Dans le bleu de ses silences, de Marie Celentin

« Alexandrie m’apparut à la fois simple et complexe, riche de langues lointaines et de parfums exotiques, vive et surprenante en ses couleurs et ses mystères. Elle se voulait résolument grecque, mais tout en lançant à la mer et au monde entier les œillades insolentes de la jeunesse et de l’inexpérience. Alexandrie, dans ses convictions comme dans ses doutes, se voulait fière et envoûtante : elle n’eut aucun mal à me séduire. »

C’est ce qu’on peut lire dans les premières pages de ce livre monumental qu’est Dans le bleu de ses silences, le premier (PREMIER !) roman de Marie Celentin publié chez Luce Wilquin, maison d’édition belge que je vous conseille fort. Cet immense pavé de plus de 850 pages peut faire peur, et il y a de quoi. Mais quand on prend la peine de s’y laisser couler un petit peu chaque jour, ce livre peut vous accompagner pendant plusieurs semaines et, vous pouvez me croire : c’est un vrai ravissement.

La quatrième de couverture ne fait qu’effleurer le livre et mieux vaut ne pas s’y fier. Cette immense fresque nous plonge dans la ville grecque d’Alexandrie en pleine Egypte : une cité jeune certes, mais puissante. Une grande armée, un point incontournable pour le commerce, une porte ouverte sur l’Orient, et un pilier de la culture et de la sagesse. On oublie souvent de parler d’Alexandrie quand on évoque la puissance grecque dans l’Antiquité. On se souvient parfois du phare de Pharos ou de la grande Bibliothèque qui ont échappé à l’oubli à défaut d’avoir échappé aux flammes, mais c’est réduire cette cité à une toute petite partie d’elle-même. Alexandrie c’est aussi le règne de Ptolémée II, les démonstrations de richesse, les guerres, la politique, les esclaves, les secrets, l’immigration, la vallée de Nil, les mercenaires, le port, le rapport à Rome. Alexandrie, c’est Diounout la suivante égyptienne, Nathanyah l’esclave en quête de son affranchissement, Zénon le gestionnaire apprécié, Apollonios l’érudit, Bérénice la princesse impassible, Ptolémée le neveu royal exilé, Titus le Romain, Arsinoé la reine déchue.

En 800 pages, on a le temps d’apprendre à tous les connaître, ces personnages qui ont traversé notre histoire, qui ont forgé une certaine vision de l’Orient. Alexandrie était une ville de voyage, d’exil, d’apprentissage où la vie grouillait partout, sous toutes ses formes. Chaque quartier avait sa langue, sa classe sociale, son métier. Mais l’auteure nous emmène aussi dans les couloirs du Musée, les salles du Palais royal ou les plaines du Nil. Ce roman est une aventure et il faut s’y laisser emmener. On peut faire confiance à l’auteure pour ne pas nous laisser nous perdre. Grâce à une écriture intelligente dont le parti pris est de prendre son temps pour tout dire avec tous les détails nécessaires, on sait où l’on va et surtout d’où l’on vient. Une des grandes difficultés de cette œuvre est la multitude de personnages. Mais on s’attache très vite à chacun d’eux et on se souvient de ces héros sans difficultés une fois la lecture terminée. Le seul problème, c’est qu’il arrive très souvent que plusieurs personnages est le même nom (Arsinoé, Ptolémée, Apollonios par exemple) mais très vite l’auteure nous fait comprendre de qui il s’agit et nous abandonne pas dans le doute. Chaque personnage est dessiné avec précision et chaque psychologie est fouillée.

Je suis admirative de cette écriture qui fait preuve d’une grande rigueur. D’une part pour ne pas se perdre dans toutes ces données, ces personnages, ces lieux, mais aussi pour être proche de l’exactitude sur des données historiques. C’est fou d’avoir autant appris et aimé apprendre l’histoire de l’Egypte grecque. Mais Marie Celentin garde toujours en tête qu’il s’agit là d’un roman et elle distille au bon moment dans les bonnes mesures ses informations qui se fondent complètement dans le cœur du récit. Je n’ai pas trouvé ce livre scolaire ou trop formel même s’il est vrai que l’action est rarement au cœur du récit. En effet, l’écrivain préfère les dialogues, les descriptions, la narration, ce qui donne un rythme lent à l’image du fleuve du Nil. Mais cela passe plutôt bien à la lecture et convient bien à la taille du roman. On ne se lasse pas, on se laisse porter par la vie alexandrine. Toutefois le récit n’est pas qu’une juxtaposition d’histoires sur cette cité. De vraies intrigues sous-tendent le roman, parfois discrètes mais toujours présentes. Ces fils rouges tiennent le livre entier. Il y a même une énigme type policier !

Il y a quand même quelques défauts – il en faut ! Il est arrivé à deux ou trois reprises que des chapitres n’entrent pas directement dans le cours du récit et on sent que l’auteure les a un peu écrits pour elle. Dissertation sur des auteurs anciens, des tragédies grecques : ça n’apporte pratiquement rien à l’histoire et ça dure assez longtemps. Autre chose qui m’a fait tiquer : une intrigue est tendue pendant toute la première partie et finit un peu en queue de poisson sans plus d’explication, sans rebondissement par la suite.

Mais vu la taille de l’ouvrage, ce ne sont presque que des détails qui ne sont qu’une goutte dans l’océan de mots de Marie Celentin qui relève ici un véritable exploit. Pour nous faciliter tout de même la vie, des arbres généalogiques, un récapitulatif des personnages croisés et une carte sont à notre disposition à la fin de l’ouvrage. Je trouve par contre dommage que la couverture ait été si peu soignée : photo de mauvaise qualité, titre peu évocateur.

De manière globale, j’ai beaucoup apprécié ce premier roman qui regorge de surprises et de qualités. Les personnages sont excellents et ce voyage en Egypte a été exceptionnel, très réaliste. Une lecture que je conseillerais mais que je réserverais pour les grands lecteurs, curieux et patients.

 « J’ai longtemps cru que ma vie n’avait aucun sens, aucune consistance ; j’étais humble, inachevé, insignifiant. […] Aujourd’hui, je crois avoir compris ce qui fait la grandeur de l’homme : quels que soient nos talents, nos errances, la profondeur ou la douleur de nos souvenirs, la grandeur est ce moment précieux où nous acceptons d’être suffisamment ouverts au monde pour accueillir l’improbable et sublimer notre destin.

Et alors que je devrais me réclamer des paroles sacrées que m’ont enseignées mes amis du quartier judéen d’Alexandrie, c’est pourtant en grec que je pense couramment, c’est dans la sagesse hellène que je trouve les clefs qui m’ouvrent les secrets de mon âme. »

Marie Celentin, Dans le bleu de ses silences, aux éditions Luce Wilquin, 27€.

Les embuscades, de Roger Grenier

La rencontre avec Roger Grenier est imminente et vous y êtes tous conviés. Pour cela, rendez-vous le 18 octobre dans notre magnifique Ville Rose, et plus précisément à la librairie Etudes de l’université Toulouse-II Le Mirail (à 5 minutes du métro Mirail). Rendez-vous est donné à 14h30. Cette rencontre est organisée par mon master « métiers de l’écriture et de la création littéraire », M1 et M2 se serrant les coudes pour faire face à un timing difficile. A la fin de nos petites questions, vous pourrez poser les vôtres à Roger Grenier, puis faire dédicacer vos livres – ses œuvres seront en vente sur place. Je vous attends nombreux, et faites-moi signe si vous passez me voir, qu’on échange quelques mots 😉

Bref, tout ça pour introduire encore une chronique de notre cher Grenier. Cette fois, je me suis attaquée à un roman (qui a quand même de sacrées allures d’autobiographie par endroit…) : Les Embuscades.

 

On y rencontre Pierre, qui tient un magasin de photographie près des Pyrennées. Il fait la connaissance de Constance, une jeune fille hypnotique et pleine de vie qu’il lui demande de l’aider à passer en Espagne : en effet, nous sommes sous l’Occupation et les Allemands envahissent inexorablement la France.

La vie passe, les événements aussi. On retrouve Pierre à Paris, il a pour projet d’aider à la prise de l’Hôtel de Ville, et, surprise !, il y retrouve Constance qui ne peut s’empêcher d’être au cœur des événements. La Libération, la débâcle des nazis, un Paris en fin de guerre… Leurs chemins se séparent encore : Pierre qui a été gagné par l’amour du photo-reportage devient photographe de guerre. On l’envoie alors en Grèce où a lieu une violente guerre civile, jamais deux sans trois, c’est la dernière des embuscades : il recroise encore la route de cette jolie Constance.

L’Hôtel de ville

Constance, on lui court après sans le vouloir, elle souhaite beaucoup de choses, elle a beaucoup d’hommes dans sa vie mais rien ne lui convient. Trop exigeante, elle a besoin d’être là où les choses se passent, quitte à être sans réelles attaches profondes. Pierre et elle vivent l’Histoire et les grands événements de ce siècle marqué par les conflits, ils sont acteurs de ce qui pour nous est notre passé : en ont-ils réellement conscience ? On pourrait le penser. Réfléchir à l’avenir semble dans ce livre presque impossible, on ne peut être que dans le présent, vivant, ou celui figé par la pellicule de Pierre.

Comme bon nombre de ses livres, Roger Grenier a un rapport très particulier envers ses personnages, il les décrit avec force de détails, on croit les connaître, mais ils restent insaisissables, énigmatiques, ils nous échappent. Ils sont teintés d’une certaine mélancolie qui est toujours présente chez cette auteur. Quand la Grande Histoire module les petites, on ne sait pas laquelle des deux prend le pas sur l’autre.

J’ai aimé vivre ce passage clandestin en Espagne, j’ai adoré voir et sentir la Libération à l’œuvre et j’ai découvert une partie de l’histoire grecque que j’ignorais complètement. Cette figure de Constance m’a intriguée jusqu’au bout, encore maintenant je ne suis pas sûre de l’avoir bien comprise, elle est si particulière. Et ce n’est pas un défaut d’écriture ou un manque de réalisme et de profondeur psychologiques qui la rendent ainsi, non, elle a réellement été travaillée pour être si inaccessible, un exercice plus difficile qu’il n’en paraît.

J’ai, encore une fois, passé un bon moment de lecture avec Roger Grenier, et à force de parcourir son œuvre, j’ai remarqué quelques « radotages », quelques sujets sensibles ou aimés qui me font comprendre encore un peu plus ce grand auteur.

Roger Grenier, Les Embuscades, folio (1184), 6€.