je le jure, je n’ai pas fait exprès, je n’ai remarqué qu’après que mon roman était traduit de l’italien. N’aie pas peur si je t’enlace a été écrit par Fulvio Ervas qui retrace ici l’histoire vraie d’un père et son fils lors de leur voyage en Amérique.

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Rien de bien original vous allez me dire ? Sauf que le plus jeune, Andrea, est un adolescent atteint d’autisme, habitué à câliner et embrasser tout ce qu’il croise, d’où l’inscription « N’aie pas peur si je t’enlace » que ses parents avaient fait mettre sur ses t-shirts. C’est une aventure un peu folle que son père Franco tente ici. On conseille en général d’éviter les choses inhabituelles avec les personnes autistes : la routine serait le meilleur remède à une vie paisible, sans « crise ». Mais Andrea est un jeune homme qui semble curieux et Franco souhaite qu’il voit le monde. Alors, c’est décidé, ils partent traverser l’Amérique du Nord en Harley. A part ça, rien n’est décidé d’avance, ils vivront cette aventure au jour le jour, trouvant des hôtels en pleine nuit, déjeunant dans des stations services. Le trajet ? D’est en ouest, c’est déjà une indication suffisante, les villes et les paysages traversés resteront à choisir le moment même par les deux compères.

Ce voyage est pour Franco une occasion d’essayer de comprendre un peu plus son fils, dont l’esprit n’est pas régi par les mêmes nécessités que nous, son fils qui ne voit pas et ne perçoit pas le monde comme les autres. Ils connaîtront quelques déboires, ce qui est assez normal pour un voyage fait au pied levé. Ils se laisseront même tenter par l’appel de l’Amérique de Sud. Ce périple sera peuplé de surprises mais surtout de rencontres drôles, émouvantes, chanceuses, malheureuses, bouleversantes qui vont les diriger tout au long de ces kilomètres. Plus que jamais, Andrea touche aux vivants, il les approche, les apprivoise, de grands moments pour son père qui assiste à ses premières amours, ses premiers vrais amis, qui voit dans les yeux de son garçon tout l’amour qu’il porte pour le monde et les autres, il voit dans ses yeux qu’Andrea peut également être de notre côté de l’univers.

C’est un texte très beau qu’il est bien agréable de lire sous forme de roman. J’avoue que je n’ai encore jamais lu ce genre d’adaptation mais elle est très réussie. Écrivant moi-même la vie des autres, je sais à quel point cela peut être difficile, entre implication et mise à distance, il est parfois dur de choisir. Fulvio Ervas sait décrire ce voyage avec le ton juste : doux, sincère mais qui ne tombe jamais dans le pathétique, dans l’exagération. Avec ses mots, on part à la conquête de l’Amérique, Franco et Andrea vivent le périple que l’on aimerait vivre soi-même un jour. L’autisme entraîne des situations parfois cocasses, parfois tristes, mais il ne laisse jamais indifférent, cela fait partie intégrante d’Andrea, il faut le prendre comme ça.

Je regrette que certaines parties de ce long trajet soient parfois racontées avec quelques mots quand on aimerait en lire des pages. Souvent, on se concentre surtout sur les pensées du père, puisque c’est sa voix que l’on entend dans ce livre, ce qui est très intéressant bien sûr, mais j’aurais beaucoup aimé en savoir plus sur le lieu où ils se trouvent, sur le dépaysement qu’ils peuvent ressentir. C’est avant tout le voyage d’un père et de son fils un peu différent avant d’être une formidable découverte des Amériques. C’est plus psychologique que descriptif. C’est vraiment la seule chose que l’on peut reprocher à cet ouvrage qui reste quand même une aventure humaine très agréable à savourer, un mélange d’italien, d’anglais et d’espagnol, de sueur, de moto et de pirogue sur fond de câlin et de questionnement.

Fulvio Ervas, N’aie pas peur si je t’enlace, traduction de l’italien par Marianne Faurobert, aux éditions Liana Levi, 19€.

92 jours, de Larry Brown

J’étais à la recherche d’un truc à lire, d’une roman à acheter, mais c’était la fin du mois et, en tant qu’étudiante qui se respecte, je n’avais presque plus un rond en poche. Je renonçais donc à m’acheter une baguette de pain et, une fois n’est pas coutume, je me suis offert un petit livre à deux euros. J’ai jeté mon dévolu sur Larry Brown, 92 jours. Cet auteur du Mississipi m’était inconnu, tout simplement parce qu’il n’est pas si célèbre que ça en France, même s’il est traduit. Il parle souvent des mêmes choses : le bien, le mal, l’alcool, la punition, la rédemption, le sacrifice. Il a été primé à plusieurs reprises aux Etats-Unis, et il faut bien avouer qu’il a une écriture bien particulière, mélancolique, avec de la crasse et sans argent (lui aussi !), bref, pas très optimiste le gars !

92 jours

92 jours est en fait une nouvelle (de 135 pages : vous avez quand même de quoi lire) faisant partie du recueil Dur comme l’amour où on retrouve dix personnages assez semblables. L’action se passe au fin fond du Mississipi, en été, à grand renfort de pick-up, de chaleur, de bière, de biture. Le personnage principal s’apelle Leon Barlow. Divorcé, il ne peut pas revoir ses gosses mais doit payer une pension alimentaire qui l’asphyxie, ce qui est bien dommage car il n’a pas pour but dans la vie de faire un travail pénible juste pour pouvoir se payer quelques verres. Mais comme il faut bien manger, il peint quelques maisons, s’amuse à faire du rodéo sauvage pour vendre quelques vaches. Mais la vrai vocation de Leon, ce qu’il souhaite faire de sa vie, c’est écrire. Et il s’y attelle tous les jours, envoyant sans relâche des centaines de manuscrits comme nous on envoie des CV en temps de crise. Mais les éditeurs new-yorkais refusent et ses semaines sont rythmés par les retours de courrier. Heureusement, le reste du temps, on peut toujours aller se taper une murge avec ses copains de beuverie au bar ou faire une virée en voiture avec une glacière pleine de bière fraîche.

Bon, cette nouvelle n’a pas été la révélation de l’année pour moi (même si elle vient juste de commencer), c’est sûr, en même temps, je n’ai vu qu’un tout petit aperçu de l’univers de Larry Brown et son écriture m’a tout de même beaucoup plu. Elle n’est pas violente, pas très incisive au premier abord mais elle traduit assez bien la frustration et la déprime de notre héros. Mais surtout, elle réussit à nous faire apprécier ce personnage, pas ringard, mais un peu lourd de désespoir, car il croit en lui et jamais il n’a espéré un jour être publié. D’ailleurs on ne lui reproche pas de mal écrire, mais d’écrire quelque chose qui n’est pas publiable par les auteurs en question, peut-être des textes trop durs et vrais, un style trop complexe. Leon Barlow est entouré par la mort et la solitude, normal qu’il soit un peu « ours » mais c’est peut-être l’un des plus humains dans sa bande de potes, de connaissances, et ça même quand il se met la tête à l’envers plusieurs jours de suite avec une mousseuse.

Pour un scrivaillon comme moi, qui tente de mettre en mots des histoires pas si terribles que ça, cela fait plaisir de voir mis en scène un écrivain, au fort potentiel, qui l’a travaillé depuis des dizaines d’années avant de savoir son style abouti et éditable. Ça redonne courage, ça redonne espoir et, même si j’espère ne pas devoir me rendre dans l’Amérique rurale, une bière à la main dans un 4×4 poussiéreux pour trouver mon écriture, j’ai bien l’intention de la bosser toute ma vie jusqu’à ce qu’elle me convienne et devienne quelque chose de lisible.

Larry Brown, 92 jours, aux éditions Gallimard (Folio à 2 €, 3866), tiré du recueil de nouvelles Dur comme l’amour.