J’abandonne aux chiens l’exploit de nous juger, de Paul M. Marchand

Ouh, quel livre dérangeant. Cela faisait une éternité que je n’avais pas lu de roman de la sorte, que ce soit dans le style ou le thème. Roman d’ailleurs, je ne sais pas vraiment, puisque dans les premières pages de J’abandonne aux chiens l’exploit de nous juger, l’auteur Paul M. Marchand évoque une femme derrière l’histoire, dont il aurait juste retranscrit à sa manière une partie de sa vie.

53033218

L’héroïne s’appelle Sarah. Elle nous raconte son histoire dans un monologue de deux cent pages, un peu décousu, voyageant dans le temps et les souvenirs, les ressentis. Sarah a grandi sans père, entourée de femmes. A dix-sept, elle a quand même voulu retrouver ce géniteur. Elle ne savait pas encore que trois ans plus tard, cette relation allait devenir quelque chose d’inattendu, de fusionnel. On a du mal à l’imaginer, à dire le mot et pourtant Sarah et Benoît, celui qui est son « père », ont partagé une relation amoureuse, charnelle. A en perdre la tête, à en perdre ses espoirs et son avenir, en tout cas en ce qui concerne Benoît. Sarah, elle, y croyait, elle vivait l’instant présent et ignorait le passé, cette filiation taboue.

Je n’ai jamais vu en lui un « père », uniquement un « géniteur » imprévu, c’est-à-dire un étranger avec toutefois une vague familiarité. Toute la nuance est là. Et cet inconnu, que j’avais cherché et fini par retrouver, m’affolait depuis nos premières rencontres. Lorsque j’étais dans ses bras, j’étais ailleurs. Et j’étais bien dans cet ailleurs. Je faisais ce que je ressentais, et je le partageais avec un homme qui ressentait la même chose que moi. C’est aussi simple que cela… Entre ces bras-là, j’étais enfin chez moi. Affamée, je me risquais sur une pente très chaotique. Je gagnais du temps sur les heures. (…) De ces hauteurs inaccessibles, tout me paraissait alors acceptable. Quand nous nous quittions, je ne redescendais pas. Je m’écrasais. Saignée à blanc, et tarie…

C’est dérangeant car Sarah trouve presque normale cette relation : ils s’aiment réellement, ils n’étaient personne l’un pour l’autre avant cela. Difficile de mettre sur cette histoire le mot « inceste » comme on l’imagine habituellement. De plus, l’issue de leur relation nous laisse sans mot. On y croit à la réalité de cet amour, ça nous brise le coeur d’un côté, mais de l’autre on est dans l’incompréhension totale.

Entreprendre-en-couple-e1515165133300-600x300

C’est un petit livre de deux cents pages, et je suis contente qu’il ne fasse pas plus. Il a la juste longueur pour faire le tour du sujet, de ses origines à ses conséquences, sans radoter. De plus, j’ai eu un peu de mal avec la plume de l’auteur, très poétique, élancée, sentimentale. Ce n’est pas du tout le genre de style que j’apprécie, préférant le prosaïsme, le réalisme, la narration classique avec dialogue et chapitre. Ici, le lecteur suit le flot des pensées de Sarah qui se remémore et veut nous livrer son histoire. J’ai aimé en savoir plus sur son passé et sur ce qu’elle est devenue après, quelles résonances cet épisode a eu sur sa vie. Mais j’aurais encore plus apprécié ma lecture si le décor avait été mieux planté. Par exemple, il y a un voyage à Amsterdam je crois à un moment. J’aurais aimé le vivre, y être, pas juste le croiser dans le désordre de temps à autre dans le texte. Je comprends que le sujet se prête aux divagations et aux états d’âmes mais un peu plus d’ordre, ou de rigueur, ou de linéarité… ça n’aurait pas fait de mal !

A vous de vous faire votre propre opinion. La lecture est rapide, le style vaut le détour, la forme du témoignage est poignante.

Paul M. Marchand, J’abandonne aux chiens l’exploit de nous juger, aux éditions Le Livre de Poche, disponible en e-book ou d’occasion.

Publicités

Lolita, de Vladimir Nabokov

Nabokov. Une langue puissante et chatouilleuse me disait-on. Une écriture sulfureuse et suintante, qui n’a pas conscience d’elle-même – ou alors est-ce l’inverse ? Je me devais de découvrir ce style et cette histoire, celle de Lo, de Lola, de Lolita.

Alors non, rien à voir avec la chanson d’Alizée, non cette fois, on entre dans la cour des grands. Là où le secret illégal, dangereux, pervers, nous est dévoilé, confié, dans toute sa vérité. Quand l’amour et l’attirance sont des attractions si puissantes qu’elles en sont immorales, quand la jeunesse fougueuse et innocente vient toucher le cœur et le corps d’un mâle observateur, en attente, haletant, redoutant et impatient à la fois. C’est un roman qu’on lit passionnément et à distance, une relation double et trouble entre cette écriture envoûtante et suave, mais parfois crue et trop proche de réalités sociales implacables. D’un côté, on a cette tendresse et ce désir ardent, de l’autre on a la loi, et des mots comme « incestueux » et « pédophile » (qu’on ne pourra lire qu’au bout d’une petite centaine de pages – c’est dire comme les mots peuvent se faire discrets mais les idées passer tout de même).

Bref, il faut que je sois plus claire. Le narrateur se fait appeler Humbert. C’est lui l’homme, le mâle de cette histoire. On pourrait le penser fort et puissant dans une figure de maître, de supérieur, mais non, il n’est qu’à la merci de ces petites jambes aux poils discrets et blonds qui finissent dans des socquettes blanches et vierges. Au début, il les aiment toutes ces nymphettes, mais seulement dans son esprit, il ne faut pas oser, il ne peut pas avancer d’un pas dans cette direction dangereuse où sa folie veut l’entraîner. Imaginer est une chose, mais un acte, c’est une implication qu’il n’est pas encore prêt à prendre sur lui.

Un jour, sa route croise celle de Dolores Haze. Elle a 12 ans. Et c’est une nymphette, cette catégorie si particulière de jeunes filles presque indescriptible, qui seule peut déclencher un désir chez Humbert. Et pour elle, il le sait déjà, il serait prêt à tout. Il la veut, il a besoin d’elle, il veut la boire, la manger, la posséder, l’aimer, la caresser, la chérir, la pétrir. Pour elle, il fera tout ce qui est nécessaire, même si pour cela, il faut du tact, de la patience, de l’imagination, de la stratégie… et un peu de chance.

Lolita a fait un scandale à sa sortie, et on peut le comprendre : il bouscule les mœurs en mettant en scène la pédophilie, mais aussi l’inceste (avec le bref résumé de l’histoire, c’est difficile à imaginer, mais je vous assure, dans un sens on peut parler d’inceste). Aujourd’hui heureusement, on ne s’arrête plus à ça (l’écriture est un espace de liberté), surtout qu’on ne peut pas reprocher à Nabokov une écriture du détail qui serait ignoble. Non, au contraire, sa plume est poésie et passion. Nous sommes Humbert et nous pouvons presque comprendre son attirance pour Lola. Non, ne vous effrayez pas en lisant ça : vous ne serez pas changé en pervers ou délinquant sexuel après cette lecture. C’est juste que passer à côté d’un style si captivant, si fort mais en même temps doux et équilibré, ce serait une bêtise. Vous devez lire Nabokov. Personnellement, j’ai trouvé cette lecture puissante ! Elle restera important dans mon parcours de découverte littéraire.

Vladimir Nabokov, Lolita, traduit de l’anglais par Maurice Couturier, aux éditions Folio, 8€40.