Les mille visages de notre histoire, de Jennifer Niven

En ce moment, c’est une très bonne période côté lecture : je découvre de nouveaux auteurs, je me fais plaisir en lisant des romances ados, j’ai des coups de cœur pour certains romans. Aujourd’hui, je vais vous présenter l’un de ces livres que j’ai dévoré en une journée tellement il était bien. Il s’agit du roman de Jennifer Niven, Les mille visages de notre histoire.

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Libby a été la plus grosse ado d’Amérique. A tel point que le jour où elle a fait une crise d’angoisse, il a fallu abattre un mur de sa maison pour l’emmener à l’hôpital. Depuis, elle a perdu beaucoup de poids mais rentre toujours dans la catégorie des « grosses ». En tout cas, les autres élèves du lycée n’en doutent pas. Car oui, après deux ans enfermée chez elle, Libby retourne au lycée. Par un drôle concours de circonstances, elle y fera la connaissance de Jack, un garçon imprévisible et rebelle. Mais – bon, c’est un micro-spoil car vous l’apprenez dans la première page du roman, mais ça ne figure pas sur la quatrième de couverture – Jack souffre en fait de prosopagnosie, il ne reconnaît pas les visages, y compris ceux de ses parents par exemple. Pour lui, à chaque instant, il fait face à des inconnus, sans savoir s’il est devant son principal de lycée ou son père. Mais c’est son secret, personne n’est au courant.

tIgnzzVJ’ai beaucoup aimé rencontrer la prosopagnosie dans un roman, je ne m’y attendais absolument pas. Je connais cette maladie, j’avais déjà vu des témoignages, mais grâce à cette lecture, je touche vraiment du doigt ce que c’est, j’ai beaucoup appris. Libby et Jack sont des personnages très accrocheurs, avec chacun des problématiques particulières. Rien ne m’a agacé ou déplu en cela : j’ai aimé le traitement du deuil, de la différence, de la grossophobie, des problèmes de famille. La vie est faite de cela et j’ai trouvé que Jennifer Niven, à travers ses personnages, nous communiquait des messages d’espoir et de joie de vivre de la plus belle manière qui soit.

Il faut dire que les personnages sont très attachants. L’auteure ne voulait visiblement pas faire dans le mélo mais j’avoue que l’exubérance et la sarcasme de Libby m’ont semblé parfois un peu too much. Cependant, il faut avouer que cela donne un petit côté rock’n’roll à Libby qui n’est pas pour déplaire. Comme Jack, à sa façon, elle aussi est une rebelle. J’ai aimé sa relation avec son père, beaucoup moins accrochée sur son lien avec ses amis – traité un peu mais pas trop mais un peu quand même…. Bref, vous voyez.

Jack se dévoile au fil des pages. Je ne comprenais pas toujours ce personnage au début, mais au fur et à mesure, comme Libby, je l’ai apprivoisé. Il devient de plus en plus attachant : il a juste besoin de sécurité et cherche à affronter chaque jour du mieux qu’il peut avec la prosopagnosie, donc il se protège.

L’auteure a choisi de faire des chapitres courts, basculant d’un point de vue à l’autre – ceux de ses deux héros. Ce choix était très judicieux car il donne un très bon rythme à la lecture. L’auteure a de l’humour, est très douée pour les dialogues… Un style simple, plutôt direct, qui traite bien des sentiments et de l’adolescence.

Bref, cette lecture a été géniale ! Je ne peux que vous la recommandez !

Jennifer Niven, Les mille visages de notre histoire, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Vanessa Rubio-Barreau, aux éditions Gallimard Jeunesse, 17€.

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Nos faces cachées, d’Amy Harmon

Une romance dont j’avais lu du bien ! Je me disais donc que j’allais tenter ma chance et ne pas m’arrêter à cette couverture. Aujourd’hui, on parle donc de Nos faces cachées d’Amy Harmon.

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L’auteure nous raconte l’histoire de Fern, qui est amoureuse depuis toujours d’Ambrose, le garçon parfait, grand lutteur, etc. Fern passe énormément de temps avec son cousin adoré Bailey, ils ont le même âge, sont très complices. Bailey est en fauteuil roulant, atteint d’une maladie qui le destine à mourir jeune. Les adolescents sont au lycée. Nous sommes en septembre 2001 : des avions s’écrasent dans des tours et la face du monde chance. Un cataclysme pour toute l’Amérique : Ambrose va alors se demander si sa vocation ne serait pas de servir son pays.

C’est assez compliqué de résumer ce bouquin sans trop en dire. L’intrigue se passe sur des mois et des mois, sans compter sur quelques flash-backs qui nous aident à mieux cerner les relations des personnages. Très honnêtement, je trouve que ce temps étalé ne sert pas vraiment l’histoire. Pour relater des faits sur une si longue période, il aurait alors vraiment fallu travailler beaucoup le rythme qui laisse franchement à désirer. Très honnêtement, je ne voyais pas vraiment où l’auteure voulait en venir, jusqu’à ce que tout s’éclaire à la page 165 – ça fait long quand même ! – où l’intrigue, les personnages ont pris plus d’épaisseur et d’intérêt à mes yeux.

Ce qui ne m’a pas vraiment aidé dans ce roman, ce sont les personnages. Ils n’existent que les uns pour les autres, on ne les découvre qu’ainsi. J’aurais aimé que l’auteur prenne le temps de les approfondir, de les travailler pleinement. J’aurais apprécié les connaître un à un car ils ont tous l’air géniaux ! Les personnages secondaires sont tous attachants. Quant aux personnages principaux, j’ai trouvé Ambrose assez réaliste, mais Fern me semblait illogique, je n’ai pas réussi à vraiment la comprendre.

C’est une romance, donc oui, il y a du cliché et même des beaux. Surtout dans les scènes de rapprochements physiques où je levais trop souvent les yeux au plafond. Rah, puis les « mais je suis pas assez bien pour lui/pour elle », je n’en pouvais plus, overdose ! Mais sur un public facile, ça fonctionne, on papillonne avec les amoureux.

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L’écriture un peu simplette, très inégale, avec un style bancal, m’a vraiment vraiment donné une impression de bâclé. Je n’arrive pas à zapper ce genre de choses même si le reste tient la route. Et je dois vous avouer que je suis un peu perdue car j’ai vraiment aimé l’intrigue générale et tous les thèmes abordés. On parle de la guerre et ses séquelles, de la mort, de la maladie, de l’alcoolisme, des soucis familiaux, du divorce, des valeurs du sport, du handicap, des violences conjugales… Ce sont rarement des thèmes exploités de façon si juste dans une simple roman ! Je pense que l’auteure a voulu faire les choses en grand et qu’elle tenait une idée en or. Malheureusement, elle n’avait pas encore l’expérience nécessaire pour retransmettre tout ça de la meilleure des façons.

Ils sont en terminale et ils auront le bac dans quelques mois. La saison de lutte a pris fin deux semaines auparavant et ils s’ennuient déjà – peut-être davantage que d’habitude – parce qu’il n’y aura plus de saisons, plus de but, plus de matchs, plus de victoires. […] Ils se tiennent au bord d’un abîme de changement et aucun d’eux, pas même Ambrose – surtout pas Ambrose – n’est enthousiasmé par cette perspective. Mais qu’ils choisissent ou non d’avancer vers l’inconnu, ce dernier viendra à eux, le gouffre béant les avalera tout entiers et la vie qui était la leur jusqu’à présent changera radicalement. Et ils ont une conscience aiguë de la façon dont elle finira.

C’est un vrai paradoxe ce livre. Très sincèrement, je ne sais pas si je vous le recommande ou pas. Pour encourager l’auteure à aller plus loin, à continuer, à progresser, j’ai envie de dire que oui.

Amy Harmon, Nos faces cachées, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fabienne Vidallet, aux éditions Robert Laffont, 17€90.

Un Manoir en Cornouailles, d’Eve Chase

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Quelle bonne surprise que ce roman ! L’ambiance automnale était vraiment propice à cette lecture qui m’a emmenée tout droit dans un autre univers. Aujourd’hui, je vous parle d’Un Manoir en Cornouailles d’Eve Chase.

On va croiser deux mondes : de nos jours, et dans les années 1960. De nos jours, Lorna organise son mariage. Elle recherche assidûment un lieu en particulier : elle a été prise en photo devant, quand elle était enfant et veut savoir pourquoi, ce lieu l’intrigue. Cet endroit, c’est le manoir de Pencraw, aussi appelé le manoir des Lapins noirs. Dans les années 1960 y vivait la famille Alton, une famille heureuse que l’on voit à travers les yeux d’Amber, l’aînée aux côtés de son jumeau Toby. Un soir de vacances, un soir d’orage, un drame a lieu : le temps s’arrête alors au manoir, laissant place aux secrets, à la mélancolie.

Malgré toute son étrangeté et sa tragédie, elle sait que ce manoir va lui manquer, comme les lieux qui vous portent à réécrire la carte de votre vie, ne serait-ce qu’un peu, des lieux qui vous prennent une partie de vous-même et vous donne en échange un peu de leur esprit.

Lorna et Amber, deux femmes séparés par les années, mais réunies par cet endroit, ce manoir un peu croulant, avec des fuites, des souris dans les murs, un jardin sauvage, des cabanes dans la forêt, des kilomètres de couloirs. On aimerait nous aussi nous y perdre tout en frissonnant de savoir ce qu’on risque de trouver dans l’ombre, quel secret risque-t-on de déterrer ?

J’ai adoré cette ambiance automnale, mystérieuse, un peu sauvage, cette solitude pas loin de la mer… Les Cornouailles sont très bien représentées dans ce roman et j’ai pris beaucoup de plaisir à découvrir le manoir de Pencraw.

manoir-colimacon-seine-entree-principaleLa famille Alton est fascinante, et une fois qu’on a placé les bons prénoms sur les bons visages, on s’y retrouve facilement et on apprécie d’autant plus les relations qu’ils ont, leur évolution au fil du temps. J’ai beaucoup aimé Amber qui est une jeune fille, puis une adolescente qui doit grandir vite mais garde ses doutes, ses pulsions. Sa relation avec son frère est très bien dessinée. J’ai eu plus de mal avec Lorna qui est surtout un prétexte pour découvrir le manoir de nos jours et nous intéresser par son biais à ce qui a pu arriver à la famille Alton. Mais au fil des pages, on la découvre envoûtée par ces lieux et on se demande de plus en plus pourquoi, quel mystère l’entoure ? Elle se dévoile au fil des pages, tout doucement on en apprend un peu plus sur son passé.

Je n’ai pas été très fan de la fin, trop classique, trop évidente. Toutefois, à sa manière, Eve Chase a bien conclu son histoire. Comme la fin, le début ne casse pas trois pattes à un canard non plus : j’ai eu du mal à accrocher aux personnages de Lorna et de son chéri. Leur première apparition ne m’a pas convaincue, je l’ai trouvée assez artificielle. Idem pour le premier chapitre sur les Alton où j’étais assez perdue. Heureusement, passées ces scènes d’introduction menées avec difficulté, le reste du roman est un vraie plaisir !

Une bonne lecture, idéale pour cette fin d’automne !

Eve Chase, Un Manoir en Cornouailles, traduit de l’anglais par Adeline Oudoul, aux éditions NiL, 21€.

Everything Everything, de Nicola Yoon

Je crois que je me lasse de la littérature young-adut. C’est ce que je me dis à la suite de cette lecture : il y a quelques semaines, j’aurais eu un vrai coup de cœur pour ce roman, mais aujourd’hui, je l’ai juste apprécié, voyant ses faiblesses et ses limites. Zoom sur Everything Everything de Nicola Yoon.

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Madeline est atteinte de la maladie de l’enfant-bulle : elle est allergique au monde, obligée de rester chez elle, où l’air est filtré et tout désinfecté. Un quotidien un peu routinier qu’elle partage avec sa mère et son infirmière seulement : les cours par correspondance, la vie sur le net, les lectures, les jeux de sociétés, les films… Mais un jour, dans la maison d’en face, une famille s’installe. Maddie comprend tout de suite qu’un truc cloche dans cette famille : le père hurle sans cesse, la mère a l’air désespéré et l’aîné, un beau brun qui escalade les murs et les toits, a l’air en colère. Quand il prend contact avec elle par fenêtres interposées, Maddie sait qu’elle ferait mieux de l’ignorer. Et elle sait aussi qu’elle n’en fera rien et qu’elle tombera sûrement amoureuse de lui

Car oui, c’est inévitable parce qu’il s’agit bien sûr ici d’une romance, et que le lecteur – moi la première – n’attend que ça ! Mais comment vivre l’adolescence et les affres de l’amour quand on ne peut pas sortir de chez soi et encore moins rencontrer, toucher quelqu’un ? J’ai beaucoup apprécié cette histoire qui a réussi à me surprendre à chaque chapitre. Les événements s’enchaînent très vite – ça en paraît presque surréaliste de facilité parfois. Les différents moyens de narration, les chapitres courts rendent toute cette histoire très attractive et on ne lâche plus le bouquin… Vous pensiez savoir comment cela finirait ? Vous êtes tellement loin du compte ! Même si, avec mon regard d’adulte et de grand lecteur, j’avais deviné la fin assez tôt, je me doute que beaucoup se sont faits bernés.

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Ce roman aborde ou frôle des thématiques difficiles (le deuil, la violence au sein de la famille, la dépression, la maladie, la solitude…), et j’aurais vraiment souhait que l’auteur soit plus bavard, apporte plus de pages, d’approfondissements à son intrigue. Clairement, avec des personnages si attachants, il aura pu se le permettre.

Car c’est ça également la grande force de ce livre – comme dans beaucoup de young-adult – : ses personnages principaux donnent envie de les suivre, ils sont incarnés, ils ont une vraie psychologie, ils évoluent. Ce sont de vrais ados, un peu fougueux, pas sûrs de ce qu’ils veulent mais qui foncent… J’ai été émue, j’ai ri, j’ai eu peur pour eux.

Une très bonne histoire, même si elle avait clairement plus à donner. Je vous la recommande !

Nicola Yoon, Everything Everything, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Eric Chevreau, aux éditions Bayard, 16€90.

Réparer les vivants, de Maylis de Kerangal (lecture commune de février 2017)

Nous sommes déjà début mars et il est donc amplement l’heure de parler de la lecture commune de février. Je ne vous cache pas que j’ai inscrit ce roman car on n’arrêtait pas de me rabâcher à quel point ce livre était bien, et son adaptation au cinéma enfonça le clou. Aujourd’hui je partage avec vous mon avis sur Réparer les vivants de Maylis de Kerangal.

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Je me sentais un peu obligée de parler de ce roman. J’ai eu l’occasion de lire la plus grosse partie de la bibliographie de l’auteure puisque mon master a organisé une rencontre avec elle il y a quelques années (que le temps passe vite!). Certaines lectures m’avaient vraiment surprises (Naissance d’un pont) ou fait voyager (Tangente vers l’Est), et j’avais moins accroché avec d’autres (Corniche Kennedy). Disons que je reconnais que le style de Maylis de Kerangal mérite qu’on en parle, mais que ses histoires ne me correspondent pas toujours. Toutefois le résumé de Réparer les vivants m’avait touché, intrigué : l’histoire d’une transplantation cardiaque, une vie se termine, une autre peut ainsi continuer.

Simon Limbres est fan de surf. Alors quand il faut se lever avant 6h00 du matin pour aller chatouiller les vagues avec ses deux meilleurs potes, il n’hésite pas. Il laisse ses parents et sa petite sœur, pour plonger corps et âme dans la mer. Mais ce n’est qu’après que le danger le menace. Quand, sur le chemin du retour, épuisé de fatigue, le conducteur se laisse avoir, alors que Simon au milieu de ses deux amis n’a pas de ceinture de sécurité. Choc fatal. Il n’y a plus rien à faire. Enfin presque. La douleur de la perte, les questionnements, la possibilité de faire un don d’organe. La machine se met en route. Avec de protocoles, des règles, un anonymat, une collaboration entre hôpitaux et des hommes et des femmes derrière chaque geste, chaque décision, chaque mot.

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Ce n’est pas que l’histoire d’une cœur, d’un opération. C’est l’histoire de ce père qui survit seconde après seconde, c’est l’histoire de cette infirmière qui vient de passer la nuit avec son amant, c’est l’histoire de ce chirurgien parisien, vraie légende du milieu, etc.

Ce qu’est le cœur de Simon Limbres, ce cœur humain, depuis que sa cadence s’est accélérée à l’instant de la naissance quand d’autres cœurs au-dehors accéléraient de même, saluant l’événement, ce qu’est ce cœur, ce qui l’a fait bondir, vomir, grossir, valser léger comme une plume ou peser comme une pierre, ce qui l’a étourdi, ce qui l’a fait fondre – l’amour ; ce qu’est le cœur de Simon Limbres, ce qu’il a filtré, enregistré, archivé, boîte noire d’un corps de vingts ans, personne ne le sait au juste, seule une image en mouvement créée par ultrason pourrait renvoyer l’écho, en faire voir la joie qui dilate et la tristesse qui resserre, seul le tracé papier d’un électrocardiogramme déroulé depuis le commencement pourrait en signer la forme, en décrire la dépense et l’effort, l’émotion qui précipite, l’énergie prodiguée pour se comprimer près de cent mille fois par jour et faire circuler chaque minute jusqu’à cinq litres de sang, oui, seule cette ligne-là pourrait en donner le récit, en profiler la vie, vie de flux et de reflux, vie de vannes et de clapets, vie de pulsations, quand le cœur de Simon Limbres, ce cœur humain, lui, échappe aux machines, nul ne saurait prétendre le connaître, et cette nuit-là, nuit sans étoiles, alors qu’il gelait à pierre fendre sur l’estuaire et le pays de Caux, alors qu’une houle sans reflets roulait le long des falaises, alors que le plateau continental reculait, dévoilant ses rayures géologiques, il faisait entendre le rythme régulier d’un organe qui se repose, d’un muscle qui lentement se recharge – un pouls probablement inférieur à cinquante battements par minute – quand l’alarme d’un portable s’est déclenchée au pied d’un lit étroit, l’écho d’un sonar inscrivant en bâtonnets luminescents sur l’écran tactile les chiffres 05:50, et quand soudain tout s’est emballé.

Oui, c’est une seule phrase. Je vous rassure que tout le texte n’est pas ainsi mais c’est du même acabit. Un style vraiment hors norme donc, tout en images, métaphores, émotions, descriptions. On s’y fait. Je dirais même qu’on finit par franchement apprécier cette écriture aux frontières floues qui n’y va pas par quatre chemins. Parfois douce, parfois crue, toujours sincère, cette plume enivre et on la suit alors qu’elle retranscrit le parcours de ce cœur qui va connaître une destinée hors du commun.

Je ne sais pas encore si j’ai aimé ou non ce livre. Je ne pense pas le relire un jour, mais je m’imagine très bien l’offrir par contre. Il m’a marqué, c’est certain, il m’a profondément ému et touché. De façon plus terre à terre, j’ai beaucoup aimé en savoir plus sur tout le processus du don d’organe et de la greffe du cœur, c’est vraiment intéressant. Les personnages sont creusés et donnent vraiment du relief, de la profondeur à ce récit. Toutefois, il faut que je sois honnête : par moment, je ne peux pas m’empêcher d’être exaspérée et agacée par ce style qui finit par se regarder lui-même, qui fait des effets de manche et en rajoute souvent à mes yeux. Je suis partisane de plus de simplicité, mais c’est un goût tout personnel.

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Je vous invite à aller voir les chroniques des autres participantes de cette lecture commune de février. Petite Noisette a été gêné par le style si particulier de Maylis de Kerangal bien que le thème du don d’organes l’intéresse beaucoup. Quant à L’Aléthiomètre, elle s’est laissé « emporter par cette lecture ».

Prochaine lecture commune, celle de mars : L’Ombre du Vent de Carlos Ruiz Zafon. N’hésitez pas à vous inscrire 😉

Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, aux éditions Folio, 7€70.

La Délicatesse, de David Foenkinos

Je reviens après quinze jours d’absence, mais j’ai une bonne excuse : pendant deux semaines j’étais sur le champ de bataille pour mon travail qui organise en même temps un festival de théâtre/poésie/musique en plein air ET des ateliers d’écriture. Mon rôle était de courir partout pour régler les problèmes de secrétariat, de logistique et de comm’. Mais j’ai surtout joué les « mamans poules » pour les stagiaires qui ont dormi sur place. Et pour la première fois, j’ai eu la chance de participer à un atelier, cadeau d’un prix littéraire dont j’ai été lauréate il y a plusieurs mois. J’ai choisi de passer une semaine avec David Fauquemberg sur le thème « Face à la mer » et il faut dire que cela a été une vraie réussite. Je recommencerai avec plaisir !

Bref, retour sur le blog. Je suis en train de lire un immense roman de 800 pages sur le règne de Ptolémé II à Alexandrie, je le déguste à petites doses, mais pour ne pas trop vous faire attendre, je lis également des livres plus courts et efficaces en parallèle. Aujourd’hui, je vais vous parler de La Délicatesse de David Foenkinos ; je me doute que vous êtes plusieurs à l’avoir lu. Notre héros est une héroïne, Nathalie. On va la suivre tout au long du fil amoureux de sa vie. Du moment où il s’est rompu à la mort de son compagnon à celui où il se redresse, s’entortille. Nathalie ne s’attendait plus à grand-chose jusqu’au jour où. Je n’en dirais pas plus, disons seulement qu’elle a embrassé quelqu’un sans savoir pourquoi et que cela va lui réserver plus d’une surprise.

Il est difficile de retracer plus en détails l’histoire de Nathalie car j’aimerais vraiment garder la surprise pour ceux qui ne l’ont pas lu. J’avais beaucoup entendu parler de David Foenkinos et je suis très contente d’avoir enfin découvert son écriture. Son style est très visuel, un peu fataliste mais avec des notes d’espoir et d’humour. C’est très sensible, très pudique mais aussi très vrai et presque beau dans l’évocation des émotions pures, des sentiments naïfs. En me relisant, je me dis que je ne suis pas très claire, difficile de l’être, mais pour faire court : on ne s’ennuie à aucune page, on vit avec les personnages, on ressent ce qu’ils ressentent et on rêve avec eux. L’écriture nous emmène sans retenue et nous fait sourire. C’est une perle de sensibilité et de sincérité. Je dois avouer que je suis très admirative de ce style simple à lire mais multiples dans ses résultats, un beau roman comme on en lit rarement.

Je vous le conseille vraiment pour lire d’autres choses sur l’amour que ce que vous croisez habituellement.

David Foenkinos, La Délicatesse, aux éditions Gallimard, 16€

L’Obscure ennemie, d’Elisabetta Rasy

Ça faisait longtemps que j’avais envie de replonger dans la littérature italienne après la version bilingue d’une œuvre de Buzzatti : Le K. J’ai donc pris un peu au hasard dans les rayonnages de ma médiathèque et je suis tombée sur un livre d’Elisabetta Rasy, L’Obscure Ennemie.

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Cette obscure ennemie c’est la maladie, un cancer des poumons, qui emporte sa mère en février 2000. Sa fille découvre alors que celle qu’elle trouvait si vivante, si rayonnante, si forte peut se révéler vulnérable. La maladie s’est insinuée entre elles et a provoqué une cassure entre ces deux femmes : d’un côté la malade qui ne veut pas qu’on l’aide, qui tient à ses gentils médecins et que la douleur rend par moment méchante, de l’autre sa fille qui comprend le verdict de l’oncologue et fait tout pour prendre soin d’elle, au mieux.

Tout a commencé de façon si douce : un simple examen de routine, une radio des poumons pour surveiller les traces d’une vieille tuberculose qu’elle avait eu enfant. Elle le signale à Elisabetta au détour d’une conversation. Pour les deux femmes, c’est une chose encore sans importance. Mais quand la maladie est révélée, le monde se renverse. La mère, qu’on aurait pu croire éternelle, n’accepte de suivre les traitements que quand elle veut et de ne voir que les médecins qu’elle aime. La fille, elle, court après les avis de spécialistes reconnus, court de cliniques très réputés aux laboratoires privées, elle pose le pour et le contre de chaque décision pour contrer un mal qui n’est pas le sien. Cette différence d’attitude va créer un réel malaise entre la narratrice et Madame B., sa mère, un malaise qui va s’exprimer dans un silence gêné.

C’est toute une vie qui bascule : on doit apprendre un nouveau vocabulaire, arpenter des lieux à l’odeur de désinfectant qu’on préfère ne pas fréquenter en temps normal, et apprivoiser les nouveaux codes des relations humaines, entre pitié, inquiétude, souffrance et compassion. La colère a à peine le temps de surgir car très vite, cette mère que l’on n’a jamais vu vieillir nous apparaît à la lumière de ces quatre-vingts ans. Quatre-vingts de souvenirs, d’une vie de femme passée sous silence au profit des vestiges de sa vie de mère. Pour Madame B., cette maladie est l’occasion d’un voyage intérieur que sa fille tente de décrypter, faisant rejaillir des images des moments passés ensemble. Mais les mots ne semblent plus suffir à la narratrice : la douleur de la maladie va au-delà, c’est un sentiment complexe qui serre le cœur mais empêche les larmes de couler, un sentiment avec lequel il faut apprendre à vivre, un sentiment qu’il faut accepter.

Ce récit est autobiographique et rétrospectif : l’écriture permet souvent de mettre les choses à plat par le pouvoir des mots, qui jaillissent alors plus facilement de la plume, des mots que l’auteure a peut-être peiné à trouver sur le moment, auprès d’une mère aigrie par la souffrance physique.

Expérience personnelle, la maladie est traitée avec pragmatisme, les détails pratiques qui jalonnent cette expérience sont partagés avec nous, et de façon touchante. Toutefois l’auteure parvient tout à fait à doser cela et ne tombe à aucun moment dans le pathétique, la tristesse à l’excès. Le temps qui est passé entre les événements racontés et l’écriture de ce livre a sûrement permis à Elisabetta Rasy de dire les choses de façon posée, et d’arriver à analyser des éléments encore confus à l’époque. J’espère que cela lui a permis une meilleure compréhension du comportement de sa mère et du sien durant cet épisode douloureux.

Je ne peux pas vraiment comprendre quelle souffrance peut causer la maladie à l’entourage du malade, je n’ai encore jamais été confronté à ce cas de figure. Mais j’imagine très bien que la peur, la colère peut nous modifier profondément, et modifier notre rapport à l’autre. Ce n’est sûrement pas une situation facile à gérer : la narratrice, elle, a décidé de faire le maximum pour sa mère, même si celle-ci n’était pas forcément d’accord.

Alors que l’histoire contée est très intime, l’auteure arrive à faire la part des choses : son ton est posé, ses mots justes. Ce texte se lit très facilement au niveau de la langue (d’ailleurs, bravo pour la traduction !) : ce sont les émotions évoquées de façon puissante, qui nous embarquent, au point parfois d’en devenir difficile. Toutefois, ce n’est pas du tout une écriture tragique, ni à l’inverse une écriture de compte-rendu. Non, c’est vraiment une écriture autobiographique : une personne revient sur un moment particulièrement fort et à l’importance particulière pour lui. Elisabetta Rasy fait preuve d’un style clair mais aussi travaillé : tout ce qui est dit l’est pour une bonne raison, mais rien de ce qui pourrait nous faire comprendre au mieux le ressenti de cette mère et de cette fille n’est épargné.

Un livre à la fois fort et doux, beau et violent. Une écriture de la maladie, mais surtout de la vie, très juste que je vous conseille.

Cette radio constituait apparemment un examen de routine : le médecin affable que ma mère vénérait me connaissait et il m’aurait avisée s’il y avait eu quelque chose d’alarmant ; tout du moins, il aurait pressé ma mère, ce dont il s’était abstenu. Cependant je lus et relus le compte-rendu et appris par cœur l’expression : lésion dyscaryotique.

Par hasard, je rendis visite à une vieil ami médecin et psychanalyste dans l’après-midi et, tandis que nous parlions de tout et de rien, je lui racontai les problèmes de ma mère sur le ton affectueusement et ironiquement paternaliste qu’on emploie pour évoquer les petits vieux de la famille et leurs ennuis, et je mentionnai la radio en lui répétant les mots du compte-rendu. La conversation s’arrêta d’un coup, comme une voiture qui fait une embardée et s’écrase contre un mur. Tu ne sais pas ce que cela veut dire ? m’interrompit-il. Puis il me l’expliqua.

Elisabetta Rasy, L’Obscure Ennemie, traduction de Nathalie Bauer, aux éditions du Seuil, 17€20.