Au revoir là-haut, de Pierre Lemaître

9782253098935-001-tJe me suis lancée, sans que je ne le comprenne vraiment sur le moment, dans la lecture d’un gros pavé, un peu au mauvais moment. La rentrée m’avait laissé son lot de microbes et de fatigue intense. Heureusement, j’arrivais à garder un super rythme de lecture, pour mon plus grand bonheur. Toute guillerette, j’ai donc pioché dans ma book jar pour chercher ma prochaine lecture : ce sera Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre. Même si ce roman a obtenu un Prix Goncourt, je dois bien avouer que j’ignorais de quoi il parlait. J’avais entendu parler de lui, vaguement, et voyant une édition poche sublimissime, j’avais tout simplement craqué.

Nous sommes juste après la Première Guerre mondiale. Cette tuerie qui a emporté trop de soldats inexpérimentés, des petits jeunes, des pères de famille sans histoires qui pensaient ne s’engager que pour quelques mois. C’est ce qu’on leur avait dit, ce serait une victoire facile, rapide. A la place : des années de boucherie, de barbarie.

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Le retour à la vie normale, dans une France qui peine à se relever, est plus compliqué que prévu. On veut des coupables, on veut oublier, on veut commémorer… Un temps étrange où les survivants, les gueules cassées ne sont pas bien accueillis : témoignage d’une violence qui n’a pas sa place dans les rues de la capitale. Albert et Edouard font partie de ces rescapés revenus de la mort, de l’enfer. Exclus par la société, ils vivotent, à coup de mensonges et de tricheries. Pourtant Albert a des principes et Edouard du talent. C’est drôle comme la vie pousse ces deux amis, unis par la guerre, à mettre sur pied une arnaque époustouflante. En parallèle, d’autres personnages secondaires vont nous faire vibrer. Pradelle, un général qui ne pense qu’au pouvoir et qu’on finit par vite détester, s’essaie aussi à l’escroquerie, avec audace. Madeleine, la jeune épouse, la jeune sœur, qui comprend beaucoup de choses, nous émeut. Merlin, ce drôle d’être, taciturne et sale, fonctionnaire repoussant, nous fascine. Et bien d’autres…

On entre dans un univers souterrain de magouilles, de secrets à plus ou moins grandes échelles. Et tout le monde est touché. Pourtant, on essaie de faire le tri, entre ceux qui ont encore des valeurs et ceux qui nous répugnent. C’est l’heure de prendre soin des morts, de les chérir une dernière fois : tout le monde s’y essaie, pour faire le deuil, pour gagner de l’argent, par devoir. Chacun a sa façon.

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Les personnages principaux m’ont beaucoup plu. Je me suis accrochée à leurs histoires communes et individuelles. La Grande Guerre n’est pas du tout un événement historique que me passionne et les romans qui y situent leur action me désintéressent vite. Ici, on voit l’après : les hôpitaux, les petits boulots, les problèmes financiers, l’importance d’honorer les morts… C’est assez intriguant de voir cette facette de l’Histoire, surtout avec des personnages qui donnent tout le sel à ce roman. Il fallait de l’imagination et du talent pour arriver à nous faire accrocher à ce long pavé. Le rythme est doux, mais pourtant on ne s’ennuie pas. J’ai eu le bonheur de ne pas être frustrée : l’auteur s’arrêtait sur chaque point qui m’intéressait, il va au bout de ses idées. Son écriture est naturelle, sans fioritures. Parfois un peu longuette mais on s’y fait.

C’est un article un peu brouillon, j’en conviens. C’est sûrement du au fait que d’un côté, je suis très agréablement surprise par la force de personnage dont j’ai voulu suivre le destin jusqu’au bout, et de l’autre, j’ai finalement peu d’intérêt pour l’histoire, le cadre, l’époque. Et surtout : ce pavé m’a épuisée. C’était long. Les sous-intrigues sont passionnantes pour la plupart mais le constat est là : ça alourdit tout. Il y a ici plusieurs histoires en une, et c’est intéressant de les lire en parallèle, je comprends tout à fait ce choix ! Mais personnellement, j’ai failli atteindre l’overdose.

Bref, je vous conseille de lire ce roman tranquillement, quand vous avez le temps, la tranquillité d’esprit… Il a obtenu le prix Goncourt et je vois pourquoi : c’est un chef-d’œuvre. Mais pas forcément un chef-d’œuvre digeste.

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Pierre Lemaitre, Au revoir là-haut, aux éditions Le Livre de Poche, 11€50.

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La Revanche de Kevin, de Iegor Gran

revanche-siteEn ce moment, je suis prise dans une frénésie de lecture, avec un rythme de presque un roman par jour. Sauf le week-end, bizarrement. Bref, j’ai donc plein de chroniques dans ma hotte, alors autant commencer dès maintenant à vous parler de mes dernières lectures. Je reviens à peine du Salon du Livre, alors quoi de mieux que de partager avec vous un roman dont l’histoire commence dans ce même salon.

Je l’avais croisé sur la blogo, et ça faisait déjà quelques mois qu’il traînait dans ma whishlist : La Revanche de Kevin de Iegor Gran. Avec un titre pareil, vous pensez bien, ça m’a rendue curieuse. Kevin travaille pour la Radio (avec une majuscule). Il est commercial. Dans un milieu où tout le monde parle, se pavane, écrit, il sait bien que son prénom fait tâche. Il a en effet conscience qu’on ne dit plus de Kevin que c’est un prénom breton, mais plutôt que c’est un prénom de pochtron intellectuellement limité. Alors, il veut se venger, de tout ces gens qui se crispent ou ont des regards en coin dès qu’il se présente.

Il a manigancé la chose et la pratique depuis assez longtemps pour être devenu un expert. Il endosse une fausse identité, et piège un auteur. Le dernier exemple en date a eu lieu au Salon du Livre de Paris : il s’est fait passé pour un lecteur d’une grande maison d’édition et a réussi à faire tomber dans le panneau un écrivain. François-René Pradel pensait en effet avoir envoyé son dernier manuscrit à Alexandre Janus-Smith. Ce dernier lui avait promis l’édition de son livre. Mais quelle déconvenue quand il apprend finalement que celui-ci n’a jamais existé !

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Voilà, c’est ça, la revanche de Kevin. Un jeu pas si innocent que ça qui lui permet de se sentir un peu plus fort que les autres. Mais jouer avec les sentiments d’autrui, vous vous en doutez, ça n’attire pas que des bonnes choses, loin de là. Le mensonge gangrène son couple, le rend arrogant, pompeux, hypocrite. Jusqu’au jour où. Je ne vais pas vous en dire plus, à vous de découvrir la suite.

Cette lecture m’a vraiment surprise. Ce n’est pas un coup de cœur, mais disons une agréable découverte. J’ai été promenée d’un bout à l’autre, obligée de suivre Kevin. Un héros que je n’ai pas forcément aimé. Et non pas à cause de son prénom, mais plutôt à cause de ce que ce prénom a fait de lui : il est imbu de lui-même, n’a aucune empathie, et ne pense qu’à lui. Alors oui, il est cultivé. Mais il s’intéresse à la culture non pas pour elle-même, mais juste dans un but d’ascension sociale, ou plutôt de revanche sociale. Mais même si on ne s’attache pas à lui, parce qu’on ne l’aime pas, on veut savoir ce qu’il va advenir de lui. En effet, les événements s’enchaînent, empirent.

On pourrait penser au premier abord que ce roman montre les travers du monde de l’édition et c’est vrai qu’il y en a beaucoup. Mais plus que cela, il montre du doigt ceux qui dénigrent ce monde sans savoir, sans penser une seule fois que là aussi il s’agit d’êtres humains avec des ambitions, des émotions. Il n’y a pas une tension folle dans ce livre, toutefois ce roman nous tient en haleine, au détour d’une phrase, notre cœur rate un battement. Car Iegor Gran a ce génie dans l’écriture de rendre tout cela naturel. On ne se croit pas dans une fiction, mais dans la vraie vie. Devant un fait divers tout juste romancé. Les personnages sont très réalistes, même s’ils nous font parfois grincer des dents. Les pages se tournent vite, grâce à une intrigue bien ficelée et à une narration qui fait avancer l’action à un rythme régulier. Quant à la fin… On sent à ce moment-là que ce livre arrive à être bouleversant. Il y a dans ces phrases un peu d’humour grinçant, mais j’avoue mettre sentie assez souvent mal à l’aise, sûrement l’effet recherché par l’auteur d’ailleurs.

La Revanche de Kevin est un roman que je vous invite à lire, en gardant votre curiosité et votre bienveillance. Si vous ne vous braquez pas contre certains des personnages, je suis sûre que vous apprécierez cette lecture.

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Iegor Gran, La Revanche de Kevin, édition P.O.L., 15€.