La Vague, de Todd Strasser (lecture commune d’avril 2017)

Ce mois-ci, pour la première fois, j’ai explosé le compteur. J’ai lu la lecture commune d’avril en une journée et ça…. avant la fin de mois, un vrai exploit en soi. Il faut dire que je suis extrêmement contente de mon choix ! La Vague de Todd Strasser a donné un film que j’avais tout simplement a-do-ré, qui m’avait époustouflé, et j’attendais un peu la même chose du livre.

la-vagueRésultat atteint : j‘ai été incroyablement heureuse et émue de retrouver cette histoire qui a encore eu cet effet coup de poing sur moi. Aux États-Unis, un professeur d’histoire, Ben Ross, est un peu embêté quand ses élèves lui posent cette question à laquelle il peine à répondre : pourquoi les Allemands ne se sont pas rebellés face aux atrocités nazies ? Un sujet délicat dont la réponse dépasse les mots. C’est alors que l’idée d’une expérience lui vient en tête. Faire comprendre à ces lycéens ce que chacun peut trouver d’enthousiasmant dans un tel mouvement où l’individu s’oublie pour le groupe. Démontrer comment on peut être embrigadé et amené à faire des choses qui nous semblaient impossibles auparavant. Et son expérience va de très loin dépasser les murs de sa classe et ses espérances les plus folles. Et si celle-ci lui échappait ? A partir de quel moment est-il devenu le leader de ce mouvement, la Vague ? A partir de quel moment les événements ont pris une telle ampleur ? « La Force par la Discipline, la Force par la Communauté, la Force par l’Action. »

Inspiré de faits réels, cette histoire vous prend aux tripes. On comprend cet emballement collectif, cette puissance du groupe, cette discipline qui renforce. On comprend pourquoi se réunir devient presque vital pour ces jeunes ébahis des effets positifs de cette expérience qu’ils se sont complètement appropriés : effacer les clivages au sein de la Vague. Mais peu nombreux sont ceux qui réalisent les effets pervers de ce mouvement. Alors que parents, corps enseignants et quelques élèves s’inquiètent et pâtissent de ce parti à l’intérieur du lycée, les participants eux ne réalisent pas encore que dans cette quête du pouvoir, ils y perdent leur libre arbitre, leur volonté de réfléchir par eux-mêmes.

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Dans la salle, les cinq rangées de sept bureaux individuels étaient impeccables. A chaque bureau se tenait assis un lycéen bien droit, dans la position que Ben leur avait apprise la veille. Le silence régnait. Ben balaya la pièce du regard, mal à l’aise. S’agissait-il d’une blague ? Ici et là, certains réprimaient un sourire, mais ils étaient en minorité face au nombre de visages sérieux regardant droit devant d’un air concentré. Quelques-uns lui lancèrent des regards interrogateurs, attendant de voir s’il irait plus loin encore. Le devait-il ? C’était une expérience tellement hors normes qu’il était tenté de la poursuivre. Que pouvaient-ils en apprendre ? Et lui-même, qu’en retirerait-il ? L’appel de l’inconnu fut le plus fort, il se devait de découvrir où tout cela les mènerait.

Todd Strasser va droit au but, sans grandes réflexions et c’est tant mieux. Le lecteur observe et c’est à lui de se poser des questions en même temps que les lycéens qui découvrent par a + b ce qu’a pu être l’embrigadement des Allemands dans le nazisme. C’est vraiment un récit fort, direct. On s’attache aux personnages et les voir évoluer de cette façon nous surprend, nous désarçonne. Ben Ross est d’une profondeur psychologique incroyable, tracée seulement en quelques lignes dans ce court roman. Clairement, la narration est menée d’une main de maître entre des dialogues qui font avancer l’intrigue et des péripéties qui s’enchaînent avec liant. Il y a une belle énergie dans ce roman, un élan qui mène vers l’inéluctable et que l’on suit, presque dépendant : on veut savoir comme cet organisme nouveau et incroyable au sens premier du mot va finir : grandir encore et encore en avalant tous ceux qui sont autour de lui, ou échouer en se heurtant enfin à la conscience de ceux qui ne se sont pas fait avoir par cet appel des sirènes ? Est-ce que cela va rester un jeu ou virer en dictature ?

logo_la_vagueL‘écriture est parfois trop hâtive, c’est vrai. Et certaines conversations ne m’ont pas entièrement convaincue. Et même si j’ai globalement beaucoup aimé ce roman, que je vous conseille vivement de découvrir, j’ai été très déçue par la fin en queue de poisson. Ils l’ont modifié dans le film et ils ont bien eu raison ! Le film conclut mille fois mieux cette histoire que le livre. Mais peu importe, regardez le film, lisez le livre ! Vraiment, j’insiste !

Todd Strasser, La Vague, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Aude Carlier, aux éditions Pocket, 6€20.

Des Fleurs pour Algernon, de Daniel Keyes

Voici une pépite. Un petit trésor. Le genre de bouquin que tu relis tous les mois, une petite récompense personnel, une friandise privée que tu gardes bien cacher sous ta couette. Paru en 1959 sous forme de nouvelle (et 1966 comme roman), Des Fleurs pour Algernon de Daniel Keyesa a remporté le prix Hugo de la meilleure nouvelle courte et le prix Nebula du meilleur roman en 1960. Mais c’est surtout son succès toujours très fort auprès des lecteurs depuis des décennies qui inscrit ce livre dans l’histoire de la littérature, une littérature qui nous touche, une littérature que nous cloue sur place par sa puissance d’évocation. Et pourtant, cette histoire si proche de nous fait partie du rayon science-fiction.

Nous suivons Charlie, la trentaine, qui travaille dans une boulangerie. Charlie est exceptionnel : il est arriéré mentalement mais ce que retiennent ses amis c’est sa joie de vivre, sa générosité et sa bonté naturelles, son envie d’avancer et d’apprendre. Et le découverte du docteur Strauss et du professeur Nemur grâce à la petite souris Algernon va révolutionner sa vie. Charlie va en effet être le premier à subir une intervention chirurgicale qui le rendra « plus un telligent », et même, fera de lui un génie. Déboussollé par ce monde qu’il découvre, les émotions nouvellent qui l’assaillent, le jeune homme tente de comprendre sa vie, les souvenirs de son enfance qui lui éclatent à la figure ou cette drôle de sensation qu’il éprouve en voyant Miss Kinnian, la psychologue qui lui apprenait à lire et à écrire avant. Ce voile qui a été levé, en plus d’être une formidable expérience riche d’enseignement, s’accompage aussi de ces doutes et ces peurs qui font toute l’ambivalence de la situation de Charlie. Mais un jour, la santé mentale d’Algernon est bousculée, le processus n’a finalement pas l’air si fiable et durable que le promettait les médecins. Comment réagir quand on sait que l’on va replonger dans une nuit d’ignorance après avoir connu la lumière intense du savoir ?

Ce roman prend la forme de compte-rendus, nécessaires pour l’expérimentation, que Charlie écrit tout au long de cette aventure. Des visibles progrès en orthographe (ne vous laissez pas désarçonner par les premières pages) en passant par la profondeur de sa réflexion, ce récit à la première personne permet de nous immerger dans cet esprit si particulier qui est celui de Charlie. On se prend vite en affection face à ce garçon doux et gentil qui veut faire face de la meilleure manière possible aux épreuves qu’il subit. Il retrace à travers ces écrits des souvenirs qui lui reviennent ou des instants forts qu’il vit, si bien qu’il s’agit par moment d‘un roman dans le roman, peut-être peu réaliste mais qui nous facilite grandement la lecture et la compréhension de l’histoire. Ce côté « journal de bord » nous permet de ressentir la vulnérabilité et la volonté de ce personnage, on pleurerait presque de tristesse ou de rage avec lui.

C’est un livre empreint de sensibilité que nous a livré Daniel Keyes. Une imagination forte qui remet en question notre vision de la société et des individus exceptionnels qu’elle comporte. Eclatant les faux semblants, jouant la carte de l’originalité mais ancré dans notre réalité, l’auteur explore une expérience de la vie en accéléré, sans tomber dans le mélo. Je vous encourage vivement à découvrir ce style si particulier qui sort des sentiers battus.

Mention spéciale pour la couverture de la version poche (éditions J’ai lu) qui est vraiment splendide et représente  très bien l’univers et la sensation éprouvée par la lecture de cet ouvrage.