L’Insigne du boîteux, de Thierry Berlanda

Au détour de Twitter, un auteur m’a contactée pour me parler de son dernier roman que j’ai accepté de lire immédiatement, la quatrième de couverture m’ayant alléchée. Il s’agit du roman policier L’insigne du boîteux de Thierry Berlanda, aux éditions (avant tout numériques) La Bourdonnaye. Je déteste lire sur écran, donc j’ai pu lire sur papier ; la facture du livre est très bien réalisé et permet un très bon confort de lecture.

Mais revenons à nos moutons. De quoi parle ce roman ? Et bien, d’une série de meurtres, aussi atroces que bizarres. L’assassin se fait appeler le Prince et sa spécialité, c’est tuer des mères de famille sous le regard de leur fils de sept ans, et en ne laissant aucun témoin vivant. Ambiance. Je vous passe les détails mais autant vous dire que les actes de ce personnage met tout le monde d’accord : il faut arrêter ce fou furieux, d’autant plus qu’il récidive.

Le commandant Falier piétine un peu dans cette affaire, quand bien même tous les services de police sont sur le coup. Malgré l’aide du professeur Bareuil, spécialiste en crimes rituels, aucune piste sérieuse n’est trouvée. Mais quand l’assassin laisse sur les lieux de son œuvre d’horreur un indice de taille, tout est remis en jeu. Bareuil fait venir à son ancienne et plus brillante élève pour qu’elle leur vienne en aide. Mais Jeanne Lumet, au-delà de son déplaisir de retrouver son ancien professeur, a de quoi s’inquiéter. Elle est la maman d’un petit garçon de sept ans et se retrouve au cœur d’une affaire meurtrière.

J’ai été vraiment étonnée par ce roman. Je ne suis pas du genre à lire du policier, et sa couverture lumineuse pourrait laisser sous-entendre que c’est assez ésotérique façon Dan Brown, mais en réalité, c’est un livre très noir, avec un personnage central – l’assassin – très torturé. Jeanne Lumet est une femme intelligente et j’aurais apprécié que son personnage soit plus développé. En règle générale, un peu plus de finesse dans les personnages, un peu plus de profondeur psychologique aurait été agréable, mais je chipote un peu ! Vu tout ce qu’il y a à dire rien que pour l’intrigue, des héros bien campés semblent nécessaires.

L’histoire est très bien menée et laisse de la place au suspens, les dialogues sont très agréables et de façon plus globale l’écriture est très fluide. Niveau histoire, j’aurais personnellement beaucoup aimé être un peu plus en présence du Prince, ou traîner dans les bureaux de la police pour mieux en saisir l’ambiance, mais ce roman est déjà en soi une très bonne descente aux enfers dans la folie meurtrière d’un homme.

C’est un très bon roman, même s’il est vrai que ce n’est pas du même acabit que les pontes du genre – je pense forcément à Grangé chez les auteurs français. Un livre un peu plus étoffé, fouillé, qui laisse gamberger le lecteur qui n’en peut plus et veut savoir à tout prix le dénouement de l’histoire est l’oeuvre d’un grand auteur. Mais je ne doute pas une seule seconde que Thierrry Berlanda parviendra à cette excellence car il est sur la bonne voie. Bref, un auteur à suivre et un roman vraiment bien fait.

Thierry Berlanda, L’insigne du boîteux, aux éditions La Bourdonnaye, 15€99 (version papier) et (version numérique).

L’année dernière à Saint-Idesbald, de Jean Jauniaux

Retour en Belgique avec un recueil de nouvelles : L’année dernière à Saint-Idesbald avec Jean Jauniaux.

Difficile de résumer ce livre. J’ai été à la fois très déçue et très séduite. C’est un livre à double tranchant. Point commun de tous ces récits : la notion de cette ville balnéaire sur la mer du Nord : Saint-Idesbald. Un lieu chargé de souvenirs pour tous ces personnages. Ces personnages, parlons-en : je n’ai pas encore bien saisi s’ils avaient des rapports entre eux, s’il s’agissait parfois de la même personne d’une nouvelle à l’autre ou pas. Le départ de ce recueil pourrait être cet SDF qu’on retrouvera au début et à la fin et qui écrit un blog sur la vie des sans-abris. Les histoires et les souvenirs égrenés tout au long de ces pages pourraient être les leurs.

Il y a ces Roms qui veulent rejoindre ce pays qui est comme eux, qui n’existe pas. Ce vendeur de cravates à l’aube de sa retraite, qui voit son fils débordant d’idée et d’enthousiasme révolutionner le monde du costume de travail. Il y a ce petit garçon qui va voir pour la première fois de sa vie le Tour de France, mais décide à la place de rester auprès de son grand-père qu’un passé affreux trouble. Il y a ce fauve malade et son dresseur désespéré. Et à chaque fois la mention de cette plage.

Ce recueil dénote d’une écriture sûre d’elle et entraînée. Les mots sont magnés avec poigne pour nous emmener là où l’auteur veut nous embarquer. Le décor est à chaque fois très divers et s’en est parfois désarçonnant. J’ai trouvé finalement cet ouvrage très frustrant, car on nous vend du rêve avec cette station balnéaire qu’on ne voit presque jamais dans ces pages. C’est une fresque variée de personnages vraiment très différents les uns des autres, aux histoires très diverses : un garçon perdu dans l’Exposition Universelle, des émigrés qui cherchent un avenir meilleur, etc. C’est un texte à la fois très onirique, sensible, et proche des réalités parfois dures à vivre. Toutefois, la préface et la quatrième de couverture veulent nous montrer une cohérence entre toutes ces nouvelles, et sincèrement, je la cherche encore !

Bref, je suis partagée sur ce recueil : d’un côté une vrai maîtrise, et un style à la fois incisif, saisissant et sensible, et de l’autre, une accumulation de récits, très bons individuellement (même si très centrés sur la Belgique) mais dont l’ensemble est très perturbant.

Jean Jauniaux, L’année dernière à Saint-Idesbald, éditions Avant-Propos, 17,95€.

 

Chambre 2, de Julie Bonnie

J’aime les mamans, j’aime les bébés, les tous-petits, les nouveaux-nés. J’ai donc voulu tester un des livres de la dernière rentrée littéraire, un premier roman en plus : Chambre 2 de Julie Bonnie.

Béatrice travaille dans une maternité. Derrière chaque porte se cachent des expériences de vie, mais aussi de mort, des moments forts et puissants où des destins basculent. Dans ce genre de lieu, tout n’est pas rose, des familles sont déchirées, le corps des femmes est maltraité par la nature, par la grossesse.

Tout ça ne fait que rappeller à notre héroïne, par contraste, sa vie d’avant. Elle dansait nue au son du violon de Gabor et de la batterie de Paolo. Avec leur spectacle, il faisait le tour du monde, il vivaient dans un van aménagé, voyager et voir la foule leur suffisaient. Béatrice a même eu deux enfants au cours de cette existence douce et hors du commun. Mais celle-ci devait finir, comme un rappel à la vie normale qui fait du mal.

Que penser de ce roman ? Il n’est pas mal écrit, c’est certain, même si ça ne casse pas trois pattes à un canard. J’ai été très déçue car on n’explore ni la facette du spectacle vivant, ni celle de la maternité, on ne fait que les survoler sans y entrer, alors que pourtant, le vie tragique des personnages est dévoilé. J’ai été étonné de cette vision de la grossesse : bizarrement, dans cet hôpital, il n’y a que des cas malheureux. On oublie les naissances qui se déroulent bien, les prématurés qui vivent malgré tout, etc. Côté passé de l’héroïne, autant le dire tout de suite, j’ai trouvé ça vraiment cliché. Mode « vie de bohème, je me lave au vinaigre ».

L’écriture est légère (dans le sens où elle manque de profondeur), et remue des poncifs. Je pense qu’il y a encore du travail pour cette auteure en devenir. Je ne veux pas être cruelle, mais pour être tout à fait honnête, je ne comprends pas pourquoi ce roman a été édité, l’écrivaine manque de maturité.

Julie Bonnie, Chambre 2, aux éditions Belfond, 17€50.

Max, de Sarah Cohen-Scali

Vous l’avez peut-être remarqué, le contexte de la Seconde Guerre mondiale est un de mes préférés dans les romans. Ce cadre morbide me surprend toujours et il est propice aux histoires fortes. Généralement, les livres qui avaient pour paysage ces années sombres m’ont fait découvrir l’histoire des résistants, des clandestins et même des collabos, mais je dois avouer que jamais je ne suis entrée dans l’intimité des nazis pure et dure. Aujourd’hui, c’est chose faite avec Max de Sarah Cohen-Scali. Cette fiction a été publié dans la collection Scripto de Gallimard qui est juste génial (vraiment!) : elle s’adresse aux adolescents et aux jeunes adultes.

 

Max, même s’il ne sait pas encore qu’il aurait du s’appeler comme cela, nous raconte sa vie, de sa procréation jusqu’à l’âge de ses dix ans. Je dois avouer que c’est vraiment perturbant d’entendre un fœtus nous parler et même plus tard un bébé ou un enfant, surtout qu’il le fait avec une verve et une intelligence digne d’un adulte omniscient. Cela m’a vraiment désarçonnée, mais c’est un choix audacieux et original. Bref, continuons.

Max est né le 20 avril 1936, jour anniversaire d’Adolf Hitler. Sa naissance n’est pas un hasard et résulte de l’accouplement d’un haut gradé SS avec une femme possédant toutes les caractéristiques aryennes. Max constitue le premier spécimen né dans un Lebensborn, un programme crée par Himmler qui doit permettre la naissance de purs représentants de la race aryenne qui sera bien sûr amenée à gouverner. En effet, il faut repeupler cette Allemagne envahie par des êtres dégénérés, ces parasites qu’il faut s’efforcer de faire disparaître.

Et Max, dès sa naissance, est le parfait petit allemand national-socialiste. Blond aux yeux bleus, une gueule d’ange, mais aussi et surtout une vitalité et un amour pour sa patrie sans égal. Aveuglé par les préceptes du nazisme, il dit que sa mère est l’Allemagne et son père le Führer. Sa destinée est de servir son pays, dans la haine antisémite et la volonté d’un purification aryenne.

Baptisé Konrad von Kebnersol par Hitler en personne, il mènera une vie courageuse, son seul dieu étant le nazisme et ses intérêts. Cet enfant fait peur, de par sa radicalisation, mais aussi de par cette absence juste incroyable d’objectivité. Il a été conçu pour et par les nazis et ce procédé a fonctionné comme on ne l’aurait jamais imaginé. C’est une lecture choquante, et même si l’on sait que le cas de Max est une fiction, on est vite horrifié d’imaginer que ces Lebensborn ont réellement existé !

Au niveau de la langue, on sent que c’est un roman pour « jeunes ». Je dois avouer que j’ai grimacé face à des tournures de phrases vraiment limite : je comprends bien que c’est Konrad qui s’exprime durant tout le livre, mais de grandes marques d’oralité auraient pu être évitées. Cela a vraiment décrédibiliser ce roman par moment. Cependant, cette lecture n’en est que plus facile, plus « coulante » et les pages défilent sans qu’on s’en rende compte. On nous tient en haleine car au fur et à mesure qu’il grandit, le destin de l’Allemagne tant chérie par Konrad évolue : la guerre, la menace des alliés puis, on le sait d’avance, la défaite du nazisme : quel va être le destin de ce petit bonhomme ?

On s’y attache à ce Konrad si radical. On sait qu’au font il est Max, un petit garçon comme les autres, intelligent et sensible. Et quand son chemin va croiser celui d’un autre enfant, plus âgé que lui, la donne va peut-être changer. Je ne peux vraiment pas vous en dire plus car cette rencontre n’arrive qu’à la moitié du livre et c’est dur de révéler des choses sans vous gâcher tout le plaisir de la lecture !

 

Suivre Konrad tout au long de sa croissance permet au lecteur de voyager dans une Allemagne et une Pologne hitlérienne qu’on a peu l’habitude de croiser dans les livres. En effet, ce roman est très documenté et permet d’en savoir plus sur les manigances nazies pour recruter une jeunesse aryenne, et je dois avouer que ça fait peur… On pensait que les camps étaient le summum de l’horreur, mais d’autres procédés plus pernicieux et malsains semblent presque pires !

C’est un roman que j’ai eu du mal à refermer tant il est obsédant et dérangeant. C’est une lecture instructive mais aussi et surtout émouvante, angoissante, inquiétante et fascinante. J’ai eu l’impression de me faire le voyeur de la bêtise nazie. Je vous conseille cette fiction chaleureusement, elle a le mérite de nous faire découvrir une partie du plan d’Hitler, bien loin de la « solution finale », mais tout aussi horrible…

Sarah Cohen-Scali, Max, Gallimard, 15€90

Bienvenue, de Kim Yi-seol

Je suis assez contente de moi, j’ai lu mon premier roman coréen, et j’ai aimé ça. Vous le trouverez sûrement en ce moment sur les étalages de votre libraire préféré, facilement reconnaissable par sa couverture assez voyante : Bienvenue de Kim Yi-seol.

 bienvenue kim yi seol

L’auteure est née en Corée du Sud en 1975, et en est à son deuxième roman, en plus des nombreuses nouvelles qu’elle a publié. Son roman nous raconte la vie de Yunyeong qui se bat pour essayer d’améliorer son quotidien et celui de sa famille. Et pour cela, le nerf de la guerre, c’est l’argent, dans un pays où il est terriblement facile d’être pauvre. Malheureusement, l’entourage de la jeune femme ne va pas l’aider. Elle a eu un enfant avec un jeune homme qui devait passer les concours de l’administration et trouver un bon poste mais il se trouve que c’est un incapable père au foyer qui laisse ses livres d’études dépérir sur le bureau. Alors Yunyeong doit se débrouiller entre un frère accro aux jeux d’argent, une sœur qui s’endette jusqu’à n’en plus pouvoir et une mère un peu trop présente.

Heureusement pour elle (croit-elle!), elle a réussi à trouver un emploi en bordure de Séoul, dans un restaurant mené d’une main de fer par son patron, le Jardin des Jujubiers. Spécialité : la soupe de poulet au jujubes et les choses pas très légales qui se trament dans les salons privés et les pavillons annexes. Au cours de ses journées de travail exténuantes où Yunyeong peine à gagner de quoi vivre, notre héroïne a vite compris que pour se faire plus d’argent dans une maison de passe clandestine, il fallait s’impliquer un peu plus qu’au service de tables.

C’est un personnage puissant que cette Yunyeong : à bout de bras, elle soutient sa famille, elle en est le pilier mais ne récolte pas les encouragements et les merci qui vont avec. Elle se tue à la tâche, avec obstination, acharnement même et tout ça pour un bébé qui ne la reconnaît pas, pour une sœur qui ne lui téléphone que pour quémander un peu de sous, pour un homme bon à rien et qui n’a jamais de bonnes excuses.

Elle se plie à faire des choses qu’elle pensait impensables mais qui finalement n’ont peut-être pas tant d’importance dans ce monde où tout chose à une valeur sonnante et trébuchante. On peut se demander où elle trouve cette énergie, voire cet espoir qui lui permet de ne pas céder à la violence, aux basses besognes, au mépris, à la dégradation, à la pauvreté. C’est un monde brutal pour une femme, mais elle n’a d’autres choix que de s’y engouffrer pour survivre.

Kim Yi-seol a créé une héroïne vraiment à part, et attachante malgré cette tournure presque purement asiatique, une mélange de distance et d’évidence qu’il faut apprendre à dompter pour l’apprécier pleinement. C’est une plongée en terre coréenne qu’on regrette pressque puisqu’elle nous force à voir la dureté des rapports entres hommes et femmes, la dureté d’une vie qui coûte si cher mais où le travail vaut si peu. Pendant tout le livre, un mot m’a trotté dans la tête sans que je puisse mettre le doigt dessus, maintenant je le devine : c’est « reconnaissance », pour un sacrifice humain, le sacrifice d’une vie, d’une santé, d’une famille, le sacrifice du calme et de l’honneur. On ne peut pas dire que Yunyeong court après la reconnaissance, non, elle ne demande rien à personne, mais on enrage au fil des pages de voir que rien ne change pour elle, que la situation ne s’améliore pratiquement pas, on est colère car elle ne gagne que trop peu de reconnaissance.

Bienvenue est bouleversant parce qu’il décrit une réalité difficile à admettre, mais il n’est pas larmoyant, il ne provoque pas de sentiment de pitié, peut-être seulement l’impression qu’une injustice est commise ici. L’auteure a une plume directe et sincère qui nous touche directement grâce à une traduction (qui semble) impeccable.

Pour mon premier roman coréen, c’est une bonne surprise, un livre que se lit facilement et qui ne laisse pas indifférent, écrit avec clarté et justesse. A lire !

Kim Yi-seol, Bienvenue, traduit du coréen par Lim Yeong-hee et Françoise Nagel, aux éditions Philippe Picquier, 17€50.

C’est un grand moment pour moi puisque, avec cet article, j’arrive au palier symbolique des 100 billets postés. Pendant ces mois de lectures, vous avez été de plus en plus nombreux à venir faire un tour sur le blog, de mon côté, j’ai fait la connaissance d’autres univers de blogueurs littéraires, je me suis inscrite à de nombreux challenges, j’ai été un peu plus assidue sur le toile.

Merci beaucoup de lire les quelques lignes que je gribouille chaque semaine, c’est un plaisir de partager avec vous !

Deux étrangers, d’Emilie Frèche

Ce livre, c’est grâce à Twitter que j’en ai pris connaissance : son auteur, Emilie Frèche, y était sans cesse félicitée par la communauté bloguesque littéraire pour son dernier roman, Deux étrangers, qui obtint même le prix Orange. Alors, le jour où je l’ai vu apparaître dans les rayons de ma médiathèque, je ne me suis pas trop posé de questions : hop ! Sans même savoir de quoi il parlait, je l’embarquais.

 deux-etrangers

Deux étrangers, c’est l’histoire d’un père et de sa fille Élise. Drôle de coïncidence, je finis de le lire juste avant la fête des pères ! Alors qu’Élise regarde son couple faire naufrage, elle reçoit un appel de cet homme avec qui elle n’a plus eu de contact depuis sept ans. Il lui demande, ordonne même, de venir le voir à Marrakech, où il habite, avant la fin du mois. Sans vraiment savoir pourquoi, la jeune femme grimpe dans l’ancienne Renault 5, héritage chéri de sa mère bien-aimée, et se dirige vers le Sud dès le lendemain.

Ce voyage presque automatique la conduira à tirer sur le fil de leur histoire, l’amour d’un père et d’une fille qui s’est très étiolé pour devenir de la peur, des menaces. Une figure d’homme presque tyrannique, qui ne dépassait jamais les limites légales, mais qui n’avait pas besoin de ça pour faire du mal, et pour être détesté. Après coup, Élise cherche des réponses dans son enfance, son adolescence mais aussi dans le passé foisonnant de son père, français né en Algérie, juif qui se réclame d’ascendance espagnole, un riche de l’immobilier qui a fait changé son nom « Benhamou » en « Amour ».

Les souvenirs se succèdent : des moments d’humiliation, des moments de grande colère et de rage, des moments de souffrance tue. Ces humiliations ont blessé leur amour jusqu’à le rompre. Père et fille sont devenus des étrangers jusqu’à leur ultime séparation à la mort de la mère d’Élise. Alors qu’elle tente de redresser la barre de son histoire d’amour avec Simon avec grande difficulté, la jeune femme se dirige avec beaucoup d’émotion, un mélange d’impatience et de peur, vers des retrouvailles qu’elle pensait impossibles. Qu’importe que le temps et les déchirures soient passés par là, la famille, les liens du sang ne peuvent pas s’effacer et sont ancrés en nous comme autant de cicatrices, une force d’attachement immuable.

J’ai aimé ce livre : il ne se prend pas pour plus haut qu’il n’est, il est à hauteur d’hommes et c’est suffisant pour voir à quel point nos caractères et nos sentiments peuvent être tordus, injustes, complexes, contradictoires. Il est très touchant, sensible : Emilie Frèche a su trouvé les mots justes pour évoquer ce passé qui fait mal et cette angoisse de l’avenir. Ce roman ne tombe jamais dans le pathétique, il effleure avec doigté et émotion l’amour et ses méandres, il enchaîne avec aisance les souvenirs, les disputes, les bons et les mauvais moments qui ont jalonné cette vie. Elise est une héroïne qui garde tout son honneur alors qu’elle est abattue par l’avenir de son couple et ce rappel trop vivace de sa jeunesse gâchée. Avec humour, elle comprend mieux son attachement presque ridicule envers cette vieille voiture, un débris, qui représente peut-être les seules étincelles de bonheur de l’époque où elle vivait encore chez ses parents. Et petit à petit, elle comprend pourquoi ce voyage si long en Renault 5 depuis Paris lui était une nécessité.

Je pense qu’il n’y a pas grand chose d’autre à rajouter : l’écriture est somptueuse, le style doux mais jamais on ne s’ennuie. On vibre au même rythme que l’héroïne et on parcoure ces kilomètres dans le même état d’esprit bouleversé qu’elle. Peut-être une petite déception sur la fin, pas que je sois déçu de la tournure que prennent les choses mais j’aurais aimé en savoir plus, au moins en apprendre davantage sur le ressentiment d’Élise. Mais en dehors de ce détail, Deux étrangers est vraiment un livre formidable que je vous conseille de tout cœur !

Emilie Frèche, Deux étrangers, aux éditions Actes Sud, 21€00.

Le Confident, d’Hélène Grémillon

Sur conseil d’une amie, j’ai fait l’acquisition d’un roman en poche, qui a obtenu cinq prix littéraires et a été traduit dans une vingtaine de langues. Il s’agit d’un livre d’Hélène Grémillon, Le Confident. J’ai mis un peu de temps avant de trouver la lecture agréable, c’est un peu difficile de s’y retrouver au début, mais rapidement ce roman plein de sensibilité a su me conquérir.

 le confident

Camille essaie de faire le tri dans les lettres de condoléances qu’elle reçoit à la suite de la mort de sa mère. Mais parmi elles, il y en a une bien étrange : aucune signature, aucune adresse d’expéditeur. Cette lettre raconte l’histoire de son auteur, Louis. Au début, Camille croit à une erreur, mais le lendemain elle en reçoit une autre, puis les envois continuent. Elle se plonge alors dans ce récit sous forme de puzzle.

Il raconte l’amour de Louis pour Annie, un amour à sens unique, et leur rencontre après trois ans de séparation. La jeune fille lui raconte alors les évènements, graves, qui ont jonchés sa vie au début de la Seconde Guerre mondiale. Ce ne sera pas la seule voix que l’on entendra dans ces courriers, plusieurs se croiseront pour compléter cette histoire bouleversante de vies qui ont basculé. Je ne veux pas spoiler outre mesure, sachez juste que l’on parlera maternité et amour, et que Louis et Annie ne représentent que la face visible de l’iceberg. Cette histoire va beaucoup plus loin, creuse beaucoup plus profondément dans les racines qui fondent l’être humain, ses instincts et ses peurs. Elle est aussi placée sous le sceau du secret, un secret qui s’est tu pendant des dizaines d’années mais qui ne demande qu’à être découvert. Et Camille comprend petit à petit qu’elle en fait partie.

C’est un livre fort, puissant car il brasse des choses pas faciles à lire. Des destins qui ont été déviés. Certains actes commis par les personnages pourraient être considérés comme répréhensibles pour certains mais il n’y a pas de bons ou de méchants, tous ont commis un faux pas et se sont fait surprendre par l’amour, sous toutes ses formes, au cours de cette histoire. Du coup, je ne sais pas vraiment quoi en penser. Je suis bouleversée par ce récit parce qu’il touche des thèmes qui me sont chers et qu’il dévoile une vérité par couches successives, comme pour faire durer le suspens (ou le supplice, comme vous voulez). Toutefois, l’auteur arrive à immiscer dans son roman des touches d’espoir, de bonheur qui font du bien comparés à tout ce passé déballé.

Le roman se divise en plusieurs chapitres : parfois ce sont les lettres que l’on peut lire, d’autres fois c’est la vie de Camille qui nous est raconté. C’est vrai que ce n’est pas très aisé les premières pages de replacer qui est qui et fait quoi mais pour cela l’auteur et l’éditeur ont trouvé un moyen radical pour nous aider : selon qui fait le récit, la police (et quelques éléments graphiques) changent. Pratique pour s’y retrouver. Mais je ne sais pas vraiment s’il était si nécessaire de parler de Camille : on évoque certains éléments de sa vie (comme Nicolas, un amour dont elle hésite à se défaire) qui ne sont pas assez développés ou liés au récit des lettres pour être franchement utiles. Mais à la limite, ce n’est qu’un détail.

Quant à l’écriture, elle n’est pas forcément la plus originale que j’ai pu lire, elle ne sort pas des sentiers battus, mais elle est efficace et sans fioritures. La narration a été très travaillée mais je regrette qu’il n’y ait pas de plus grandes différences de styles entre chaque « voix ». On se repose trop sur les changements de police pour les reconnaître, mais au fond, elles utilisent les mêmes mots, les mêmes tournures de phrase. Cependant, l’écriture d’Hélène Grémillon arrive très bien à faire que le lecteur s’identifie au narrateur, dans ses peines et ses joies (surtout ses peines je dois dire). On n’a aucun problème à visualiser toutes les problématiques que de telles situations, vécues par les personnages, peuvent engendrer.

Je pense que mon jugement est encore plus que d’habitude subjectif, ce livre m’a profondément remuée et j’en ressors avec beaucoup de questions : serais-je capable de vivre et d’accepter les événements dont les narrateurs témoignent. Le contexte de la Seconde Guerre mondiale n’est pas le centre de l’œuvre, mais j’ai apprécié ce fond historique, que j’apprécie beaucoup dans la littérature, et qui est très bien traité ici. En nous interrogeant sur la notion de passé et de secret, l’auteure réussit à nous faire comprendre que nous non plus nous ne sommes pas loin parfois de voir nos vies entières bouleversées par une simple phrase, un simple geste que l’on mettrait trop de temps à regretter.

Hélène Grémillon, Le Confident, aux éditions Gallimard, coll. Folio (5374), 6€95.