L’année dernière à Saint-Idesbald, de Jean Jauniaux

Retour en Belgique avec un recueil de nouvelles : L’année dernière à Saint-Idesbald avec Jean Jauniaux.

Difficile de résumer ce livre. J’ai été à la fois très déçue et très séduite. C’est un livre à double tranchant. Point commun de tous ces récits : la notion de cette ville balnéaire sur la mer du Nord : Saint-Idesbald. Un lieu chargé de souvenirs pour tous ces personnages. Ces personnages, parlons-en : je n’ai pas encore bien saisi s’ils avaient des rapports entre eux, s’il s’agissait parfois de la même personne d’une nouvelle à l’autre ou pas. Le départ de ce recueil pourrait être cet SDF qu’on retrouvera au début et à la fin et qui écrit un blog sur la vie des sans-abris. Les histoires et les souvenirs égrenés tout au long de ces pages pourraient être les leurs.

Il y a ces Roms qui veulent rejoindre ce pays qui est comme eux, qui n’existe pas. Ce vendeur de cravates à l’aube de sa retraite, qui voit son fils débordant d’idée et d’enthousiasme révolutionner le monde du costume de travail. Il y a ce petit garçon qui va voir pour la première fois de sa vie le Tour de France, mais décide à la place de rester auprès de son grand-père qu’un passé affreux trouble. Il y a ce fauve malade et son dresseur désespéré. Et à chaque fois la mention de cette plage.

Ce recueil dénote d’une écriture sûre d’elle et entraînée. Les mots sont magnés avec poigne pour nous emmener là où l’auteur veut nous embarquer. Le décor est à chaque fois très divers et s’en est parfois désarçonnant. J’ai trouvé finalement cet ouvrage très frustrant, car on nous vend du rêve avec cette station balnéaire qu’on ne voit presque jamais dans ces pages. C’est une fresque variée de personnages vraiment très différents les uns des autres, aux histoires très diverses : un garçon perdu dans l’Exposition Universelle, des émigrés qui cherchent un avenir meilleur, etc. C’est un texte à la fois très onirique, sensible, et proche des réalités parfois dures à vivre. Toutefois, la préface et la quatrième de couverture veulent nous montrer une cohérence entre toutes ces nouvelles, et sincèrement, je la cherche encore !

Bref, je suis partagée sur ce recueil : d’un côté une vrai maîtrise, et un style à la fois incisif, saisissant et sensible, et de l’autre, une accumulation de récits, très bons individuellement (même si très centrés sur la Belgique) mais dont l’ensemble est très perturbant.

Jean Jauniaux, L’année dernière à Saint-Idesbald, éditions Avant-Propos, 17,95€.

 

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L’arbre à songes, d’Aurelia Jane Lee

Petit détour par la Belgique aujourd’hui avec les éditions Luce Wilquin, une lecture réalisée dans le cadre du Prix des Cinq Continents. Le roman d’aujourd’hui est d’Aurelia Jane Lee (j’aime ce nom de plume !) et s’intitule L’arbre à songes.

 

 

L’histoire se déroule dans un monde un peu à part, un monde d’herbes folles et de terre séchés, de peau griffée par les ronces, et de secrets. Dans ce monde, au fond d’un terrain façonné puis abandonné par la main de l’homme, il y a un couple que tout le monde sait mais que personne ne connaît, un couple qui constitue le sujet principal des rumeurs dans le village voisin. D’abord, il y a Abel, un écrivain qui se réfugie dans son art et dans la solitude. La chose qu’il aime le plus au monde, c’est sa femme, sa douce Sauvanne. Un amour proche de la folie, fusionnel et nécessaire.

Sur leur domaine, il y a un arbre rouge, un hêtre, qui reste debout malgré les ans, c’est l’arbre à songe, la songeraie. Thomas, un voisin, y passe son temps : il observe les insectes, gratte la boue, construit des cabanes et court dans les chardons. Un clandestin qui entre par les brèches de la clôture et se réfugie ici : il n’est pas comme les autres, il ne vit pas comme les autres. Il y a aussi Madelon qui passe tous ses étés dans ce microcosme à part, immersion dans la nature mais aussi dans des lectures, qu’elle choisit avec raison et sérieux.

Au fil des pages passent les saisons, les adolescents grandissent, s’épanouissent, évoluent. Ils en viendront à croiser Abel et Sauvanne. L’amour est au centre du livre, même s’il est remis en question, malmené par le passé et les vérités douloureuses qui réapparaissent quand l’absence de l’être adoré pèse.

 

Aurelia Jane Lee n’en est pas à son coup d’essai : avant L’arbre à songe, elle a publié deux recueils de nouvelles et trois romans. Son écriture n’est pas balbutiante, on sent une maîtrise de son style, tout en douceur et en évocation. Ce livre est notamment composé de descriptions sans aucune lourdeur : au contraire cela permet de créer une atmosphère à part. A travers différents points de vue narratifs, on découvre les personnages par des éclairages divers, ce qui brise une monotonie qui pourrait s’installer facilement.

L’auteure aborde avec sensibilité les émotions et le ruissellement douloureux des secrets et des profondeurs du passé qui font surface, profitant des rencontres et de l’éloignement propices au questionnement.

Toutefois, bien que très agréable, on peut reprocher à l’auteure de ne pas oser aller au fond des choses. C’est très beau et poétique, léger et à cœur ouvert, toutefois le lecteur est frustré de ne pas en savoir plus. Déjà que les contours de cet univers sont flous, ne faire que suggérer les relations et les événements forts qu’il y a entre eux, ne dire qu’à demi-mot est vraiment agaçant. Une bonne fois pour toute, on souhaiterait lire un « il a envie d’elle » par exemple, on lirait ça avec un soupir de soulagement. Il y a une tension dans la lecture qui parfois énerve, parfois emporte. C’est à double tranchant : entre la beauté des mots et la clarté de la communication.

De même, je regrette le manque d’intrigue. Il y a au fil des pages de nombreux instants, voire quelques péripéties, qui mériteraient qu’on s’y attarde, mais rien n’a été exploité, ce qui peut laisser un arrière-goût amer et une impression de gâchis. A quelques reprises, je me suis sentie abandonnée par l’auteure qui continuait sa route au fil de saisons fictives, en me laissant traîner sur des bordures romanesques où j’aurais voulu me perdre.

 

Pour résumer, ce roman m’a laissé une drôle d’impression : j’ai été subjuguée par l’aura des personnages et du domaine de l’arbre à songes, mais je regrette l’intrigue maigrelette qui aurait pu être plus recherchée, surtout que les moyens stylistiques et narratifs sont là.

 

Aurelia Jane Lee, L’arbre à songes, aux éditions Luce Wilquin, 12€.

Stupeur et tremblements, d’Amélie Nothomb

 

J’ai retenté une expérience dont le premier résultat fut mitigé : lire Amélie Nothomb. Pour mettre toutes les chances de mon côté, j’ai choisi Stupeur et Tremblements, que l’on m’avait conseillé et dont le cadre nippon était censé renforcé mon plaisir de lecture.

Il s’agit d’une récit visiblement autobiographique, de la belge Amélie qui se rend travailler au Japon où elle a quelques attaches. Elle se fait embaucher dans une grande entreprise et se démarque par son teint européen. Elle va découvrir à ses dépens que l’univers des affaires dans ce petit pays est régie par une hiérarchie puissante et très marquée, qui ne respecte pas forcément la logique si cela peut aider à faire respecter chaque ligne de chaque petit règlement. Le respect inconsidéré – et l’admiration – sont presque des obligations pour tout employé qui doit considérer son entreprise comme sa famille, à qui il faut rester à sa place.

Mais avec des supérieurs pas très commodes, il est parfois difficile de rester à sa place, surtout quand on ne sait pas trop ce que l’on doit faire dans l’entreprise en question. C’est le cas d’Amélie qui d’un poste de bureau, passe à un temps de plein de photocopieuse pour finir de faire un travail parmi les plus dégradants et abaissant en comparaison de son CV. Ici, les compétences ne sont pas primordiales mais plutôt l’ancienneté et la ténacité.

C’est une peinture sans faux semblants de l’entreprise nippone, dans sa dureté et sa rigueur. Il faut quand même dire que l’héroïne n’a vraiment pas eu de chance pour être si mal traitée, mais je dois avouer que je ne l’ai pas trouvée si dégourdie non plus… Elle reste en extase devant sa chef à la beauté angélique, alors que celle-ci prend un malin plaisir à la harceler, elle ne renâcle pas à la tâche et fait semblant d’être déficiente mentale pour coller à l’étiquette que l’entreprise lui a donné. J’ai détesté cette Amélie-là, sans volonté, sans force, qui se paraît de belles réflexions et d’une fausse distance pour ne pas perdre la face. On met ce que l’on veut dernier les mots.

Le style est… ni bien, ni mal, parfois incohérent mais sans jamais valoir le détour. C’est une écriture du quotidien où les descriptions et le vocabulaire prennent le dessus sur une autre richesse de langue, plus belle, plus sublime, et donc plus difficile à manier. Vous comprenez facilement en me lisant que décidément, je n’accroche pas avec cette auteure. Mais je pense qu’il y a une part de subjectif dans tout ça, car ses romans ne sont pas mauvais pour autant (je préfère amplement la lire elle que de devoir parcourir un Musso). On doit lui reconnaître une facilité de lecture et de divertissement qui n’est pas donné à tout le monde.

Encore une fois, un bilan mitigé.

Amélie Nothomb, Stupeur et tremblements, Albin Michel, 13€60.