N’aie pas peur si je t’enlace, de Fulvio Ervas

Oui, encore une histoire italienne aujourd’hui. Déjà que j’avais lu un livre en VO pour le challenge de George et Marie… Mais je le jure, je n’ai pas fait exprès, je n’ai remarqué qu’après que mon roman était traduit de l’italien. N’aie pas peur si je t’enlace a été écrit par Fulvio Ervas qui retrace ici l’histoire vraie d’un père et son fils lors de leur voyage en Amérique.

 n'aies pas peur

Rien de bien original vous allez me dire ? Sauf que le plus jeune, Andrea, est un adolescent atteint d’autisme, habitué à câliner et embrasser tout ce qu’il croise, d’où l’inscription « N’aie pas peur si je t’enlace » que ses parents avaient fait mettre sur ses t-shirts. C’est une aventure un peu folle que son père Franco tente ici. On conseille en général d’éviter les choses inhabituelles avec les personnes autistes : la routine serait le meilleur remède à une vie paisible, sans « crise ». Mais Andrea est un jeune homme qui semble curieux et Franco souhaite qu’il voit le monde. Alors, c’est décidé, ils partent traverser l’Amérique du Nord en Harley. A part ça, rien n’est décidé d’avance, ils vivront cette aventure au jour le jour, trouvant des hôtels en pleine nuit, déjeunant dans des stations services. Le trajet ? D’est en ouest, c’est déjà une indication suffisante, les villes et les paysages traversés resteront à choisir le moment même par les deux compères.

Ce voyage est pour Franco une occasion d’essayer de comprendre un peu plus son fils, dont l’esprit n’est pas régi par les mêmes nécessités que nous, son fils qui ne voit pas et ne perçoit pas le monde comme les autres. Ils connaîtront quelques déboires, ce qui est assez normal pour un voyage fait au pied levé. Ils se laisseront même tenter par l’appel de l’Amérique de Sud. Ce périple sera peuplé de surprises mais surtout de rencontres drôles, émouvantes, chanceuses, malheureuses, bouleversantes qui vont les diriger tout au long de ces kilomètres. Plus que jamais, Andrea touche aux vivants, il les approche, les apprivoise, de grands moments pour son père qui assiste à ses premières amours, ses premiers vrais amis, qui voit dans les yeux de son garçon tout l’amour qu’il porte pour le monde et les autres, il voit dans ses yeux qu’Andrea peut également être de notre côté de l’univers.

C’est un texte très beau qu’il est bien agréable de lire sous forme de roman. J’avoue que je n’ai encore jamais lu ce genre d’adaptation mais elle est très réussie. Écrivant moi-même la vie des autres, je sais à quel point cela peut être difficile, entre implication et mise à distance, il est parfois dur de choisir. Fulvio Ervas sait décrire ce voyage avec le ton juste : doux, sincère mais qui ne tombe jamais dans le pathétique, dans l’exagération. Avec ses mots, on part à la conquête de l’Amérique, Franco et Andrea vivent le périple que l’on aimerait vivre soi-même un jour. L’autisme entraîne des situations parfois cocasses, parfois tristes, mais il ne laisse jamais indifférent, cela fait partie intégrante d’Andrea, il faut le prendre comme ça.

Je regrette que certaines parties de ce long trajet soient parfois racontées avec quelques mots quand on aimerait en lire des pages. Souvent, on se concentre surtout sur les pensées du père, puisque c’est sa voix que l’on entend dans ce livre, ce qui est très intéressant bien sûr, mais j’aurais beaucoup aimé en savoir plus sur le lieu où ils se trouvent, sur le dépaysement qu’ils peuvent ressentir. C’est avant tout le voyage d’un père et de son fils un peu différent avant d’être une formidable découverte des Amériques. C’est plus psychologique que descriptif. C’est vraiment la seule chose que l’on peut reprocher à cet ouvrage qui reste quand même une aventure humaine très agréable à savourer, un mélange d’italien, d’anglais et d’espagnol, de sueur, de moto et de pirogue sur fond de câlin et de questionnement.

Fulvio Ervas, N’aie pas peur si je t’enlace, traduction de l’italien par Marianne Faurobert, aux éditions Liana Levi, 19€.

Ma vie d’autiste, de Temple Grandin

« J’avais six mois quand ma mère s’est rendue compte que je n’étais plus câline et que je me raidissais quand elle me prenait. Quelques mois plus tard, Maman a essayé de me prendre dans ses bras et je l’ai griffée comme un animal pris au piège. Elle a dit qu’elle ne comprenait pas la raison de mon hostilité et s’est sentie blessée. Elle avait vu d’autres bébés qui câlinaient et gazouillaient dans les bras de leur mère. Que faisait-elle de travers ? Elle se rassurait en se disant qu’elle était jeune et manquait probablement d’expérience. L’idée d’avoir un enfant autiste lui faisait peur parce qu’elle ne savait pas réagir devant un bébé qui la rejetait. Elle pensait que, peut-être, ce rejet apparent n’était pas rare et ses inquiétudes se sont dissipées. Après tout, ma santé était bonne. J’étais éveillée, intelligente et j’avais une bonne coordination. Puisque j’étais l’aînée, Maman pensait que mon repli était probablement normal, que c’était sur le chemin de la maturité et de l’indépendance. »
Voilà comment commence la vie de Temple Gradin : sur un constat qui effraie. L’autisme est une pathologie aux degrés divers dont on est très loin de connaître tous les tenants et les aboutissants. Les enfants autistes ont une compréhension du monde sensoriel complètement différents du nôtre, ce qui a pour effet de les enfermer très souvent dans une bulle ou, en tout cas, gêner parfois considérablement le contact social et la compréhension avec autrui.
A travers Ma vie d’autiste, Temple Grandin nous fait part de son parcours hors normes. Cette autiste surdouée a en effet réussi, à force de volonté et d’effort, a s’intégrer parfaitement socialement. Même si lui reste des réflexes ou des difficultés liées à sa maladie, elle a réussi à briser cet enfermement auquel bon nombre de médecins la pensait condamner : elle mène aujourd’hui une carrière professionnelle très réussie. C’est pour donner espoir et conseil qu’elle a écrit ce témoignage, pour permettre aux parents et aux familles d’enfants autistes de comprendre ce que « ça fait » de l’intérieur.
Temple Grandin ne s’érige pas du tout en spécialiste de l’autisme qui connaît des remèdes miracles pour sortir de ce cercle vicieux. Non, elle n’a que son vécu, les choses qui l’ont ralentie, aidé, les symptômes qui l’ont isolée, sa façon de les combattre. Chaque enfant autiste est bien particulier, la pathologie peut se manifester de mille façons différentes : l’auteur nous propose une vision de son parcours pour voir un des chemins qu’il est possible de parcourir, pour montrer que tout ne s’arrête pas quand le verdict de la maladie tombe comme un couperet. A travers le récit de sa vie, elle dispatche des informations scientifiques sur l’autisme, ses causes et ses traitements possibles.
Temple Grandin a la particularité d’avoir complètement conscience de ce qui est souvent un handicap. Plus que tout, elle cherche à communiquer avec le reste du monde. Tous ses efforts vont converger dans ce sens : elle veut parler, elle veut convaincre. L’auteur a parfois des obssessions qui peuvent paraître étranges voire dérangeantes pour certains ; pourtant, dans sa façon de réfléchir, qui n’appartient qu’à elle, on comprend que tous les projets qui la passionnent et la subjuguent ont leur intérêt, leur logique propre, voire une utilité indéniable.
On sent à travers cette écriture une envie sincère de partager, de donner à ces lecteurs qui parfois en attendent beaucoup. Elle souhaite aider de son mieux, à travers le partage de son expérience, ses familles qui ont des doutes, se posent des questions. Mais c’est aussi pour revenir sur ce chemin parcouru, pour se rencontrer elle-même que Temple Grandin, qui est coutumière de la remise en question personnelle, a souhaité écrire ce témoignage. Quelques détails subtils, fugaces, nous font comprendre que le mode de pensée de l’écrivain n’est peut-être pas tout à fait le même que le nôtre : elle revient, de façon peu flagrante mais certaines, sur des sujets qui furent (et sont toujours), des obssessions pour elle, sur la façon dont elle en a fait un moteur pour apprendre et avancer. Elle se concentre sur ce sujet pour ne pas se laisser éparpiller. C’est un témoignage qui se lit facilement, qui ne verse pas dans le pathétique ni dans le « regardez-moi-je-suis-exceptionnelle ». C’est écrit presque en toute modestie et on sent plus que tout cette volonté de faire un livre qui pourrait aider, faire du bien, au moins un tout petit peu. Il n’y a pas de difficulté particulière à la lecture, même si parfois les appartés scientifiques peuvent paraître être longues, mais elles ont leur place ici. En fin, vous trouverez un ajout de l’auteur qui revient de manière précise sur les causes, les différents médicaments et traitements pour informer au mieux l’entourage des personnes concernées.