Les raisins de la colère, de John Steinbeck (lecture commune d’octobre 2017)

cvt_les-raisins-de-la-colere_1811La vie ne nous laisse pas toujours le choix. J’ai été peu présente sur le blog depuis le début du mois, c’est comme ça, j’ai pris du temps pour moi. Et je suis certaine que vous pouvez comprendre cela. Rajoutez à cela un peu de culpabilité car j’ai mis un temps interminable à finir la lecture commune du mois dernier. Très sincèrement, je n’aurais jamais pensé me lancer dans la lecture d’un tel pavé. J’ai fait l’erreur de croire que ce roman pouvait se lire en un petit mois, alors qu’en réalité il s’agit d’une histoire fleuve qui demande plusieurs semaines pour être dégustée et digérée.

Les raisins de la colère est un des livres les plus célèbres de John Steinbeck, le prix Nobel de la littérature 1962. On y suit la famille Joad : Tom qui revient de prison, Pa et Man, les petits Ruthie et Winfield, Rosasharn enceinte et j’en passe. Comme des milliers de familles de l’Oklahoma, ils vivaient de la terre, de leur moisson, de leur récolte. Mais la roue tourne. Alors on les a chassé de leurs terres, comme ça. La Banque, c’est elle qui a décidé ça. On leur a dit de partir, que ce champ serait à présent cultivé avec un tracteur et un homme suffit à faire tout ça. On n’a plus de travail pour vous ici, au revoir.

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Avec les moyens du bords, avec quelques dollars qui sont toutes leurs richesses, avec de la débrouillardise, la famille Joad s’en va sur la route. Un long, très long périple qui fatigue les corps, les encrasse de poussière. Un voyage interminable où la famille a faim, où elle prie chaque kilomètres pour que le camion tienne encore. Des nuits et des nuits dans des campements de fortune à en croiser d’autres, des comme eux, des Okies. Petit à petit, les bruits courent que l’El Dorado vers lequel ils se précipitent n’est finalement pas si parfait. En effet, comme tous les autres, les Joad se dirigent vers la Californie, pour cueillir des oranges et du coton. On dit qu’il y a là-bas du travail pour tout le monde. Mais la réalité…

Les voitures des émigrants surgissaient en rampant des chemins de traverse, regagnaient l’autostrade et reprenaient la grande voie des migrations, la route de l’Ouest. A l’aube, elles détalaient, pareilles à des punaises ; dès la tombée du jour, surprises par l’obscurité, elles se rassemblaient et venaient grouiller autour d’un abri ou d’un point d’eau. Et parce qu’ils se sentaient perdus et désemparés, parce qu’ils venaient tous d’un coin où régnaient la désolation et les soucis, où ils avaient subi l’humiliation de la défaite, et parce qu’ils s’en allaient tous vers un pays nouveau et mystérieux, instinctivement, les émigrants se groupaient, se parlaient, partageaient leur vie, leur nourriture et tout ce qu’ils attendaient de la terre nouvelle…

J’ai beaucoup aimé cette famille. Je me suis attachée à chacun de ses membres qu’on apprend à connaître à travers ses actes. Ils sont courageux, ils sont curieux et généreux. Ils ne baissent pas les bras malgré les difficultés énormes qu’ils traversent et je dois dire que ça fait relativiser.

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Ce sont plus de 600 pages d’une aventure humaine incroyable que nous offre là Steinbeck. J’aurais pensé qu’à un moment il y aurait des longueurs ou de l’ennui. Mais personnellement j‘ai passionnément aimé ce livre. Il faut prendre le temps de le lire, prendre même une année s’il le faut, c’est tout à fait raisonnable. On y croit, on y est, on partage pleinement ces moments avec la famille Joad. On sent les Okies qui discutent de plus en plus, on sent l’incompréhension monter. C’est là où le titre de ce roman prend tous son sens. L’écriture de Steinbeck est incroyablement maîtrisée, ces personnages sont complètement incarnés. Rarement j’ai été autant plongée dans une histoire, et pourtant ce n’est absolument pas le genre de récit vers lequel je suis portée ! Et je ne regrette absolument pas d’avoir franchi le pas !

Et vous, avez-vous déjà tenté du Steinbeck ? Qu’en avez-vous pensé ?

Vous pouvez également aller voir l’avis de Virginy sur Des souris et des hommes du même auteur.

John Steinbeck, Les raisins de la colère, traduit brillamment de l’américain par Marcel Duhamel et M.-E. Coindreau, aux éditions folio, 9€10.

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Sous le compost, de Nicolas Maleski

51faxn9piul-_sx195_Je suis la première surprise à avoir lu un roman qui se nomme Sous le compost. Il ne faut pas juger un livre à sa couverture. En effet, on pouvait croire en me croisant dans le métro que ma lecture était le dernier essai écolo à la mode, mais pas du tout ! Il s’agit en fait d’un roman très agréable, écrit par Nicolas Maleski.

Franck et Gisèle ont trois filles. Ils se sont installés dans la montagne, endroit calme et désert. Elle est vétérinaire et passe de longues journées dehors. Lui a voulu être écrivain à un moment mais est plutôt devenu père au foyer. Il occupe ses journées à s’occuper du jardin, à boire quelques coups au troquet du village, ou à faire des sorties cyclistes avec ses quelques amis – vrais clichés de montagnards. La vie passe, jusqu’au jour où il reçoit une lettre anonyme : sa femme le trompe. Franck réagit de façon étrange : il préfère ne rien dire et prend les choses comme elles viennent, quitte à s’écarter un peu du droit chemin.

Je n’aurais jamais cru qu’un roman avec ce sujet puisse être si prenant. On aime suivre cette vie dans la montagne, voir ce père fou de tendresse pour ses filles. Le lecteur est à l’affût des moindres signes de détresse chez ce couple qui continue de voguer, indéfectiblement. Bien sûr, il y aura des rebondissements, une fête, la visite d’amis, etc. De quoi occuper les journées et raviver les ragots. C’est avec beaucoup de bonheur que j’ai découvert cette sphère de personnages très vivants, ancrés dans le réel. Il manque peut-être un peu de profondeur psychologique mais le roman est sous le signe de la simplicité, comme cette vie à la montagne et cela m’allait très bien.

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J’ai traversé ce récit avec un voyeurisme jouissif. Le personnage principal est, après tout, un homme comme les autres, et je crois que c’est ce que j’ai le plus aimé. L’adultère est presque un passage obligé pour chaque couple et celui-ci n’y échappe pas, même s’il y arrive par un étrange chemin. Le lecteur n’a pas besoin de forcer, les pages se tournent avec facilité. Une plume simple, tranquille, fraîche nous aide à mieux pénétrer dans ce monde isolé, où on a l’impression qu’il fait bon vivre – et où l’on voit aussi très vite les désavantages d’une si petite communauté où tout le monde se connaît et où tout est à minimum 15 minutes de voiture.

J’ai beaucoup aimé ce roman et je ne regrette pas d’avoir franchi le pas ! Je vous le conseille vraiment, c’est une parenthèse très agréable dans nos vies citadines.

Nicolas Maleski, Sous le compost, chez fleuve éditions, 18€90

Au revoir là-haut, de Pierre Lemaître

9782253098935-001-tJe me suis lancée, sans que je ne le comprenne vraiment sur le moment, dans la lecture d’un gros pavé, un peu au mauvais moment. La rentrée m’avait laissé son lot de microbes et de fatigue intense. Heureusement, j’arrivais à garder un super rythme de lecture, pour mon plus grand bonheur. Toute guillerette, j’ai donc pioché dans ma book jar pour chercher ma prochaine lecture : ce sera Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre. Même si ce roman a obtenu un Prix Goncourt, je dois bien avouer que j’ignorais de quoi il parlait. J’avais entendu parler de lui, vaguement, et voyant une édition poche sublimissime, j’avais tout simplement craqué.

Nous sommes juste après la Première Guerre mondiale. Cette tuerie qui a emporté trop de soldats inexpérimentés, des petits jeunes, des pères de famille sans histoires qui pensaient ne s’engager que pour quelques mois. C’est ce qu’on leur avait dit, ce serait une victoire facile, rapide. A la place : des années de boucherie, de barbarie.

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Le retour à la vie normale, dans une France qui peine à se relever, est plus compliqué que prévu. On veut des coupables, on veut oublier, on veut commémorer… Un temps étrange où les survivants, les gueules cassées ne sont pas bien accueillis : témoignage d’une violence qui n’a pas sa place dans les rues de la capitale. Albert et Edouard font partie de ces rescapés revenus de la mort, de l’enfer. Exclus par la société, ils vivotent, à coup de mensonges et de tricheries. Pourtant Albert a des principes et Edouard du talent. C’est drôle comme la vie pousse ces deux amis, unis par la guerre, à mettre sur pied une arnaque époustouflante. En parallèle, d’autres personnages secondaires vont nous faire vibrer. Pradelle, un général qui ne pense qu’au pouvoir et qu’on finit par vite détester, s’essaie aussi à l’escroquerie, avec audace. Madeleine, la jeune épouse, la jeune sœur, qui comprend beaucoup de choses, nous émeut. Merlin, ce drôle d’être, taciturne et sale, fonctionnaire repoussant, nous fascine. Et bien d’autres…

On entre dans un univers souterrain de magouilles, de secrets à plus ou moins grandes échelles. Et tout le monde est touché. Pourtant, on essaie de faire le tri, entre ceux qui ont encore des valeurs et ceux qui nous répugnent. C’est l’heure de prendre soin des morts, de les chérir une dernière fois : tout le monde s’y essaie, pour faire le deuil, pour gagner de l’argent, par devoir. Chacun a sa façon.

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Les personnages principaux m’ont beaucoup plu. Je me suis accrochée à leurs histoires communes et individuelles. La Grande Guerre n’est pas du tout un événement historique que me passionne et les romans qui y situent leur action me désintéressent vite. Ici, on voit l’après : les hôpitaux, les petits boulots, les problèmes financiers, l’importance d’honorer les morts… C’est assez intriguant de voir cette facette de l’Histoire, surtout avec des personnages qui donnent tout le sel à ce roman. Il fallait de l’imagination et du talent pour arriver à nous faire accrocher à ce long pavé. Le rythme est doux, mais pourtant on ne s’ennuie pas. J’ai eu le bonheur de ne pas être frustrée : l’auteur s’arrêtait sur chaque point qui m’intéressait, il va au bout de ses idées. Son écriture est naturelle, sans fioritures. Parfois un peu longuette mais on s’y fait.

C’est un article un peu brouillon, j’en conviens. C’est sûrement du au fait que d’un côté, je suis très agréablement surprise par la force de personnage dont j’ai voulu suivre le destin jusqu’au bout, et de l’autre, j’ai finalement peu d’intérêt pour l’histoire, le cadre, l’époque. Et surtout : ce pavé m’a épuisée. C’était long. Les sous-intrigues sont passionnantes pour la plupart mais le constat est là : ça alourdit tout. Il y a ici plusieurs histoires en une, et c’est intéressant de les lire en parallèle, je comprends tout à fait ce choix ! Mais personnellement, j’ai failli atteindre l’overdose.

Bref, je vous conseille de lire ce roman tranquillement, quand vous avez le temps, la tranquillité d’esprit… Il a obtenu le prix Goncourt et je vois pourquoi : c’est un chef-d’œuvre. Mais pas forcément un chef-d’œuvre digeste.

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Pierre Lemaitre, Au revoir là-haut, aux éditions Le Livre de Poche, 11€50.

Le Château de ma mère, de Marcel Pagnol

mincouv72044493L’année dernière, j’avais découvert Marcel Pagnol, et j’avais alors décidé d’attendre l’été suivant pour continuer l’aventure avec Le Château de ma mère, encore un récit qui fleure bon les vacances dans les hautes herbes. On continue d’accompagner Marcel, nous contant son enfance – ce livre-là étant la suite directe de La Gloire de mon père.

gloire_de_mon_pere_chateau_de_ma_mere_2Plus que jamais, l’enfant a trouvé sa place dans la petite maison de vacances où la famille a ses habitudes. Les adultes chassent, Marcel les assistent, jusqu’au jour où il fait la connaissance de Lili, un garçonnet du coin spécialisé dans les pièges. Avec lui, une fidèle amitié se noue, qui va égayer les grandes vacances d’été. Et puis toutes les autres. Après nous avoir parlé de l’amour filiale, de la tendresse familiale, Marcel nous parle d’autres plaisirs et bonheurs d’un petit garçon : battre la campagne avec un copain, loin des adultes, faire des plans sur la comète sans penser aux lendemains, à l’école qui va reprendre. C’est d’ailleurs un déchirement pour Marcel de voir la rentrée prochaine arriver : il fera tout pour repousser la date fatidique mais difficile d’y échapper avec un père instituteur.

Mais une heureuse rencontre va donner à son père une clé, et quelle clé ! Celle-ci ouvre tous les portails le long du canal, abrégeant le grand voyage à pied pour rejoindre la maison de vacances. Ainsi la famille peut même venir les week-ends grâce à ce coup de main, un peu illégal, qui leur fait gagner beaucoup de temps. Mais cela veut aussi dire traverser des domaines privés, des châteaux abandonnés, des terres de paysans, propices aux rencontres… et aux frayeurs ! Gare au terrible gardien et son effrayant chienc475edeb9cbb6986fff2bc84516477b3 !

Cette famille est vraiment touchante et on en vient presque à envier Marcel pour avoir grandi dans un tel foyer. Dans sa rencontre avec Lili, on ne peut que se retrouver : les copains de vacances avec qui on découvrait un nouveau territoire, les amis de l’école primaire avec qui on passait les longs après-midi d’étés… ça rappelle des souvenirs ! L’amitié est quelque chose d’intemporelle qui continue de nous parler aujourd’hui, bien que le livre ait soixante ans. Comme dans La Gloire de mon père, j’ai eu beaucoup de joie à retrouver la langue simple et délicieuse de Marcel Pagnol qui nous entraîne avec énergie et sincérité dans ses aventures d’enfant. Il arrive à nous passionner pour ces choses qui comptaient plus que tout aux yeux d’un jeune garçon, même si cela peut sembler bête à l’adulte qu’on est aujourd’hui. C’est fou comme on peut se faire un monde pour des babioles ! Quelle imagination on a à cet âge ! J’ai tellement aimé retourné en enfance, retrouver la fraîcheur de la première amitié, l’amertume de voir les vacances se finir… Et bien sûr, la description de cette nature en perpétuel renouvellement, que nous avons le bonheur de découvrir cette fois-ci selon plusieurs saisons. Moi qui habite Toulouse, j’ai tellement reconnu cette description du canal… J’avais l’impression d’y être, dans ce petit chemin discret qui longe le cours d’eau, tout en côtoyant ces demeures tranquilles, impressionnantes… dans un petit goût d’aventure.

Canal de Provence, Gardanne, Bouches-du-Rhone (13), France

[…] Dans mon pays de Provence, la pinède et l’oliveraie ne jaunissent que pour mourir, et les premières pluies de septembre, qui lavent à neuf le vert des ramures, ressuscitent le mois d’avril. Sur les plateaux de la garrigue, le thym, le romarin, le cade et le kermès gardent leurs feuilles éternelles autour de l’aspic toujours bleu, et c’est en silence au fond des vallons, que l’automne furtif se glisse : il profite d’une pluie nocturne pour jaunir la petite vigne, ou quatre pêchers que l’on croit malades, et pour mieux cacher sa venue il fait rougir les naïves arbouses qui l’ont toujours pris pour le printemps. C’est ainsi que les jours des vacances, toujours semblables à eux-mêmes, ne faisaient pas avancer le temps, et l’été déjà mort n’avait pas une ride.

Je me rends compte que cette chronique n’est absolument pas construite, et très franchement, ce n’est pas grave, car je ne pourrais guère faire mieux. Le Château de ma mère, ça touche aux émotions, à ces tiraillements, ces joies qu’abritent nos cœurs. Je l’ai préféré à son prédécesseur car le sujet de l’amitié me parle tout simplement plus que celui de la chasse, mais l’écriture est toujours aussi bonne. Je suis donc ravie que, contrairement à son plan initial, Marcel Pagnol ne se soit pas arrêté là et ait continué à écrire sa vie. Très hâte à présent de lire Le Temps des secrets.

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Marcel Pagnol, Le Château de ma mère, aux éditions Fortuno, 5€70.

L’amie prodigieuse, d’Elena Ferrante

Eh les amis, c’est l’été ! Et personnellement, chaque été, je vais en Italie, un pays que j’affectionne particulièrement. En 2017, c’est par la littérature que j’ai décidé d’y faire escale, dans une ville encore jamais visitée pour ma part : Naples. Comme d’habitude, je lis après tout le monde mais c’est tout de même avec un réel plaisir que je partage avec vous mon avis sur L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante.

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C’est une lubie subite qui m’a poussée vers ce roman que je ne pensais pas me mettre à dévorer un jour. J’avais en tête mon dernier séjour à Venise et ses quartiers méconnus, qui semblaient d’une autre époque. C’est sûrement cela qui m’a attiré vers les quartiers pauvres de Naples à la fin des années cinquante. Elena va nous raconter son enfance, son adolescence. La sienne et celle de Lila. Cette meilleure amie, cette copine, cette petite fille pleine de vie et d’affront. Elles sont toutes les deux très différentes. Lila dit tout ce qu’elle pense et ne semble pas réagir comme tout le monde : elle n’hésite pas à se mettre à danger, sans même réaliser qu’elle prend des risques. Ou alors peut-être que si, elle sait que c’est risqué, mais tente quand même le coup, comme un pied de nez permanent au destin. Elena est une suiveuse, elle est fascinée par cette fillette maigrichonne qui ne connaît pas la peur. Pourtant leur relation a l’air étrange, parfois malsaine : Lila n’a de cesse de tirer sur la corde, mais Elena accepte, Elena prend un peu plus d’assurance, Elena observe.

Les deux petites filles grandissent et leurs chemins semblent se séparer : Elena va au collège, Lila rejoint la cordonnerie de son père et de son frère Rino et devient peu à peu obsédée par un rêve, créer ses propres chaussures. Mais finalement tout ramène Elena vers Lila. Leur lien ne se rompt jamais et c’est au cœur de leur quartier que cette relation va grandir, s’affiner au gré des aléas.

L’amie prodigieuse, voici un titre bien trouvée pour parler de ce personnage intrépide et hors norme : Lila. Nous aussi, petit à petit, on ressent de la fascination pour cette fille. A la place d’Elena, difficile de dire comment on aurait réagi. Elle est méchante, mais aventureuse : faut-il la détester ou la suivre ? Faut-il la retenir ou continuer de l’ignorer ?

20130531084238951_0001-copiaJ’ai adoré nos deux héroïnes et le lien qui les unissent, comme j’ai aimé les suivre dans leur vie respective. Je me reconnais parfois en Elena : parfois passive, très bonne élève, j’ai tout de suite aimé notre narratrice. Mais il n’y a pas que ces deux personnages qui nous marquent : il y a les frères Solara, véritables clichés italiens, il y a Enzo, il y a Antonio, et Nino, et Carmela, Alfonso, etc. Il est vrai qu’on se perd parfois parmi tous ces noms, mais un index en début d’ouvrage nous aide un peu à nous y retrouver. Celui-là est le fils du menuisier, celui-ci fille de l’épicier, etc.

Naples est en ébullition : pendant la plus grande partie du roman, on dépasse peu les frontières du quartier des deux jeunes filles mais cela nous suffit. Entre l’amant poète, la veuve folle, l’ogre des contes et bien d’autres, il y a largement de quoi s’occuper ! On est complètement immergé dans cette Italie de l’après-guerre où les priorités n’étaient absolument pas les mêmes qu’aujourd’hui. L’écriture de l’auteure se confond tout à fait avec celle de la narratrice, d’autant plus qu’elles portent le même prénom. On retrouve une sincérité touchante qui donne cet aspect de véritables souvenirs partagés à ce texte. On a l’impression que c’est une amie qui nous raconte son enfance : les feux d’artifice sur les balcons le jour de la fête nationale, les corrections à l’école, les premiers rouges à lèvres, les rêves d’enfant, les questionnements de l’adolescence…

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J’ai tellement aimé ce livre, je l’ai trouvé beau, juste. Pendant plus de 400 pages, j’étais complètement ailleurs, en plein Naples et je vous invite à faire le voyage vous aussi. J’ai dévoré ce roman en deux jours et je me retiens pour ne pas dévorer la suite immédiatement. Je sens qu’il faut que je laisse un peu grandir Elena et Lila dans mon cœur pour les retrouver un peu plus tard.

Elena Ferrante, L’amie prodigieuse, traduit de l’italien par Elsa Damien, aux éditions folio, 8€20.

Je vais bien, ne t’en fais pas d’Olivier Adam

9782266168526Je reviens avec un petit roman léger, histoire de faire une pause avec les grosses sagas. Il s’agit d’un livre que j’ai souvenir d’avoir lu il y a très longtemps, une petite lecture qui m’avait laissé un peu triste si je me souviens bien. Je vais bien, ne t’en fais pas d’Olivier Adam, c’est l’histoire d’un frère qui a disparu. Un soir que Claire rentrait à la maison, on lui a simplement dit : Loïc est parti, il s’est disputé avec ton père. Comment a-t-il pu abandonner sa sœur ? Ils étaient si proches. Pourtant, il est bien parti, sans aucune explication. Claire venait d’avoir son bac, maintenant elle est caissière à Paris. Elle ne vit que pour les quelques mots de Loïc que son frère griffonne au dos de cartes postales. « Je vais bien, ne t’en fais pas. Je t’aime. » C’est tout. Cela fait déjà deux ans, Claire a besoin de réponse, elle veut comprendre. Deux ans déjà, pourquoi il ne revient pas ? Alors elle va quitter son boulot de caissière et aller à Portbail. C’est de là-bas que la dernière carte postale a été envoyée. Elle fait croire à ses parents qu’elle va dans la Creuse. Mais en réalité, elle part sur les traces de son frère, en quête de réponse.

Le style d’Olivier Adam est très particulier et on le ressent dès les premières pages, même si l’histoire met un peu de temps à se mettre en place. Soit on aime, soit on déteste. Un style direct, présent, des phrases courtes et sans fioritures. Des dialogues qui vont droit au but. Cela explique sûrement que ce livre soit si court. On pourrait alors croire que c’est assez impersonnel, peut-être un peu froid, comme un style dépouillé. Et pourtant, c’est l’inverse qui se passe. Chaque mot touche au personnel, à l’émotion. On est dans l’œil du cyclone, on perçoit plus qu’on ne lit les sentiments de chaque personnage. Et on s’y attache à ces personnages. Ils font des erreurs, essaient de se montrer patients, tentent d’arranger tout le monde. Bref, ce sont des humains comme nous.

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Claire se sent seule. Elle a trop mangé. Du Nutella à même le pot. Avant ça, elle a fait une lessive, a passé un coup de fil à Irène [la mère de Claire]. Elle lui a demandé si Loïc avait écrit. Irène a paru troublée et un long silence a suivi. Tu es sûre que ça va. Non ça ne va pas très bien. Irène n’a pas su comment répondre. Elles se sont dit au revoir.

Il est difficile de dire plus sur ce roman. On veut faire court, à son image. Il est à la fois cristallin et chaleureux. On s’y sent bien, lové dans le cœur et l’esprit de l’héroïne, au chaud au sein des relations d’amour que ses proches ont avec elle. On s’y sent également un peu étranger, glacé par l’incompréhension de Claire envers son frère, bloqué par le silence de Loïc, abasourdi par la révélation finale. Un roman à double tranchant, une curiosité qui vaut le détour, qui vous laisse imaginer la fin que vous préférez. Je n’ai pas eu un coup de cœur mais je ne regrette pas du tout cette lecture qui me rappelle que la littérature sait aussi être terriblement humaine.

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Olivier Adam, Je vais bien, ne t’en fais pas, aux éditions Pocket, 4€95.

La Voleuse de livres, de Markus Zusak (lecture commune de mai 2017)

la-voleuse-de-livresLa fin de l’année scolaire approche et avec elle le rush à l’école. Autant dire que le temps d’écrire et de lire a disparu, surtout que je me fais une joie de profiter des beaux jours. Je n’oublie jamais le blog bien sûr, mais j’essaie, petit à petit, d’arrêter de culpabiliser. Cette page, c’est du loisir, c’est du bonheur, du partage. Je ne veux pas que ça devienne une corvée, je ne veux pas me rendre malade pour des délais que je me serais imposée. C’est pourquoi c’est seulement aujourd’hui que je viens vous parler de la lecture commune de mai 2017 : La Voleuse de livres de Markus Zusak.

Allemagne nazie. La petite Liesel Meminger voit sa vie basculer quand sa mère biologique la laisse au soin d’un couple, dans une petite ville près de Dachau. Pourquoi ? Parce que le danger rôde. Des hommes puissants et menaçants ont pris la tête du pays et la population est en danger. Alors pour survivre auprès de cette mère et de ce père adoptifs, Liesel lit, elle vit les mots. Elle vole les livres, elle apprend par cœur l’orthographe, le sens. Elle essaie tant bien que mal de continuer son existence de jeune fille auprès de son meilleur ami Rudy. Même si elle doit garder un secret pesant, même si elle ne comprend pas tout aux adultes et au monde qui l’entoure, même si elle a peur, même si elle croise la Mort.

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La Mort, parlons-en. C’est elle la grande narratrice de cette histoire. Et je ne dis pas ça au figuré. La Mort a décidé de prendre le temps de nous raconter ce destin, de revenir sur ces événements, sur cette période où elle avait tant et tant de travail pour recueillir les âmes des juifs, des soldats, des malades, des miséreux. C’est très atypique et cela permet quelques choix audacieux concernant la mise en page ou la temporalité du récit. Mais je dois bien avouer que cela a représenté pour moi une gêne considérable. Je n’ai absolument pas accroché à cette narration, et c’est sûrement une des raisons principales qui ont fait que j’ai mis plus d’un mois à finir ce roman.

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Pourtant, je trouve les personnages attachants. L’auteur arrive à les rendre vivants et profonds. J’ai adoré voir les différentes relations entre eux évoluer au fil du livre. La femme du maire, le père adoptif… ils m’ont beaucoup touchée et une fois le livre refermé, je les ai gardés longtemps dans mon cœur. Je trouve malheureusement que l’intrigue les a mal servi. En effet, je ne connaissais presque rien de l’histoire avant d’ouvrir le bouquin, mais je ne m’attendais pas du tout à ce récit si étendu. En fait, on suit simplement la vie de Liesel et les rebondissements qui la composent. Il n’y a pas d’intrigue resserrée autour d’un personnage, d’un secret ; non, il y a plusieurs fils rouges plus ou moins passionnants. Et je ne me suis passionnée pour aucun d’eux. L’héroïne est importante mais elle n’est pas force d’action. Couplé à cette narration par la Mort, je me suis finalement assez ennuyée durant cette lecture.

Je reconnais les qualités d’écriture de l’auteur : le style est très agréable, vivant, le texte est immersif. Mais j’ai été déçue par l’histoire : j’adore les fictions qui se déroulent pendant la Seconde Guerre mondiale et je n’ai pas trouvé là mon compte. Pas d’intrigue prenante et palpitante, pas de récit de vie captivant. Ce n’est bien sûr que mon avis personnel et je me doute que ce roman a pu plaire à nombreux autres lecteurs vu son succès. Et je peux imaginer pourquoi, après tout, c’est un assez bon libre. Il ne me convenait tout simplement pas, à l’inverse de Virginy que ce livre a remué.

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Markus Zusak, La Voleuse de livres, traduit de l’anglais (Australie) par Marie-France Girod, aux éditions Pocket (13441), 8€20.