Kinderzimmer, de Valentine Goby

Devant la flopée d’éloges et parce que ce livre se déroule pendant la Seconde Guerre mondiale (un contexte que j’apprécie dans la littérature), j’ai fait des pieds et des mains pour me procurer Kinderzimmer de Valentine Goby à la médiathèque. J’ai finalement réussi, non sans difficultés, en est ressortie une lecture éprouvante, mais dans le bon sens du terme.

 kinderzimmer

Kinderzimmer, la chambre des enfants. Une aberration, une étincelle de lumière dans la noirceur et la puanteur du camp de Ravensbrück.

Mila est une déportée politique française. Elle codait des partitions et aidait le résistance, ça lui vaudra le camp avec sa cousine Lisette. Là, elle découvre une autre monde, un autre langage, d’autres pratiques. Les autres femmes lui renvoient son reflet peu à peu famélique, malade, faible, crasseux. Ayant perdu sa mère très jeune, elle ne comprend pas vraiment la mécanique interne des femmes, mais elle sait une chose, dans son ventre, elle porte un enfant. Mais elle préfère l’ignorer, elle a la conviction que cela peut la conduire à sa perte, et de toute façon, s’attacher à un bébé dans ses conditions, ce n’est vraiment pas la peine. Alors les semaines, les mois passent. Il y a les privations, les blessures, les punitions, l’allemand qui claque aux oreilles, le fouet qui claque sur le dos des voleuses. Il y a la fumée du crématorium, le Waschraum débordant d’excréments, les paillasses minuscules, les querelles et l’amitié. La mort, des morts partout.

Un récit de la vie en camp de déportation, particulièrement fort, car nous sommes plongé dans la tête de Mila, et nous découvrons en même temps qu’elle le froid et les Block, le Revier et le Betrieb. C’est glaçant, c’est choquant, mais c’est aussi très beau à lire. Puis il y a ce moment, cette naissance qu’elle aurait voulu ignorer et la découverte qu’il y a un lieu pour les nourrissons, les bébés, les tout-petits. Maigrelets fils et filles de déportés. Une vie qui débute dans un lieu de mort : ça ne peut être qu’un signe d’espoir.

Vous l’aurez compris, c’est un livre fort, mais le plus surprenant est cette écriture, déroutante et obsédante, mélange de narration aux différentes personnes, d’un point de vue omniscient et interne. C’est un peu fou, mais on ne peut que l’être un peu avec l’épuisement causé par Ravensbrück. Ce roman, c’est aussi un mélange de langue, du français et de l’allemand bien sûr, mais aussi du polonais et d’autres encore, inconnues. En fait, ce qui a été éprouvant dans cette lecture, c’est que j’ai vraiment eu l’impression d’y être, pas en tant que spectatrice, mais en tant que déportée. Autant vous dire que ça fait froid dans le dos, mais il faut saluer le génie de la plume qui permet cela.

Toutefois deux bémols : le premier, c’est cette introduction qui n’introduit pas bien du tout. Je l’ai trouvé affreusement artificielle et vraiment dérangeante. Le roman commençant ainsi, j’ai vraiment eu peur pour la suite, heureusement, tout s’est très vite arrangée, et j’ai été comblée par cette écriture qui dit la réalité, qui la construit par touches et détails, une accumulation qui forme un univers dont on prend peu à peu conscience, en même temps que Mila. Deuxième mauvais point qui n’en ai pas forcément un, mais il me semble plus juste de repréciser : en réalité, contrairement à ce que le titre et la quatrième de couverture veulent nous le faire penser, le sujet de la Kinderzimmer ne constitue tout au plus qu’un cinquième du roman, le sujet des bébés, à peine plus. J’ai bien peur que ce soit là une petite astuce artificielle d’éditeur pour jouer sur la corde sensible et faire vendre un chouilla plus (et je dois avouer que ça marche, en tout cas avec moi). Mais je reprécise que cette description d’une vie au camp est vraiment saisissante et mérite toute entière d’être lue, et pas seulement les passages dans cette crèche de petit déportés.

Bref, une lecture que j’ai trouvé vraiment surprenante par la force de sa langue poétique, ses audaces de narration et ce talent inimitable à nous plonger dans ce monde. À découvrir.

Valentine Goby, Kinderzimmer, aux éditions Actes Sud, 20€.

L’Horreur de Dunwich, de Howard Phillips Lovecraft

« Quand un voyageur dans le centre nord du Massachussets prend la mauvaise direction au carrefour du péage d’Aylesbury juste après Dean’s Corners, il découvre une campagne étrange et désolée. (…) On ne peut s’empêcher de flairer dans le rue du village, la vague présence d’une odeur maligne, comme celle de la putréfaction et de la moisissure accumulées au cour des siècles. C’est toujours un soulagement de quitter cet endroit en suivant la route étroite qui longe la base des collines et franchit la plaine pour rejoindre enfin le péage d’Aylesbury. Plus tard on apprendra peut-être qu’on a traversé Dunwich. Les étrangers passent à Dunwich le plus rarement possible, et depuis certains moments d’horreur, tous les écriteaux qui indiquaient sa direction ont été abattus. (…) Deux siècles auparavant, quand la race des sorcières, le culte de Satan et les mystérieux habitants des forêts n’étaient pas objets de plaisanteries, c’était l’usage d’invoquer des motifs pour éviter le village. A notre époque raisonnable  – car l’horreur de Dunwich en 1928 a été étouffée par ceux qui eurent à coeur de préserver la paix de la ville et du monde  – on l’évite sans savoir exactement pourquoi. »

Etant entourée dans la vie de tous les jours par des fans de fantasy, on m’a conseillé à de nombreuses reprises de lire un des classiques du genre, autrement dit, de lire Lovecraft. Je ne suis pas réfractaire à la fantasy mais c’est vrai que ce n’est pas vers ça que je vais aller de prime abord. J’ai donc commencé doucement avec une courte nouvelle de l’auteur, écrite en 1928 : « L’Horreur de Dunwich ».

Dans cette ville lugubre du Massachussets se trament des choses pour le moins étranges. Un enfant du nom de Wilbur Whateley naît dans d’étranges circonstances. Plus étrange encore est la vitesse phénoménale à laquelle il grandit. Sa famille est considérée dans le village comme maléfique et ses membres seraient des sorciers ou encore des adeptes de rites sataniques. Et les bruits, les événements inquiétants qui se déroulent dans leur demeure n’en sont que plus troublants : des détonations se font entendre régulièrement sur cette colline à l’écart du reste des habitations et une odeur nauséabonde empeste les alentours. Un jour, la mère de Wilbur disparaît sans laisser de trace (lors d’une nuit d’horreur où des cris retentissent dans la vallée et où des éclairs zèbrent le ciel…) alors que celui-ci devient de plus en plus taciturne et effrayant. Grommelant un parler inconnu, il sort pour la première fois de Dunwich afin de consulter un grimoire ancien, le Necromicon. Comme porté par une force mystique il veut à tout prix s’emparer de l’ouvrage mais on refuse de lui céder. Il ne reste alors qu’une solution : le voler. Même si Wilbur n’a pas encore fini sa « quête », ses intentions maléfiques semblent avoir porter ses fruits : en effet, le village est sous l’emprise d’un mal mystérieux, entre sortilège et monstre. L’horreur, à Dunwich, ne fait que commencer.

Cette nouvelle est admirablement écrite et travaillée ; tout est pensé pour faire surgir en vous ce frisson, ce doute qui ne vous lâchera pas. Dès les premières lignes, la peur s’insinue sournoisement. L’univers de cette histoire est terriblement sombre et dangereuse. Il y a bien sûr des moments plus creux pour nous permettre de souffler mais jamais votre vigilance ne pourra s’affaiblir. C’est une nouvelle sous haute tension, mêlant à la fois mythe, légende urbaine et imaginaire, un bon mélange de fantasy et d’horreur écrit avec brio. Lovecraft a parfois été considéré comme fou et on peut comprendre pourquoi ; il a réussi à créer un univers bien à lui où toutes les croyances se croisent ce qui lui a valu de rentrer, parmi les premiers, au (restreint) panthéon de la fantasy.