Black-out, de John Lawton

Les romans d’enquête policière, ce n’est franchement pas mon truc. Le bon vieux polar, il faut qu’il soit un tantinet page-turner pour que je l’aime, qu’il y ait de l’enjeu, des vies en danger. Toutefois, quand j’ai croisé Black-out de John Lawton, je me suis dit : pourquoi pas ? Le contexte historique de la Seconde Guerre mondiale est un ingrédient que j’aime beaucoup dans les romans en général. Alors j’ai tenté le coup, et j’en ressors avec un avis mitigé.

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Nous sommes à Londres, en 1944. Les bombardements sont plus violents que jamais et la ville n’est que l’ombre d’elle-même. Les rues, les bars, le métro sont envahis de soldats américains, on dit qu’un événement se prépare, un débarquement. Le détective Troy essaie tant bien que mal de mener ses enquêtes pour Scotland Yard au sein de ce chaos. Et justement, on vient de retrouver un bras. Oui, juste un bras. Le sergent découvre alors qu’il s’agit d’un morceau du corps d’un Allemand disparu. Il arrive à relier ce fait surprenant et glauque à la disparition d’un autre Allemand, un scientifique. Son enquête avance et entre dans des zones d’ombres où Troy n’est pas le bienvenu. Secrets des alliés, chasse du meurtrier, femmes fatales, accidents, le détective devra passer de nombreux obstacles pour trouver la vérité.

londonAlors, comment dire… ? Cette histoire ! Il y a du bon et du moins bon. Le cadre est vraiment excellent : la ville de Londres est superbement décrite, en pleine déchéance. L’ambiance également est très bien rendue : cet arrière-front de la guerre si touché, cette peur constante des bombardements, ce climat de suspicion, les mesures du black-out (aucune lumière ne doit être vue du ciel la nuit). Sincèrement, j’ai adoré ces éléments.

Par contre, les personnages ! Ils manquent tous sévèrement de profondeur. Ils sont crédibles mais on ne s’y attache pas, on les regarde de façon distante. Pour un roman contemporain, j’aurai aimé un peu plus de modernité : des personnages non manichéens, avec des nuances et des subtilités. Autre chose que des femmes jolies qui font l’amour et mentent, autre chose que le médecin légiste un peu fou. La diversité d’hommes faisant partie des forces de l’ordre apporte heureusement une fresque assez complète de personnages, même si on peut remettre en cause l’utilité de plusieurs d’entre eux. Mais globalement, ils manquent de personnalité, d’identité : j’ai confondu les deux femmes centrales dans l’histoire jusqu’à la page 337 !! Je ne retenais aucun nom, par désintérêt, et j’ai suivi le héros bon gré mal gré.

tumblr_n9hwtz4fdv1rl6kkyo1_500Il faut dire que je n’ai pas trouvé Troy si héroïque que ça, mais plutôt égoïste, prétentieux, hypocrite. Je pense d’ailleurs que l’auteur devrait arrêter de le maltraiter ainsi. Il se fait battre, poignarder, tirer dessus, il se prend deux bombes sur la tête, etc. Il sombre, inconscient, puis se réveille, puis repart sur son enquête, puis tombe dans le coma, puis se réveille et repart, puis devient aveugle, puis repart… Bref, vous voyez le tableau. C’était un artifice très mal réalisé pour faire avancer l’intrigue, et si le but était également de créer de la compassion du lecteur pour Troy, c’est raté. On est plutôt désabusé devant cette construction.

Concernant la style, ça se lit facilement. De nombreux dialogues donnent vie à l’histoire. Mais je dois avouer que je n’ai pas trop suivi les évolutions de l’intrigue. A de nombreuses reprises, je me suis demandée : « mais comment on en est arrivé là ? » Je n’ai pas eu le petit frisson au ventre à la lecture de ce roman, j’ai tourné les pages seulement parce que ça se lisait vite. Car, soyons d’accord : on se doute facilement de l’issue de l’histoire.

Pour résumer, une petite déception. Black-out n’est pas un mauvais roman en soi, mais il confirme surtout que je ne suis vraiment pas faite pour les romans d’espionnage : leurs codes, leurs constructions, leurs enjeux me passent au-dessus de la tête.

John Lawton, Black-out, traduit de l’anglais par Anne-Marie Carrière, aux éditions 10-18, 8€40.

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Femmes de dictateur, de Diane Ducret

[…] Dans la route pour la conquête du pouvoir, les dictateurs ont très vite compris qu’ils n’avanceraient guère sans gagner avant tout les femmes à leur cause, sans les unir à leur destin. Et pour conquérir le pouvoir et s’y installer, chacun d’eux va s’appuyer sur les femmes. Filles de noce ou grandes bourgeoisies intellectuelles, simple passade ou amour passionné, elles sont omniprésentes dans la vie des dictateurs. Ils les violentent ou les adulent, mais se tournent systématiquement vers elles. […] Ils sont cruels, violents, tyranniques et infidèles. Et pourtant, elles les aiment. Trompées avec d’innombrables rivales, sacrifiées à la dévorante passion de la politique, épiées, critiquées, enfermées, elles résistent. Parce qu’ils les fascinent. Parce qu’ils ont besoin d’elles.

9782262034917Les romans, c’est très bien, mais de temps en temps, j’aime sortir de ce genre fictionnel. Toutefois, j’apprécie toujours autant qu’on me raconte des histoires, et c’est encore mieux si ce sont celles de personnes ayant réellement existées. Femmes de dictateur de Diane Ducret était donc un choix idéal. En quelques chapitres, on découvre les femmes qui ont aimé ou ont été aimées par ces grandes figures tyranniques qui ont peuplé notre Histoire au siècle dernier. Il y a toujours une curiosité malsaine pour l’intimité, la vie privée de ces hommes qui ont bousculé le destin de centaines, de milliers de personnes. On s’imagine pouvoir mieux les comprendre – sans les excuser pour autant bien sûr.

Dans cet ouvrage, Diane Ducret nous entraîne dans l’ombre d’Antonio Salazar, de Joseph Staline, ou de Mao. Elle nous fait découvrir les amantes, les épouses, les maîtresses, les relations plus ou moins publiques, plus ou moins importantes, plus ou moins partagées de ces dames qui ont fait partie de l’Histoire, à leur échelle. De l’incontournable Eva Braun, à la discrète Catherine Bokassa, en passant par l’orgueilleuse Elena Ceausescu, Diane Ducret nous fait faire un tour assez large de toutes ces femmes que l’on peut trouver proches du pouvoir : celle qui ignore tout, celle qui aime jusqu’à la mort, celle qui profite du statut de son mari, celle qui préfère le secret. Le point commun ? La passion : l’amour de l’un pour l’autre, mais aussi la haine, l’obsession.

evaDiane Ducret a écrit ce livre avec beaucoup d’intelligence. Chaque chapitre est la fois court et complet. En quelques pages, on fait le tour de toutes les femmes qui ont gravité autour d’un homme. L’auteure a fait le choix de ne pas respecter un ordre chronologique stricte, en faveur d’une construction plus judicieuse qui incite à la lecture. On arrive à un moment clé, par exemple, qui finit presque en cliffhanger, pour repartir dans le passé sur les origines d’une rencontre. C’est très habile et très judicieux : cela empêche le lecteur de s’ennuyer devant ce qui pourrait paraître comme une énumération des faits.

Mais dans tous les cas, c’est bien plus qu’un simple listing d’informations biographiques. Diane Ducret a réalisé là un travail de fourmi, partant à la recherche des lettres, des témoignages, des conversations, des journaux intimes pour rentrer plus en avant dans la vie de ces hommes et femmes. Comprendre leurs motifs, leurs pensées, leurs désirs, leurs amours, voilà une vraie partie du travail de l’auteure qui redonne une certaine humanité à ces êtres si éloignés de nous, qu’on ne connaît qu’à travers des pages de livres d’Histoire pour les plus fameux d’entre eux.

ob_54f2a8_imageAttention, nous ne sommes pas là pour revenir sur la vie politique de ces dictateurs et leurs actes. On ne remet pas ça en cause. Non, c’est l’autre versant de leur existence que Diane Ducret cherche ici à percer : le premier coup de foudre, le grand amour, le mariage par raison plus que par envie, l’amante délaissée, la jalousie suprême. Tout ce qui fait battre les cœurs plus fort (trop fort parfois…).
Ce n’est pas un livre d’éloge sur l’amour ou la passion, mais plutôt sur ses failles. Il n’en reste pas moins très intéressant d’en savoir plus sur ces hommes si lunatiques, parfois tyranniques, parfois charmants, parfois cruels, parfois attachants, mais toujours puissants. De plus, les chapitres sont agencés de façon réfléchie : le chapitre sur Lénine, par exemple, précède celui de Staline, et historiquement, cela est plus facile à comprendre pour le lecteur.

Femmes de dictateur est un opus qui allie rigueur historique et écriture sensible. C’est un livre à la fois instructif et intelligent qui nous éclaire sur ces presque inconnues qui ont pourtant laissé une marque dans l’Histoire. Un deuxième tome est sorti il y a plusieurs mois, que je vais bien sûr m’empresser de lire.

Diane Ducret, Femmes de dictateur, aux éditions Pocket (14891), PRIX

Mon amour, de Julie Bonnie

Grâce aux éditions Grasset, j’ai pu cette semaine renouer avec la romancière Julie Bonnie, dont j’avais chroniqué le premier livre, un avis assez dur et négatif, mais sincère. J’avais prévu de mettre cette chronique en ligne le jour de la sortie du livre, c’est-à-dire le 4 mars 2015, mais j’ai eu l’excellente idée de me renverser du café bouillant sur la main ce jour-là, donc j’étais surtout occupée à gémir et à me plaindre avec un sac d’épinards congelés sur le pouce. Ridicule. Mais aujourd’hui, ça va un peu mieux, je peux taper sur un clavier sans trop souffrir – autant dire que je revis.

Bref, revenons à nos moutons. Le roman dont je vais vous parler aujourd’hui s’intitule Mon amour, (oui, oui, virgule comprise). On y retrouve quelques thèmes qui semble chers à notre romancière : la maternité (accouchement et nourrisson), la notion de couple, et la vie d’artiste. Le livre se constitue d’une suite de lettres jamais envoyées, plus écrites pour soi que pour le destinataire. D’un côté, il y a une femme, tout juste mère, qui écrit à son compagnon. Son compagnon lui écrit également, il est parti en tournée internationale – il est pianiste de jazz. Ils ont une petite fille, une toute petite fille.

La femme vit une passion maternelle et regrette son amoureux qui est au loin, l’homme vit une passion artistique tumultueuse et regrette de ne pas être tout à fait le compagnon idéale. A travers ces mots, on sent que l’amour qui unit deux êtres, et qui est le ciment d’une famille toute neuve, est difficile à maintenir. C’est un lien étroit et fragile, parfois malmené.

Puis les lettres font entrer de nouveaux personnages autour de cet homme et de cette femme, et notamment un autre homme. Je vous rassure, on ne va pas tomber dans le banal trio amoureux. Disons que les choses sont plus sensibles, pudiques, complexes. Il y a la colère, la jalousie mais surtout l’attirance, la fidélité, le coup de foudre, la parentalité. Il serait idiot de résumer ce livre à un simple chassé-croisé des coeurs car c’est beaucoup plus que cela.

J’ai apprécié la profondeur psychologique des personnages (c’est ma corde sensible de lectrice) : Julie Bonnie prend le temps de leur donner de l’épaisseur grâce à une écriture à la fois concise, précise et bouleversante. Elle arrive à traduire en mots – ceux directement écrits par ses héros – les silences, les choses inavouables, les échanges de regard, les pincements au cœur. Il y a une vraie intrigue dans ce roman, une histoire qui change le cours des vies. A la fin de cette lecture, des mots résonnent dans notre tête : famille, amour, couple, parent, art. Mon amour, traite de ces sujets avec douceur et force en même temps, de façon toujours sincère. Cette fois, je n’ai pas été déçue mais complètement comblée par ce nouveau roman de Julie Bonnie, une belle preuve qu’en écriture, on s’améliore en pratiquant.

Julie Bonnie, Mon amour, Grasset, 17€50.

Sévère, de Régis Jauffret

Désolée de ma présence plus que minimale sur ce blog, sur les vôtres ou sur Twitter, la faute à une semaine très chargée qui m’empêche d’avoir du temps pour moi.

Régis Jauffret, je le croise souvent sur Twitter, et je ne m’étais jamais fait la réflexion que c’était un écrivain (alors que je m’abonne presque exclusivement qu’à des gens qui ont de près ou de loin un rapport avec les livres). Alors quand je suis tombée sur un de ses romans à la faveur d’un reclassement à la médiathèque, je me suis dit que c’était l’occasion. Je vous présente donc aujourd’hui Sévère.

Sévère, il tient bien son nom. C’est un texte fort, parfois rude, parfois poignant, mais qui ne laisse pas indifférent. Certains seraient tentés de penser qu’il est peut-être un peu trop excessif et donc irréaliste, personnellement, je pense plutôt qu’il décrit trop bien les émotions et les personnes pour ne pas avoir une part de vrai.

L’histoire est celle de l’héroïne, mariée, mais en couple par habitude plus que par amour. Un jour, se créer entre elle et un homme très riche, une relation complexe et brûlante, sous forme de je t’aime moi non plus, de domination et de soumission, de jeux sexuels demandant toute confiance. Son mari le sait, et ne peut pas faire autre chose qu’accepter. Mais quand l’homme veut lui donner un million pour lui prouver son amour, mieux vaut ne pas lui mentir. Car c’est une femme forte et indépendante, une femme à qui il ne faut pas raconter de balivernes, surtout quand on lui a appris à manier une arme, surtout quand on lui a offert un revolver.

Un récit court mais puissant, violent. Entre le voyeurisme et la confidence, cette histoire de crime par amour, par passion, par intérêt, par haine – on ne sait pas vraiment – est écrite d’une main de maître. Pas de suspens mais un souffle haletant dans chaque mot, une tension palpable dans les phrases.

J’ai beaucoup aimé cette narration au cordeau, ce style qui tranche dans la vif. L’écriture de Régis Jauffret est à la fois intuitive, incisive et réfléchie, maîtrisée. Du grand art qui surprend et fait peur. Une très belle découverte que je vous invite à lire !

Régis Jauffret, Sévère, aux éditions du Seuil, 17€20.

Trembler te va si bien, de Wataya Risa

Je reviens encore avec un peu de Japon dans ma hotte. Et encore une fois, je dois aux éditions Picquier une découverte asiatique, en la personne de Risa Wataya, une jeune auteure tokyoïte. Avec Trembler te va si bien, on entre dans le vie d’Etô, jeune femme qui joue son rôle de femmes dans cette société encore assez traditionnel du Japon. Mais tout n’est pas si manichéen, heureusement.

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Etô, c’est une jeune fille qui travaille au service comptable d’une grande entreprise. Fleur bleue, elle voudrait le grand amour, le mariage, une idylle. Ingénue et maladroite, elle s’arrange pour revoir ce garçon du lycée qui la tend marquée, cet amour à sens unique : Ichi. Mais malgré leurs points communs, elle n’est pas persuadée qu’un jour cette attirance devienne réciproque. Parallèlement, il y a ce collègue, pas vraiment son type, mais au moins, lui, lui a déclaré sa flamme. Etô est bien sûr flattée de cette attention, et elle sait qu’il serait peut-être plus sage de penser à s’établir, à fonder une famille. Plusieurs connaissances de son âge ont déjà des enfants, quand elle s’acharne à converser sa virginité pour celui qui sera l’amour de sa vie.

Les sentiments de la jeune fille sont incertains. Il pèse sur ses épaules un certain poids du passé qu’elle s’inflige en partie elle-même. Dans ce livre, c’est sa voix qu’on entend, ses atermoiements, ses incertitudes, ses prises de bec avec sa conscience. Mais cela se fait toujours avec drôlerie et émotion. Ce n’est pas un livre kawai, ce n’est pas un livre qu’on pourrait rattacher à de la chick-litt ou de la romance harlequin. On retrouve là une certaine image du Japon avec ces postes de secrétaire qui représentent de vrais viviers de futurs mariées pour les salarymen travaillant dans leurs entreprises, avec les désirs d’Etô, qui ne sont pas les mêmes qu’une jeune Française de son âge et de sa classe. On ne peut pas classer ce livre car il n’y a rien d’approchant. Je n’ai pas pleuré ou prié pour l’héroïne, l’identification était minime. Pas de pathos, mais je n’avais pas non plus l’impression de lire le Journal de Bridget Jones. Etô se plaint à peine, elle est juste perdue, elle veut juste trouver sa place. Celle qui lui conviendra, celle où elle pourra s’insérer en douceur et y vivre heureuse.

C’est un peu ce qu’on recherche tous. Dans le cas de notre personnage, cela passe par une lucidité picotée d’humour, un éclairage de deux amours indécis, un ton faussement léger.

Encore une fois, je peine à décrire la plume nippone. D’ailleurs, chapeau au traducteur qui a réussi à retranscrire cette écriture si loin de la nôtre. Et même si cette traduction n’est pas parfaite parfaite, je me rends compte de l’extrême difficulté de la chose.

Ce n’est pas un roman transcendantale ; j’ai malgré tout passé un bon moment en compagnie de notre héroïne et de ses querelles de cœur.

Risa Wataya, Trembler te va si bien, traduction du japonais par Patrick Honnoré, aux éditions Philippe Picquier, 16€.

Viol, une histoire d’amour, de Joyce Carol Oates

Viol, une histoire d’amour. Forcément quand on croise un titre pareil, on ne s’attend pas à découvrir un conte merveilleux. Toutefois, ce roman de Joyce Carol Oates n’est pas une ode au voyeurisme malsain et aux abus sexuels. Au contraire, il nous raconte comment le hasard et la malchance peuvent faire basculer des vies, et comment cela peut avoir des répercussions pendant de nombreux mois, voire des années.

 viol, une histoire d'amour

Tina Maguire a voulu prendre un raccourci pour revenir chez elle le soir de la fête nationale. Accompagnée de sa fille de 12 ans, Bethie, elle coupe par le parc. Mais ils sont plusieurs à la voir, la croiser, lui parler, l’attraper. Entraînée avec sa mère dans un hangar à bateaux, la gamine parvient à se cacher au fond de la pièce, mais elle ne peut pas empêcher ses hommes de commettre un crime inimaginable, inhumain, une tournante qu’elle n’ose pas voir. Une fois qu’ils ont fini leur affaire et laisser cette mère pour morte, Bethie peut enfin s’extraire de sa cachette et aller chercher de l’aide.

Mais au-delà de ce traumatisme, elles ne sont pas encore sauvées. Il faut après cela témoigner, avoir recours à la justice, aux avocats féroces, à la foule véhémente. La peur les tenaille chaque minute passée dans cette ville et Tina sombre dans une violente dépression. Quant à Bethie, il y a un avant et un après, plus rien ne sera plus jamais pareil, cette expérience terrible l’a fait grandir d’un coup, elle n’est plus une petite fille rieuse et innocente.

Mais un homme, silencieux, secret, et surtout profondément touché, viendra apporté son aide vengeresse, dans l’ombre.

Ce qui est étonnant et intéressant dans ce roman c’est avant tout la narration : à la deuxième personne du singulier, le narrateur s’adresse à Bethie même si celle-ci ne peut pas l’entendre. Ce qui n’empêche pas une vision omnisciente quoique nimbée de zones obscures. Le fil de l’histoire est entrecoupée des paroles rapportés des journaux, des voisins, des rumeurs et des ragots qui accuseraient presque les Maguire. Les chapitres courts et la facilité de lecture font que les pages se tournent à une vitesse folle et il est dur d’esquisser un sourire pendant ce moment.

C’est vrai, c’est un livre pesant, un livre rude, même si, sincèrement, il aurait pu être beaucoup plus violent, plus cru. Ce roman raconte ce que traverse des milliers de femmes chaque année, même si ici c’est un cas extrême : la plainte, l’obligation de raconter et de re-raconter ce qui s’est passé, la mise en doute de ses propos, s’entendre dire qu’on a eu une attitude « ambigüe », les racontars méchants, les menaces, l’audience au tribunal, la peur que les suspects soient dits non coupables… Le viol, c’est un traumatisme, et derrière une machine judiciaire implacable qui peine à prendre en compte les sentiments humains.

Je ne vais pas vous encourager de tout cœur à lire ce roman, tout simplement parce que le sujet n’est pas facile. Toutefois, il est très bien construit et écrit, et on en ressort plus humble.

Tels étaient les faits, les avocats des suspects y insisteraient. Bethel Maguire avait douze ans. Bethel Maguire était la proie de l’affolement, de la panique, au moment de l’agression. Bethel Maguire n’avait été témoin d’aucun acte de viol perpétré sur la personne de sa mère, puisque de son propre aveu, pendant le viol, elle était cachée dans un coin obscur du hangar.

Elle n’avait pas vu le viol. Elle n’avait vu que les visages flous, incertains, d’un certain nombre de jeunes gens, dans le parc, à l’extérieur du hangar.

Le sentier qui longeait l’étang était mal éclairé. L’intérieur du hangar ne l’était pas du tout.

Comment cette enfant peut-elle être sûre de ce qu’elle avance ? Comment la croire ? Comment une enfant de douze ans pourrait-elle prêter serment ? Comment une enfant de douze ans pourrait-elle témoigner ?

Joyce Carol Oates, Viol, une histoire d’amour, traduit de l’anglais (États-Unis) par Claude Seban, aux éditions Philippe Rey, 15€.

La Nuit la Neige, de Claude Pujade-Renaud

Claude Pujade-Renaud est une écrivaine française prolifique qui a surtout été édité aux éditions Actes Sud. Je l’ai découverte grâce à mon master : je n’ai pour l’instant lu qu’un seul de ses livres mais ce fut un fabuleux moment de lecture. Je vais donc vous parler de cet ouvrage : La Nuit la Neige.

Ce roman est historique mais sans le côté rébarbatif de la chose. Le point de La-nuit-la-neigedépart de cette oeuvre est une nuit de décembre 1714, dans la ville de Jadraque, en Espagne. Anne-Marie des Ursins, au service du roi Philippe V depuis vingt ans et ancienne camarera mayor de feu la reine Marie-Louise Gabrielle, accueille Elisabeth Farnèse, duchesse de Parme et dans quelques jours, nouvelle reine. Mais à peine la rencontre eut elle lieu que l’influente et digne princesse des Ursins est chassé de la demeure royale par l’italienne. Que s’est-il donc passé cette nuit-là, dans l’intimité de la chambre ?
Au cours de récits, de témoignages croisés on entendra parler ces deux femmes, les hommes puissants du pouvoir, les amis, les premières dames, la famille pour retracer pendant plusieurs mois, plusieurs années l’évènement qui a peut-être changé le cours de l’Histoire. Et cette Histoire justement prend place devant nos yeux, le puzzle s’assemble au fur et à mesure des chapitres et nous dévoile les différentes combines, les mariages arrangés, les pressions et les manigances, entremêlées de religion, qui fondent le pouvoir. L’Espagne, territoire d’affrontement entre Habsbourg et Bourbons, est rythmée par des enfantements, des noces, des exils, des conseils plus ou moins judicieux et des objectifs qui l’ont façonné.

C’est un livre atypique sur les femmes mais aussi sur le pouvoir qui m’a d’abord plus par son côté historique, basé sur des faits réels et avérés, mais aussi par son traitement où chaque personnage a le droit à son temps de parole. On rentre alors dans les coulisses de la royauté au XVIIIe siècle avec délices, savourant les différences d’opinions entre différents camps, de la reine douairière exilé au roturier opportuniste en passant par la très jeune princesse qui a grandi trop vite. L’écriture s’est adapté à chaque personnage (et non l’inverse, ce qu’il faut souligner car trop rare !), sans répétitions, sans incohérences. J’avoue qu’au début, il m’a fallu un peu de gymnastique intellectuelle pour replacer les personnages ainsi que leurs relations mais on se fait très vite à ce mode de fonctionnement !
L’écriture de Claude Pujade-Renaud n’est pas renversante mais garde un soupçon d’originalité, mais c’est avant tout le travail de l’écrivain, sur le style comme sur la matière, le fond de l’oeuvre, que l’on peut sentir. Afin d’éviter aux lecteurs de trop se perdre, l’auteure glisse des indices permettant de très vite replacer dans le contexte qui est qui, sans pour autant alourdir le texte. Il faut également saluer la profondeur psychologique des deux personnages principaux, deux femmes remarquables qui ont donné leur vie pour le roi. Entre elles, pas de méchante ou de tyrannique qu’il serait aisé de montrer du doigt : cette nuit de Jadraque résulte de mécanismes plus complexes qu’il a fallu une vie entière pour comprendre.

Claude Pujade-Renaud a su créer une oeuvre intrigante, captivante, autant pour ses personnages sensibles que sa description si réaliste du pouvoir et de la royauté. Un livre vraiment hors du commun, unique et magnifique, à découvrir vite !