Le monde de Sophie, de Jostein Gaarder

Retour sur une lecture qui m’a demandé un peu de temps – il faut dire que c’est un sacré pavé, dont la thématique demande de l’investissement. J’ai adoré cette découverte qu’apparemment tout le monde connaît déjà, en tout cas dans mon entourage, alors que personnellement j’en ignorais l’existence. Il s’agit du roman de Jostein Gaarder, Le Monde de Sophie.

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Sophie est une jeune fille qui va faire une drôle de découverte : on lui fait passer des mots, des lettres, et dans ceux-ci elle découvre des cours de philosophie, faits pour elle. Elle se prend au jeu et dévore tout, découvrant les épicuriens, Platon, Démocrite… Elle continuera son apprentissage aux côtés de son bizarre professeur de philosophie, voyageant à travers les époques. Mais au fil des pages, il se passe des événements étranges, la reliant à une autre jeune fille qui s’appelle Hilde. Ce qui plonge tout le monde, lecteur compris, dans la perplexité.

J’ai d’ailleurs été très désarçonnée sur ce point, d’autant plus qu’à la base je voulais m’attacher plus à Sophie. Mais l’auteur n’a pas souhaité nous faire mieux connaître cette jeune fille, et voilà qu’arrive une deuxième ! Heureusement, tout s’explique dans un beau retournement de situation que je n’avais pas vu venir, une bien belle mise en abyme très intelligente. Chapeau monsieur l’écrivain !

L’intrigue, l’histoire devient très intéressante à partir de la deuxième moitié mais tout le livre vous semblera agréable si vous appréciez la philosophie. Personnellement, j’avais l’envie de me replonger dans cette matière et de retrouver mes anciens cours. J’ai été déçue par cette vision très occidentale et européenne. De plus de très nombreux thèmes de philosophie – l’art, le langage, la religion par exemple – sont survolés voire pas traités du tout. Ce sont mes thèmes préférés donc… tant pis pour moi. Mais je comprends qu’on ne peut pas tout voir, après tout ce n’est qu’un roman, pas un cours magistral ! De plus, l’auteur a fait le choix de traiter des questions existentielles plutôt, ce qui prend tout son sens vue l’histoire du livre et nous permet ainsi de faire un large tour du propriétaire. La philosophie est vue chronologiquement : j’ai apprécié de découvrir les retentissements du philosophe précédent sur le suivant, etc. De plus, le narrateur remet bien les choses dans leur contexte, on ne perd pas le fil, même si certaines pages sont plus compliquées que d’autres.

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Un roman à lire, oui, sans aucun doute. Mais n’hésitez à le faire quand vous en aurez vraiment l’envie et à prendre votre temps. La démarche de l’auteur est vraiment sympathique et il la réalise d’une bien belle façon. On devrait mettre ce roman au programme du lycée, assurément !

Jostein Gaarder, Le Monde de Sophie, traduit et adapté  du norvégien par Hélène Hervieu et Martine Laffon, aux éditions Point, 10€.

La Vague, de Todd Strasser (lecture commune d’avril 2017)

Ce mois-ci, pour la première fois, j’ai explosé le compteur. J’ai lu la lecture commune d’avril en une journée et ça…. avant la fin de mois, un vrai exploit en soi. Il faut dire que je suis extrêmement contente de mon choix ! La Vague de Todd Strasser a donné un film que j’avais tout simplement a-do-ré, qui m’avait époustouflé, et j’attendais un peu la même chose du livre.

la-vagueRésultat atteint : j‘ai été incroyablement heureuse et émue de retrouver cette histoire qui a encore eu cet effet coup de poing sur moi. Aux États-Unis, un professeur d’histoire, Ben Ross, est un peu embêté quand ses élèves lui posent cette question à laquelle il peine à répondre : pourquoi les Allemands ne se sont pas rebellés face aux atrocités nazies ? Un sujet délicat dont la réponse dépasse les mots. C’est alors que l’idée d’une expérience lui vient en tête. Faire comprendre à ces lycéens ce que chacun peut trouver d’enthousiasmant dans un tel mouvement où l’individu s’oublie pour le groupe. Démontrer comment on peut être embrigadé et amené à faire des choses qui nous semblaient impossibles auparavant. Et son expérience va de très loin dépasser les murs de sa classe et ses espérances les plus folles. Et si celle-ci lui échappait ? A partir de quel moment est-il devenu le leader de ce mouvement, la Vague ? A partir de quel moment les événements ont pris une telle ampleur ? « La Force par la Discipline, la Force par la Communauté, la Force par l’Action. »

Inspiré de faits réels, cette histoire vous prend aux tripes. On comprend cet emballement collectif, cette puissance du groupe, cette discipline qui renforce. On comprend pourquoi se réunir devient presque vital pour ces jeunes ébahis des effets positifs de cette expérience qu’ils se sont complètement appropriés : effacer les clivages au sein de la Vague. Mais peu nombreux sont ceux qui réalisent les effets pervers de ce mouvement. Alors que parents, corps enseignants et quelques élèves s’inquiètent et pâtissent de ce parti à l’intérieur du lycée, les participants eux ne réalisent pas encore que dans cette quête du pouvoir, ils y perdent leur libre arbitre, leur volonté de réfléchir par eux-mêmes.

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Dans la salle, les cinq rangées de sept bureaux individuels étaient impeccables. A chaque bureau se tenait assis un lycéen bien droit, dans la position que Ben leur avait apprise la veille. Le silence régnait. Ben balaya la pièce du regard, mal à l’aise. S’agissait-il d’une blague ? Ici et là, certains réprimaient un sourire, mais ils étaient en minorité face au nombre de visages sérieux regardant droit devant d’un air concentré. Quelques-uns lui lancèrent des regards interrogateurs, attendant de voir s’il irait plus loin encore. Le devait-il ? C’était une expérience tellement hors normes qu’il était tenté de la poursuivre. Que pouvaient-ils en apprendre ? Et lui-même, qu’en retirerait-il ? L’appel de l’inconnu fut le plus fort, il se devait de découvrir où tout cela les mènerait.

Todd Strasser va droit au but, sans grandes réflexions et c’est tant mieux. Le lecteur observe et c’est à lui de se poser des questions en même temps que les lycéens qui découvrent par a + b ce qu’a pu être l’embrigadement des Allemands dans le nazisme. C’est vraiment un récit fort, direct. On s’attache aux personnages et les voir évoluer de cette façon nous surprend, nous désarçonne. Ben Ross est d’une profondeur psychologique incroyable, tracée seulement en quelques lignes dans ce court roman. Clairement, la narration est menée d’une main de maître entre des dialogues qui font avancer l’intrigue et des péripéties qui s’enchaînent avec liant. Il y a une belle énergie dans ce roman, un élan qui mène vers l’inéluctable et que l’on suit, presque dépendant : on veut savoir comme cet organisme nouveau et incroyable au sens premier du mot va finir : grandir encore et encore en avalant tous ceux qui sont autour de lui, ou échouer en se heurtant enfin à la conscience de ceux qui ne se sont pas fait avoir par cet appel des sirènes ? Est-ce que cela va rester un jeu ou virer en dictature ?

logo_la_vagueL‘écriture est parfois trop hâtive, c’est vrai. Et certaines conversations ne m’ont pas entièrement convaincue. Et même si j’ai globalement beaucoup aimé ce roman, que je vous conseille vivement de découvrir, j’ai été très déçue par la fin en queue de poisson. Ils l’ont modifié dans le film et ils ont bien eu raison ! Le film conclut mille fois mieux cette histoire que le livre. Mais peu importe, regardez le film, lisez le livre ! Vraiment, j’insiste !

Todd Strasser, La Vague, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Aude Carlier, aux éditions Pocket, 6€20.

Le Royaume, d’Emmanuel Carrère

51uirlrlmtl-_sx195_Emmanuel Carrère est un nom qui traîne dans ma wishlist depuis pas mal de temps. J’en entends du bien, du mal, beaucoup d’avis très différents, partagés sur cet auteur et ses œuvres. Bref, tout ce qu’il faut pour aiguiser ma curiosité. J’ai donc sauté sur l’occasion d’avoir du temps devant moi pour découvrir un de ses livres qui me faisait de l’œil – et non, il ne s’agit même pas de Limonov –, Le Royaume.

Qu’il est compliqué de résumer cette briquette de plus de 600 pages. Autobiographie, enquête sur les premiers Chrétiens, récit et fiction historique. Oui, oui, vous avez bien lu, ça parle de religion (et je lis ça par le plus grand des hasards à la période de Noël!). Mais ne fuyez pas ! C’est un livre fleuve très spécial, unique en son genre, qui cache d’immenses trésors.

Pendant trois ans, l’auteur a été chrétien. Vraiment chrétien. Il allait à la messe, il étudiait les Évangiles, il a fait baptiser ses enfants, bref il était ce qu’on appelle un croyant. Ce livre, il l’écrit en tant qu’agnostique. Il revient sur cette période étrange de sa vie qui s’est déroulé il y a déjà vingt ans de cela. Entre temps, il a vécu, il a écrit. Mais c’est avec une sorte de fascination et d’envie de comprendre qu’il reparcoure les Évangiles. Le Nouveau Testament, il le voit aujourd’hui avec un œil d’enquêteur, d’historien, de romancier, d’homme tout simplement. Qui était Paul ? Quel a été son parcours ? Et Luc ? Est-ce bien lui qui a écrit telle ou telle page qu’on relit encore dans nos églises ?

Emmanuel Carrère nous fait revenir dans le passé, à Rome, à Athènes, en Macédoine, à Jérusalem… Les écrivains officiels du Nouveau Testatement ont voyagé, ont rencontré des fidèles, ont dirigé des églises, ont eu des tensions entre eux. Comment sommes-nous partis de la religion juive pour donner naissance aux premières étincelles de vie de la chrétienté avec Jésus en son centre ? Et que dire de l’eucharistie ? Que dire de la Vierge Marie ? Que dire de la résurrection ?

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Toutes ces interrogations, Emmanuel Carrère les a eut. Et bien avant lui, ceux qu’on appelle aujourd’hui les apôtres les ont eu également. Ce livre nous permet de revivre ces moments charnières.

Alors oui il y a des suppositions, des interprétations. Oui, il y a sûrement aussi des inventions, de l’imagination. Mais l’auteur ne cache rien de tout cela. Ce n’est pas un documentaire historique, soyons clair là-dessus. C’est une proposition, une invitation pour suivre une partie de la vie des premiers Chrétiens. Et c’est fait avec beaucoup de talent, d’ingéniosité. L’auteur ne nous quitte jamais, c’est à travers lui, à travers ses mots et sa vie que l’on fait ce voyage. Et ce lien que l’on tisse avec lui, quand il nous parle de cette maison achetée en Grèce, des vacances avec son meilleur ami, ce lien nous rapproche et fait qu’on le suit avec confiance dans l’histoire qu’il nous raconte. Comme lui, on doute, on enquête, on échafaude des théories. Il partage avec nous ses avis, ses convictions, mais jamais ne nous les impose. A part de rarissimes lignes, je pense que personne ne sera froissé à la lecture de ce roman, et ça c’est une prouesse.

L’auteur est très honnête avec nous, il nous livre des pans de son intimité, il est aussi critique envers lui-même… tout en restant lui-même. A la fin du Royaume, je ne savais pas qui de lui ou de moi avait vraiment besoin de ce livre, je ne savais pas à qui cette œuvre fut la plus profitable. Car j’ai abordé également ce livre de façon très personnelle, avec mes croyances, mes opinions, ma curiosité. Et même s’il s’agit là d’un vrai pavé dont la lecture a duré des jours et des jours, je ne me suis jamais ennuyée, j’ai beaucoup apprécié cet ouvrage. Replonger dans le premier siècle sur des territoires inconnus, apprendre les dissensions entre juifs et premiers chrétiens, faire la rencontre de Paul et de Luc, espionner Emmanuel Carrère quand il étudiait la Bible. Tout m’a plu, tout m’a intéressé.

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Alors oui, il est certain que Le Royaume n’est pas une lecture qui plaira à tout le monde. Il est certain que ce n’est pas non plus une lecture à mettre entre toutes les mains. Mais je vous invite sincèrement à pousser les portes de ce livre juste, sans prosélytisme, généreux et sincère. Une belle découverte, une écriture passionnante.

Emmanuel Carrère, Le Royaume, aux éditions folio, 8€70.

Le NaNoWriMo 2016

Novembre approche. Winter is coming. Et avec lui, le NaNoWriMo.

Mais si, vous savez, ce défi fou qui implique d’écrire 50 000 mots en un mois. Cet événement mondial et communautaire auquel des milliers de personnes participent à travers le monde. Ce pari incroyable que j’espère bien relever pour la quatrième année consécutive.

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Et chaque année, je m’investis plus, chaque année ça va plus loin. Mais faisons les choses dans l’ordre.

Ecrire quoi ? Quel va être mon sujet pour cette année ? Je vous avouerai que je me suis posée la question longtemps, sans vraiment me presser, sans être très inquiète non plus. Au fil des éditions, je suis de moins en moins stressée vis-à-vis du NaNo et je l’aborde hyper sereinement. Toutefois, il vaut mieux savoir – ne serait-ce que vaguement – sur quoi on va écrire pour se lancer le jour J.

nympheas2Dans un coin de ma tête, a surgi l’envie d’écrire sur la peinture, sur l’impressionnisme et même plus précisément : sur Monet à Giverny. L’année dernière aussi, j’avais écrit une fiction autour d’un homme dans un lieu – Victor Hugo à Guernesey en l’occurrence.

Sauf que je n’y connais franchement pas grand-chose en impressionnisme ou plus globalement en peinture, je ne suis jamais allée à Giverny et j’en sais vraiment peu sur la vie de Monet. Je suis juste tombée amoureuse, bêtement, comme plein de monde, de ses Nymphéas. Pendant quelques temps, j’ai donc gardé cette idée en ligne de mire. Mais les jours ont filé et malgré les vacances qui venaient enfin d’arriver, j’ai bien compris que je n’aurai jamais assez bossé mon sujet pour être prête le premier novembre.

J’ai donc longuement hésité. Regarder dans mon répertoire d’histoires à l’état embryonnaire pour en avancer une : pourquoi pas ? Ce serait assez facile pour moi, les mots me viennent assez vite au NaNoWriMo, je suis sûre que je pourrais atteindre les 50k.

vh-hh-2Mais voilà, il y a un autre projet qui m’obnubile et me vampirise complètement : le NaNo de l’année dernière. Son nom de code est Roman3_01 ou SLFDG (pour Sur les falaises de Guernesey). Le premier jet a été terminé en janvier dernier et contrairement aux autres auparavant, c’est un texte que je n’arrive pas à laisser tranquille. Normalement, je laisse une histoire en jachère de longs mois voire années avant de le reprendre. Mais pour SLFDG, je ne passais pas une semaine sans y penser, sans prendre des notes, sans repenser l’intrigue, sans l’ouvrir pour zieuter ce que j’avais écrit. Victor Hugo et son exil à Guernesey ne sont jamais sorti de ma tête, et cela va faire plus d’un an que c’est comme ça. Plus d’un an à lire du Hugo ou sur Hugo, à réfléchir à cette fiction et à ses ramifications.

J’ai de beaux projets pour ce roman : la trame de fond à refaire, des intrigues secondaires à repenser complètement, des personnages à remodeler. Et j’y pense constamment. Dans le doute, j’en ai parlé à mes amis, leur expliquant ma situation, et ils ont été unanimes : pourquoi me retenir d’écrire sur ce sujet puisqu’il est évident que c’est celui-ci que je veux !

Donc c’est officiel : cette année, je serais NaNoRebelle. Je vais réécrire complètement de A à Z le roman que je chéris tant. Et croyez-moi, il y a beaucoup de boulot, et de quoi faire 50 000 mots. C’est bien la première fois que je suis objectivement peu certaine de réussir mon NaNo tellement la tâche me paraît titanesque, mais je sais déjà que ce ne sera que du plaisir. Bien sûr, je bloguerai et twitterai ça… à condition que vous en fassiez de même si vous aussi vous participer au NaNo !

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Le rythme de mes lectures et donc le rythme des publications sur le blog risquent de ralentir. Il faut dire que je compte beaucoup m’investir dans cette édition du NaNo. J’accueille d’ailleurs chez moi la Kick-Off toulousaine – le première nuit d’écriture entre le 31 octobre et le 1er novembre – chez moi ! Si vous êtes intéressés pour venir, n’hésitez pas à m’envoyer un NaNoMail 😉

Des vies en mieux, d’Anna Gavalda

Je suis en retard, je suis en retard. Déjà parce que je n’ai pas publié d’articles depuis longtemps. Il faut dire que j’ai été très très occupée ces derniers temps. Mais surtout parce que j’ai attendu le dernier moment pour lire la lecture commune du mois d’avril. Et c’est in extremis que je poste donc ce billet.

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Bref, passons au vif du sujet : Anna Gavalda. J’ai tout lu d’elle. Je l’aimais beaucoup ado avant de grandir et de me rendre compte que ça sonnait un peu creux ces personnages aux cœurs fendus. Très sincèrement, je pars avec un a priori négatif sur cette auteure, je n’y peux rien, c’est comme ça, c’est complètement personnel et subjectif. Et comme si j’aimais me faire du mal, j’ai choisi de mettre son dernier livre parmi les lectures communes. Il s’agit de Des vies en mieux qui retrace trois parcours distincts.

51nj-u72i0l-_sx328_bo1204203200_Billie est la première (qui avait eu droit d’ailleurs à son livre à elle il y a quelques temps). Et autant vous dire que ça commençait très mal pour moi cette histoire, car j’ai détesté cette première partie. Je levais les yeux au ciel à chaque ligne. Un monologue oral qui retrace l’histoire de sa rencontre et de son amitié avec Franck autour d’une pièce de théâtre. Sur fond d’enfance malmenée et solitaire bien sûr, pourquoi faire du neuf quand la vieille recette des âmes meurtries qui se rencontrent fonctionne, hein ? Je ne me suis pas du tout attachée aux personnages, c’est même le contraire. Passons au reste de l’opus sinon je vais m’énerver.

[Les deux derniers récits ont été déjà publiés dans La vie en mieux.] Dans la deuxième partie, on rencontre Mathilde, une jeune fille qui oublie son sac dans un café. Un homme lui rend heureusement la semaine suivante. Encore une rencontre gavaldienne qui va mener notre personnage à reconsidérer sa vie pour en changer. Mais ce récit m’a paru beaucoup plus plaisant : le cadre urbain, une héroïne actuelle moins sujette aux clichés et surtout une partie de cache-cache entre les deux protagonistes qui remet du rythme, de l’intrigue dans ce livre. J’ai trouvé cela bienvenue suite au fiasco de Billie.

la-vie-en-mieuxLa dernière partie raconte l’histoire de Yann, un jeune homme à la vie et au couple un peu ennuyeux et convenus qui voit la vie d’une autre couleur après avoir rencontré ses voisins. Pourquoi pas ? J’ai eu énormément de mal avec les personnages de cette histoire, ils ne me semblaient pas réalistes et je ne savais pas par quel bout les prendre pour mieux les approcher. La fin est un peu tarabiscotée. Je n’ai ni aimé ni détesté ce récit. Disons que j’ai essayé de suivre, de m’y faire, mais qu’en fin de compte, je me suis plutôt ennuyée.

Encore une fois, un avis assez négatif. Anna Gavalda passe vraiment à côté de quelque chose et ses lecteurs aussi. Car elle a un vrai talent : dans les centaines de pages qu’elle a publié, on trouve de vrais pépites. Mais il faut qu’elle arrête de nous rabâcher la même rengaine d’une année sur l’autre. J’aimerais tant voir du neuf, et arrêter d’être déçue de façon systématique. Je veux être surprise, et ce qui me met le plus en colère, c’est qu’Anna Gavalda est vraiment capable de nous surprendre mais qu’elle se complaît de plus en plus dans son petit cocon de mots peuplés de personnages tristounets, de sentiments mielleux, de mélancolie sur fond de coucher de soleil. Il y a des façons d’aborder la souffrance, les épreuves, la relation à l’autre, sans passer par un filtre Instagram et une couche de sucre. Décidément, je ne suis pas faite pour aimer Anna Gavalda.

Anna Gavalda, Des vies en mieux, aux éditions J’ai lu, 7€80.

Femmes de dictateur, de Diane Ducret

[…] Dans la route pour la conquête du pouvoir, les dictateurs ont très vite compris qu’ils n’avanceraient guère sans gagner avant tout les femmes à leur cause, sans les unir à leur destin. Et pour conquérir le pouvoir et s’y installer, chacun d’eux va s’appuyer sur les femmes. Filles de noce ou grandes bourgeoisies intellectuelles, simple passade ou amour passionné, elles sont omniprésentes dans la vie des dictateurs. Ils les violentent ou les adulent, mais se tournent systématiquement vers elles. […] Ils sont cruels, violents, tyranniques et infidèles. Et pourtant, elles les aiment. Trompées avec d’innombrables rivales, sacrifiées à la dévorante passion de la politique, épiées, critiquées, enfermées, elles résistent. Parce qu’ils les fascinent. Parce qu’ils ont besoin d’elles.

9782262034917Les romans, c’est très bien, mais de temps en temps, j’aime sortir de ce genre fictionnel. Toutefois, j’apprécie toujours autant qu’on me raconte des histoires, et c’est encore mieux si ce sont celles de personnes ayant réellement existées. Femmes de dictateur de Diane Ducret était donc un choix idéal. En quelques chapitres, on découvre les femmes qui ont aimé ou ont été aimées par ces grandes figures tyranniques qui ont peuplé notre Histoire au siècle dernier. Il y a toujours une curiosité malsaine pour l’intimité, la vie privée de ces hommes qui ont bousculé le destin de centaines, de milliers de personnes. On s’imagine pouvoir mieux les comprendre – sans les excuser pour autant bien sûr.

Dans cet ouvrage, Diane Ducret nous entraîne dans l’ombre d’Antonio Salazar, de Joseph Staline, ou de Mao. Elle nous fait découvrir les amantes, les épouses, les maîtresses, les relations plus ou moins publiques, plus ou moins importantes, plus ou moins partagées de ces dames qui ont fait partie de l’Histoire, à leur échelle. De l’incontournable Eva Braun, à la discrète Catherine Bokassa, en passant par l’orgueilleuse Elena Ceausescu, Diane Ducret nous fait faire un tour assez large de toutes ces femmes que l’on peut trouver proches du pouvoir : celle qui ignore tout, celle qui aime jusqu’à la mort, celle qui profite du statut de son mari, celle qui préfère le secret. Le point commun ? La passion : l’amour de l’un pour l’autre, mais aussi la haine, l’obsession.

evaDiane Ducret a écrit ce livre avec beaucoup d’intelligence. Chaque chapitre est la fois court et complet. En quelques pages, on fait le tour de toutes les femmes qui ont gravité autour d’un homme. L’auteure a fait le choix de ne pas respecter un ordre chronologique stricte, en faveur d’une construction plus judicieuse qui incite à la lecture. On arrive à un moment clé, par exemple, qui finit presque en cliffhanger, pour repartir dans le passé sur les origines d’une rencontre. C’est très habile et très judicieux : cela empêche le lecteur de s’ennuyer devant ce qui pourrait paraître comme une énumération des faits.

Mais dans tous les cas, c’est bien plus qu’un simple listing d’informations biographiques. Diane Ducret a réalisé là un travail de fourmi, partant à la recherche des lettres, des témoignages, des conversations, des journaux intimes pour rentrer plus en avant dans la vie de ces hommes et femmes. Comprendre leurs motifs, leurs pensées, leurs désirs, leurs amours, voilà une vraie partie du travail de l’auteure qui redonne une certaine humanité à ces êtres si éloignés de nous, qu’on ne connaît qu’à travers des pages de livres d’Histoire pour les plus fameux d’entre eux.

ob_54f2a8_imageAttention, nous ne sommes pas là pour revenir sur la vie politique de ces dictateurs et leurs actes. On ne remet pas ça en cause. Non, c’est l’autre versant de leur existence que Diane Ducret cherche ici à percer : le premier coup de foudre, le grand amour, le mariage par raison plus que par envie, l’amante délaissée, la jalousie suprême. Tout ce qui fait battre les cœurs plus fort (trop fort parfois…).
Ce n’est pas un livre d’éloge sur l’amour ou la passion, mais plutôt sur ses failles. Il n’en reste pas moins très intéressant d’en savoir plus sur ces hommes si lunatiques, parfois tyranniques, parfois charmants, parfois cruels, parfois attachants, mais toujours puissants. De plus, les chapitres sont agencés de façon réfléchie : le chapitre sur Lénine, par exemple, précède celui de Staline, et historiquement, cela est plus facile à comprendre pour le lecteur.

Femmes de dictateur est un opus qui allie rigueur historique et écriture sensible. C’est un livre à la fois instructif et intelligent qui nous éclaire sur ces presque inconnues qui ont pourtant laissé une marque dans l’Histoire. Un deuxième tome est sorti il y a plusieurs mois, que je vais bien sûr m’empresser de lire.

Diane Ducret, Femmes de dictateur, aux éditions Pocket (14891), PRIX

Hippocrate aux enfers, de Michel Cymes

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C’est d’abord le titre – plus que l’auteur – qui m’a attirée : Hippocrate aux enfers de Michel Cymes. Le sous-titre disait : Les médecins des camps de la mort. Et là j’ai tout de suite compris que c’est un thème qui allait me toucher, me parler. Je n’ai aucun lien, rien, avec l’atrocité commise par les nazis dans les camps : pas de famille touchée, pas de racines juives. Mais ici on touche à quelque chose de plus universel : l’humanité et comment on peut arriver à perdre la sienne pour devenir un monstre.

Et c’est cette question que s’est posé l’auteur ici. En tant que médecin, il n’a pas pu rester de marbre alors qu’il entendait dire autour de lui que certaines expériences menées dans les camps avaient pu être utiles à la science. Ces deux grands-pères ont connu les camps, on imagine alors tout à fait pourquoi ces paroles ont résonné en lui. Il devait comprendre, essayer de savoir ce qui c’était passé, et pourquoi, et comment. À son échelle, sans être historien, il a donc fait des recherches.

Dans ce livre assez court, on découvre alors le destin d’hommes (et un tout petit peu de femmes, ce qui était représentatif du corps médical de l’époque) qui ont voulu gagner l’estime du parti, qui ont voulu exercer leur sadisme sans retenue, qui ont voulu mener des expériences trop vite, trop fort. Les motifs et les parcours sont divers, mais un seul fait revient : la cruauté, l’inhumanité et malheureusement beaucoup trop souvent : la mort.

Chapitre par chapitre, on découvre des noms qui ressurgissent des procès de Nuremberg : des médecins, des chirurgiens. On apprend aussi le contenu de certaines expériences et la façon dont on a essayé de justifier : des prisonniers qui meurent de soif, d’hypothermie, du typhus qu’on a leur a véhiculé exprès, de blessures graves qu’on leur a infligées. Les vivisections, le voyeurisme, la misère, les mensonges, et le tout sans anesthésie s’il-vous-plaît. Les camps ont été une aberration de l’histoire humaine. Mais au-delà, à quoi servait de faire mourir des centaines, des milliers d’être humains pour des expérimentations médicales qui étaient censées sauver des gens ? Je ne saisis pas.

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Michel Cymes a retracé l’histoire de ces personnes responsables, il a fouillé pour savoir pourquoi. Il a trouvé le comment, le grâce à qui (le funeste nom d’Himmler revient partout). Il a trouvé également comment se sont finies les choses pour eux (les peines légères à Nuremberg, les disculpations, la retraite sous le soleil de l’Amérique du Sud, le suicide parfois, la reprise de leur travail en médecine…). Il a trouvé des traces en France, ou dans les camps, dans les archives, les livres spécialisés. Il a trouvé des courriers, des témoignages. Mais il n’a pas trouvé le pourquoi. Pourquoi un médecin devenait un monstre. Pourquoi le serment d’Hippocrate qu’ils prêtent tous était jeté aux orties.

J’ai affiché dans mon bureau les photos de certains d’entre eux. Parfois je les observe pour essayer de comprendre ce qui a pu les transformer en bourreaux, ce qui, dans leur personnalité, leur histoire, a pu entrer en réaction physique avec cette période monstrueuse et donner ce composé chimique incroyable apte à transformer un médecin en assassin, un chercheur en tueur.

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Ce livre est écrit avec beaucoup de pudeur même s’il traite ce thème sans trop de détours. La plume de Michel Cymes m’a semblé honnête, consciencieuse de chercher des réponses – à défaut de les trouver. A aucun moment, il ne nie la douleur de toutes les autres victimes de la guerre, bien sûr. Mais on comprend aisément qu’en tant que médecin, ce sujet l’interroge particulièrement. J’ai beaucoup appris de cette lecture, et j’ai mené ma réflexion plus loin qu’elle ne l’était grâce à elle. Dans un sens, c’est un livre qui m’a fait avancée et qui m’a remis en mémoire des faits que personne ne devrait oublier, ou pire, nier. La lecture est rapide, instructive, éclairante. L’écriture est très personnelle, mais on ne l’apprécie que plus ; elle est aussi très documentée.

Un livre à découvrir.

Michel Cymes, Hippocrate aux enfers, Le Livre de Poche, 6€60.rat-a-week