En ce lieu enchanté, de Rene Denfeld

Aujourd’hui, je vous emmène à la découverte d’un livre bien étrange, à la fois terriblement réaliste et poétiquement ailleurs. Il s’agit de En ce lieu enchanté de Rene Denfeld.

L’auteure américaine nous emmène dans l’enceinte d’une prison, et plus précisément du couloir de la mort, ce qui va nous conduire à rencontrer toute une fresque de personnages : le condamné un peu fou qui a de douces hallucinations et une passion pour la lecture – notre narrateur, la gentille dame qui travaille avec les avocats pour en arracher certains à la mort en menant une enquête approfondie où elle s’investit toujours entièrement, le directeur de prison qui essaie de faire son boulot malgré une vie privée difficile, le gardien de prison qui veut prendre du galon et pour cela enfreint les règles, le prisonnier qui veut mourir et a presque hâte que sa délivrance arrive, le prêtre qui essaie de racheter là ses ultimes fautes, le gamin qui vient d’échouer derrière les barreaux pour son plus grand malheur. Tous ces personnages sont dépeints avec attention, ils interagissent mais c’est leur individualité qui compte le plus. Toutefois, on sent que l’auteure veut insuffler un peu d’espoir au fur et à mesure des pages pour laisser entrevoir des relations à la place de simples solitudes qui se côtoient.

Il est très difficile de mieux résumer ce roman. L’intrigue (mais qui n’est qu’un fil conducteur pour mieux explorer les lieux et les personnages) est basée sur l’enquête que la gentille dame mène pour sauver le prisonnier condamné à mort qui, lui, veut mourir. On rencontre dans ce livre une réalité douloureuse, extrême, violente, dangereuse faite de crimes affreux, de mensonge, de corruption, de blessure, de domination. Mais il y a aussi une poésie. Une poésie dans la mort, dans la solitude, dans le ciel gris, dans l’enfermement, dans le passé douloureux. Cela est symbolisé par le personnage qu’on pourrait dire principal, puisqu’il est le seul à parler à la première personne pendant la narration : il s’agit d’un prisonnier qui ne parle plus à personne, est spectateur de la prison, il ne fait que lire, mais surtout il perçoit des chevaux d’or et d’autres créatures fabuleuses dans les murs, les sous-sols et les couloirs de la prison.

Le lendemain de l’exécution de Striker, la lampe du plafond vacille pour m’annoncer la nouvelle : les chevaux d’or vont courir. Il me semble toujours courir peu après une exécution. Je vois leurs museaux mouchetés d’or et leur pelage de bronze, leurs muscles bandés et leurs ardents yeux noirs. Des yeux aussi noirs que du jais, ou que du bronze coulé dans du métal – des yeux pareils à ceux de la dame. Ou de York. Des yeux noirs qui ne voient rien d’autre dans leur course que l’ivresse joyeuse du mouvement.

J’ai eu un peu de mal dans ma lecture au début pour m’y retrouver. Un changement de paragraphe signifie une changement de point de vue, de personnage. J’ai mis du temps à comprendre qui était ce « je », mais jusqu’à la dernière page, je n’avais pas vraiment deviné qui c’était (ce revirement m’a fait un petit choc!). Mais on se fait vite à cette narration à la fois décousue dans sa façon de passer d’un élément à l’autre, mais construite dans sa progression. En ce lieu enchanté est vraiment un livre à part, un peu un inclassable qui montre la beauté dans l’horreur, les paillettes d’or dans le gris du monde. Un livre à découvrir, sans aucun doute.

Rene Denfeld, En ce lieu enchanté, Fleuve éditions, 18€50.

Poète et paysan, de Jean-Louis Fournier

« Quand on est amoureux, on devient un peu fou, et comme je l’étais déjà un peu avant, j’étais capable de tout. »


Que diriez-vous d’une petite ballade à la campagne ? On arrête pas d’entendre en ce moment que « L’Amour est dans le pré ». Est-ce vrai ? C’est un peu la question que se pose notre narrateur. Dans Poète et paysan, l’auteur, Jean-Louis Fournier évoque le retour à la terre.
En effet, son héros, bel étudiant parisien, s’est épris d’une jeune fille. Pour faire partie intégrante de sa vie, il va même jusqu’à rejoindre son beau-père dans la ferme familiale, perdue au milieu du Pas-de-Calais. Très vite, le désespoir le guette : il pue, il s’ennuie, il est fatigué et il n’est même pas bon fermier. Son seul ami est une génisse et son seul réconfort est d’écrire dans ses moments de doutes. Car il a toujours voulu être artiste, dans le monde du cinéma ou de la poésie. C’est ce qu’il est, au plus profond de lui. Notre narrateur est un doux rêveur. En partant à la campagne, il s’imaginait comme dans ces peintures pittoresques, labourant les champs avec son fidèle cheval de trait, fier er heureux d’être au grand air. Au lieu de ça, il est enfermé dans un tracteur fumant ou dans une étable dégoulinante de purin. Et ça ne fait plus vraiment carte postale. Alors il note, ce qu’il fait, ce qu’il pense, ce qu’il voit ; son imagination déverse des mots sur les betteraves ou les canards. On hésite, c’est si beau mais teintée d’une forme de tristesse…
« J’en ai marre. Qu’est-ce que je fais sous ce ciel gonflé d’eau, qui me pèse de plus en plus et s’égoutte dans mon cou comme une serpillière ? Moi qui rêvais d’être Fellini, moi qui regardais le monde à travers un viseur de caméra, moi qui passais mon temps à la Cinémathèque devant les films russes, moi qui dissertais sur la négativité de la mise en scène chez Fritz Lang. Pourquoi je suis là ? Aujourd’hui, le metteur en scène a une fourche dans les mains, il essaie de ramasser des betteraves. Je ne suis pas là provisoirement, en vacances chez un parent cultivateur. C’est pire, je suis là pour longtemps. Peut-être pour toujours. »
Passée la douce illusion des débuts, le héros pense amèrement à ce choix qu’il a fait, par amour. Par amour, il a oublié sa vie de jeune parisien, il a enfilé des bottes et s’est roulé dans la boue, dans l’optimiste volonté de reprendre la ferme. Et pour quoi ? Sa fiancée, elle, continue ses études à la capitale, ne le voit que quelques weekend. Ce livre traite de toutes les bêtises, les choses insensées ou contradictoires que nous sommes capables de faire par amour. Un amour peu présent dans ce roman pourtant. Non, la chose omniprésente est la terre, ce qu’elle nous offre mais surtout ce qu’elle nous demande en retour : du travail, de la fatigue, de la patience, de la volonté. Et le narrateur ne saisit même pas les bénéfices de tout ça : la betterave est moche et ce n’est pas lui qui en mangera, la boue lui arrache ses chaussures à chaque pas, jamais un rayon de soleil dans ce pays du Nord, aucun beau paysage qui vaut le coup du déplacement… On comprend son désarroi pour quelqu’un qui vient de la ville, là où tout brille, toute est propre, bon et beau.
Heureusement, Fournier ne se perd pas dans cette dichotomie campagne/ville car toutes les deux ont leurs avantages, leurs inconvénients. Non, son héros n’est juste « pas fait pour ça », et même avec tout l’amour du monde, on ne peut pas changer ce point, ce qu’on est, ce qu’on vit. Il faut se rendre à l’évidence et accepter.
De façon plus terre à terre (ahah), le livre est divisé en de multiples courtes parties, chacune étant une pensée du narrateur. Elles se suivent chronologiquement et l’histoire amoureuse y apparaît en filigrane. L’écriture de Fournier (auteur splendide que je vous recommande chaudement) est sensible et très poétique. Et ça tombe plutôt bien vu le titre du bouquin ! Il n’y a aucune précipation ni lenteur dans le style, le rythme est parfait, les descriptions sont intéressantes, les comparaisons sont belles. C’est un ouvrage court mais ressourçant malgré sa fin. Tendresse et rusticité y sont mêlées avec brio ; croyez-moi, après lecture, vous voudrez faire une sieste dans la paille.