Seule Venise, de Claudie Gallay

9782742755738Deux coups de cœur d’affilée, je ne pensais pas que c’était possible. Surtout que le roman dont je vais vous parler aujourd’hui n’a strictement rien à voir avec Le Trône de Fer puisque j’aimerais vous faire découvrir dans cette chronique Seule Venise de Claudie Gallay. J’avais déjà pu croiser cette auteure à plusieurs reprises sur les étalages des librairies mais je ne l’avais jamais lue. Quelle grosse erreur puisque je n’ai à présent qu’une hâte : découvrir tous ses romans ! Rien que ça !

L’héroïne a la quarantaine et elle vient de vivre une rupture déchirante, qui ne la laisse pas indemne. Elle décide alors de partir pour Venise, seule et pour un temps indéterminé. Elle vide son compte en banque et la voilà arrivée dans la Sérénissime. Elle se perd dans les rues, grignote des biscuits. C’est le début de l’hiver, il n’y a pas de touristes. Elle fait alors connaissance avec les personnes qui habitent dans la pension où elle loge : Luigi, le propriétaire qui attend sa fille pour les fêtes, une jeune danseuse de ballet et son amoureux italien, un ancien prince russe en fauteuil roulant avec qui elle boit du vin et joue aux échecs. Elle va apprendre d’eux et ils apprendront d’elle. Au détour d’une rue, elle découvre aussi une librairie, et son gérant : il a un chat, aime la peinture, il offre le café.

Venise lui permet de revivre, de se souvenir quelle sensation cela faisait de ressentir des choses heureuses. Venise en hiver est la ville idéale pour souffler, pour réfléchir, pour observer.

Luigi m’a dit, les premiers jours c’est toujours comme ça, on marche, on se perd. Après, on apprend. (…) Le quartier est triste. J’achète un sachet de biscuits dans une boulangerie tout près et je quitte l’endroit. Venise, c’est un labyrinthe maudit. Je renonce à demander mon chemin. Je suis les pancartes indiquant le Rialto. Quand il n’y a plus de pancartes, j’avance à l’instinct. Campo San Bartolomeo, plus loin l’église Santa Maria dei Miracoli. Le vent se lève. Brusquement. Une rafale suivie d’une autre. Le linge se met à battre aux fenêtres. Les draps, les tissus de couleur, dans les venelles, les passants se hâtent, des ombres emmitouflées, hommes, femmes, impossible à dire. Les pas, le bruit des talons sur le sol. Le cri étouffé d’un enfant. D’un coup, les rues se vident. C’est le vent. La bora. La violente. Un volet claque quelque part au-dessus de moi. Un autre. Et puis une porte. Les pas s’éloignent. Il est quatre heures et il fait déjà nuit.

C’est un roman court et fort qui arrive à nous faire vivre en quelques situations les questionnements, la détresse des personnages. A notre tour, on s’interroge sur le sentiment amoureux : sa force, sa véracité, son caractère éphémère. On s’attache à cette narratrice qu’on ne connaît finalement que peu quand bien même on la rencontre dans un moment de dénuement sentimental total. On se prend d’affection pour elle et la suivre n’est pas une douleur mais un chemin qui va l’amener à un nouveau souffle.

DSCN0979L’écriture est douce, simple, presque dépouillée. On rentre peu dans le détail des émotions mais on saisit tout : un geste, une situation, un mot, cela suffit. Il y a une sorte de vérité toute nue dans la plume de l’auteur, on ne sent pas qu’il y a des artifices ou des mensonges, on a l’impression que l’auteure est tout simplement sincère avec nous. Le ton est juste et sensible, l’équilibre parfait.

L’été dernier, j’avais fait un voyage extraordinaire et merveilleux à Venise (les photos viennent de là), et j’en garde un souvenir fort, ému. Replongée dans cette ville m’a fait vraiment plaisir. Je revois les monuments, les quartiers, les rues que l’héroïne explore. Je reconnais cette sensation d’être seule avec la lagune, avec la Sérénissime. Cela explique peut-être aussi pourquoi cette lecture a été un vrai coup de cœur.

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Claudie Gallay, Seule Venise, aux éditions Babel, 8€70.

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A l’encre russe, de Tatiana de Rosnay

Je retrouve Tatiana de Rosnay, après ma lecture du Cœur d’une autre, il y a quelques temps déjà. Aujourd’hui, je vais vous parler de L’encre russe, qui a élu domicile dans ma bibliothèque depuis plusieurs mois et méritait d’en sortir.

L’histoire ne peut se résumer en une seule phrase. L’action se déroule dans un hôtel luxueux dans un lieu paradisiaque de la côte italienne. Nicolas Kolt, écrivain, y réside pour le week-end avec sa compagne Malvina. Il n’aime pas cette jeune fille comme il devrait l’aimer, mais ses sentiments se sont affadis depuis sa rupture avec son ex. Nicolas a trouvé le succès et la richesse grâce à son roman L’Enveloppe qui a battu tous les scores de ventes internationaux. Il y raconte un secret de famille, inspiré de sa propre histoire : son père, disparu en mer alors qu’il était enfant, avait en réalité des parents russes. Nicolas Duhamel, de son vrai nom, décide alors de choisir pour nom de plume, le patronyme (un peu raccourci au passage) de son père.

Le motif de ces vacances au bord de mer : écrire. Cela fait des mois qu’il doit écrire son deuxième roman, il ballade tout le monde en faisant croire que tout va bien, mais en réalité, il n’est plus capable d’écrire.

Rien que ça, l’impossibilité d’écrire, c’est un fichtrement bon sujet de roman, surtout avec un personnage comme Nicolas, qu’on déteste un peu, mais qu’on ne peut s’empêcher d’aimer tout de même. Mais c’est sans compter sur l’ingéniosité de Tatiana de Rosnay qui ne va pas s’arrêter là. La figure du père et des origines russes vont hanter notre personnage. Il se questionnera sur sa relation aux femmes, à son ex, à Malvina. Et les choses ne vont pas se passer comme prévu à l’hôtel. Bref, il y a de quoi faire, il y a de quoi lire. J’ai beaucoup apprécié la fresque de tous ces personnages – et ils sont plutôt nombreux – qui est détaillée sans nous embrouiller ou nous noyer pour autant. L’auteure manie avec facilité les flash-back pour nous permettre de visiter le passé du héros, sans même s’en rendre compte. Les allers-retours entre le passé et le présent sont partout mais ne posent aucun problème de lecture.

Il est très dur de dire tout ce que j’ai ressenti à cette lecture. Tout d’abord, du divertissement ! J’ai passé un très bon moment, et j’ai été happée par l’histoire en moins de dix pages. De l’intérêt et de l’attachement aussi, de la curiosité pour tous ces personnages secondaires plein de vie. De l’attirance et de l’agacement pour le héros, l’auteure sait très bien jouer avec nos sentiments !

L’écriture de Tatiana de Rosnay est en même temps simple et élaborée. Elle va beaucoup plus loin qu’une narration lambda, mais à aucun moment la lecture ne se fait heurtée ou difficile. On voit que l’auteure pense à ses lecteurs, et cela fait vraiment plaisir !

Bref, j’ai passé une belle lecture en compagnie de Nicolas Kolt (qui a un compte Twitter d’ailleurs!) et je ne peux que vous conseiller d’en faire autant.

Tatiana de Rosnay, A l’encre russe, Le Livre de Poche (33301), 7€60.

Le Guépard, de Giuseppe Tomasi di Lampedusa

Souvenirs de lycée, filière littéraire. Le bac approche, et dans mes filets, j’emmène Le Guépard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa. Roman de la Sicile étouffante et aride, il me rencontre alors que mon amour italien naît. Un rendez-vous livresque obligatoire, ordre professoral, mais jamais regretté ni effectué sous la contrainte. J’ai aimé voltigé sous les mots de l’auteur et me perdre dans les palais rococo.

 

Si vous n’avez pas vu le film del Gattopardo du prodigieux Visconti, voici en quelques mots la trame de l’histoire. C’est l’heure du Risorgimento, l’Italie scindée en plusieurs états sous des airs féodaux se réunifie à coup d’épée. Les nobles, les seigneurs, l’Eglise, perdent leurs grands pouvoirs, et parfois l’estime d’eux-mêmes. Au cœur de cette tourmente politique, il y a une riche famille, les Salina, menée par le chef de famille, Don Fabrizio, une loup au cœur tendre et fier, passionné d’astronomie. Il doit se rabaisser à des actes non admis auparavant, comme accueillir dans sa maison le nouveau maire, nouveau riche, fils de paysan profond. Et avec lui, sa fille, le douce, la splendide, l’envoûtante, la magnifique Angelica. Petite fille de paysan avec des airs de ville et une beauté à couper le souffle, elle séduit tout de suite le beau et impétueux Tancredi, un jeune homme que Don Fabrizio a recueilli et qu’il considère comme son fils. Les marier serait un déshonneur, mais après tout, il faut avancer avec son temps. Dans la chaleur brûlante, la passion des deux amoureux va éclater et éblouir tout le monde.

 

Le Guépard, c’est le juste milieu entre le récit d’une évolution sociale importante et la description d’un amour débordant. Sincèrement, l’équilibre n’aurait pu être plus parfait. C’est à travers des tergiversations de manière et des dialogues passionnants que l’on explore le premier plan, et c’est grâce à une écriture explosive et sensuelle que l’on voyage dans la chaleur des bras d’Angelica et Tancredi. On suit l’évolution de Don Fabrizio, à la fois spectateur et acteur de ces deux événements, qui doit prendre des décisions nouvelles et parfois difficiles, qui doit s’arranger avec la religion et la beauté de la belle paysanne brune. Il ne rêve que de tranquillité au sein de son palais reculé de Donnafugata mais la vie le rattrape. On est plongé dans cette Sicile qui vieillit mal, c’est un vrai voyage qui nous fait perdre toute notion de notre environnement. La plume de Tomasi est douce mais sûre, elle est chantante et poétique mais ne s’éloigne pas de la réalité pour autant. C’est une écriture assez indescriptible, l’écriture des passions, du corps ou de l’esprit. Le contexte du Guépard en est en réalité la matière même, piquante et renversante. On finit le livre sur un dernier chapitre plusieurs dizaines d’années après, une dernier moment de lecture jouissif et surprenant.

C’est un roman qui se lit en se savourant, de toute façon, on ne peut pas avancer plus vite sous le soleil sicilien, sous peine d’attraper du mal. Une immersion incroyable de vérité et une visite de l’âme humaine sincère dans une traduction impeccable.

Giuseppe Tomasi du Lampedusa, Le Guépard, traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro, aux éditions du Seuil, 22€.

Deux nouveaux challenges !

Alors que ma PAL personnelle (et non plus celle de la médiathèque) n’arrête pas de basculer tellement elle est haute (en tuant au passage une ou deux bougies), je me suis dit : « tiens, et pourquoi je ne m’inscrirais pas un challenge en plus ? »

Et comme j’aime bien les défis, ce n’est pas à un, mais à deux défi que je participe. J’ai découvert ces deux challenges sur le blog de George, que je suis quotidiennement.

 

Le premier, « In Italiano«  est organisé avec Marie : on a jusqu’au 31 octobre 2013 pour lire des…

  • Livres en éditions bilingues ou livres pour débutants
  • Livres traduits en italien écrits donc par des auteurs non italiens
  • Livres en italien écrits par des auteurs italiens

Quatre catégories sont proposées :

  • Moderato : 1 livre
  • Allegro : 2 livres
  • Vivace : 3 livres
  • Prestissimo : 4 livres ou plus

Pour ma part, je suis inscrite dans la deuxième catégorie, j’ai déjà un petit livre italien pour ados qui raconte plusieurs histoires d’amour mythiques en attente au pied de mon lit.

 

 

Autre challenge proposé par George : Marry me. Cette fois, ça ne touche pas que la littérature mais aussi le cinéma. Il se finira le 7 mai 2015 et propose trois catégories :

1. Mariage sur couverture : Lire que les romans qui comprennent le mot « mariage », « épous(e) », « épouser », « noces », « alliance », « femme » (quand il désigne la femme mariée), « Mari », « mariée » etc. dans le titre.

2. Mariage en technicolor : Voir que des films dont le thème principal est le mariage et dont le titre, comme pour les romans, doivent comprendre les mots-clefs cités plus haut.

3. Mariage pour le meilleur et pour le pire : vous souhaitez autant lire des romans que voir des films (selon les mêmes consignes !)

Je me suis inscrite dans la première catégorie mais je n’ai pas encore repéré de livres en particulier. J’espère pouvoir en lire au moins cinq.

 

Voilà, j’espère que ce petit billet aura peut-être réveillé en vous des envies de lecture, voire, pourquoi pas, le désir de participer à un petit challenge. J’ai quand même mis plus d’un an sur la blogosphère avant de me lancer. Mais aujourd’hui je pense que le blog a trouvé son rythme de croisière (assez lent c’est vrai…), j’y suis très attachée, je ne me vois pas l’arrêter dans les mois à venir, ni même dans les prochaines années.

A bientôt !

L’Obscure ennemie, d’Elisabetta Rasy

Ça faisait longtemps que j’avais envie de replonger dans la littérature italienne après la version bilingue d’une œuvre de Buzzatti : Le K. J’ai donc pris un peu au hasard dans les rayonnages de ma médiathèque et je suis tombée sur un livre d’Elisabetta Rasy, L’Obscure Ennemie.

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Cette obscure ennemie c’est la maladie, un cancer des poumons, qui emporte sa mère en février 2000. Sa fille découvre alors que celle qu’elle trouvait si vivante, si rayonnante, si forte peut se révéler vulnérable. La maladie s’est insinuée entre elles et a provoqué une cassure entre ces deux femmes : d’un côté la malade qui ne veut pas qu’on l’aide, qui tient à ses gentils médecins et que la douleur rend par moment méchante, de l’autre sa fille qui comprend le verdict de l’oncologue et fait tout pour prendre soin d’elle, au mieux.

Tout a commencé de façon si douce : un simple examen de routine, une radio des poumons pour surveiller les traces d’une vieille tuberculose qu’elle avait eu enfant. Elle le signale à Elisabetta au détour d’une conversation. Pour les deux femmes, c’est une chose encore sans importance. Mais quand la maladie est révélée, le monde se renverse. La mère, qu’on aurait pu croire éternelle, n’accepte de suivre les traitements que quand elle veut et de ne voir que les médecins qu’elle aime. La fille, elle, court après les avis de spécialistes reconnus, court de cliniques très réputés aux laboratoires privées, elle pose le pour et le contre de chaque décision pour contrer un mal qui n’est pas le sien. Cette différence d’attitude va créer un réel malaise entre la narratrice et Madame B., sa mère, un malaise qui va s’exprimer dans un silence gêné.

C’est toute une vie qui bascule : on doit apprendre un nouveau vocabulaire, arpenter des lieux à l’odeur de désinfectant qu’on préfère ne pas fréquenter en temps normal, et apprivoiser les nouveaux codes des relations humaines, entre pitié, inquiétude, souffrance et compassion. La colère a à peine le temps de surgir car très vite, cette mère que l’on n’a jamais vu vieillir nous apparaît à la lumière de ces quatre-vingts ans. Quatre-vingts de souvenirs, d’une vie de femme passée sous silence au profit des vestiges de sa vie de mère. Pour Madame B., cette maladie est l’occasion d’un voyage intérieur que sa fille tente de décrypter, faisant rejaillir des images des moments passés ensemble. Mais les mots ne semblent plus suffir à la narratrice : la douleur de la maladie va au-delà, c’est un sentiment complexe qui serre le cœur mais empêche les larmes de couler, un sentiment avec lequel il faut apprendre à vivre, un sentiment qu’il faut accepter.

Ce récit est autobiographique et rétrospectif : l’écriture permet souvent de mettre les choses à plat par le pouvoir des mots, qui jaillissent alors plus facilement de la plume, des mots que l’auteure a peut-être peiné à trouver sur le moment, auprès d’une mère aigrie par la souffrance physique.

Expérience personnelle, la maladie est traitée avec pragmatisme, les détails pratiques qui jalonnent cette expérience sont partagés avec nous, et de façon touchante. Toutefois l’auteure parvient tout à fait à doser cela et ne tombe à aucun moment dans le pathétique, la tristesse à l’excès. Le temps qui est passé entre les événements racontés et l’écriture de ce livre a sûrement permis à Elisabetta Rasy de dire les choses de façon posée, et d’arriver à analyser des éléments encore confus à l’époque. J’espère que cela lui a permis une meilleure compréhension du comportement de sa mère et du sien durant cet épisode douloureux.

Je ne peux pas vraiment comprendre quelle souffrance peut causer la maladie à l’entourage du malade, je n’ai encore jamais été confronté à ce cas de figure. Mais j’imagine très bien que la peur, la colère peut nous modifier profondément, et modifier notre rapport à l’autre. Ce n’est sûrement pas une situation facile à gérer : la narratrice, elle, a décidé de faire le maximum pour sa mère, même si celle-ci n’était pas forcément d’accord.

Alors que l’histoire contée est très intime, l’auteure arrive à faire la part des choses : son ton est posé, ses mots justes. Ce texte se lit très facilement au niveau de la langue (d’ailleurs, bravo pour la traduction !) : ce sont les émotions évoquées de façon puissante, qui nous embarquent, au point parfois d’en devenir difficile. Toutefois, ce n’est pas du tout une écriture tragique, ni à l’inverse une écriture de compte-rendu. Non, c’est vraiment une écriture autobiographique : une personne revient sur un moment particulièrement fort et à l’importance particulière pour lui. Elisabetta Rasy fait preuve d’un style clair mais aussi travaillé : tout ce qui est dit l’est pour une bonne raison, mais rien de ce qui pourrait nous faire comprendre au mieux le ressenti de cette mère et de cette fille n’est épargné.

Un livre à la fois fort et doux, beau et violent. Une écriture de la maladie, mais surtout de la vie, très juste que je vous conseille.

Cette radio constituait apparemment un examen de routine : le médecin affable que ma mère vénérait me connaissait et il m’aurait avisée s’il y avait eu quelque chose d’alarmant ; tout du moins, il aurait pressé ma mère, ce dont il s’était abstenu. Cependant je lus et relus le compte-rendu et appris par cœur l’expression : lésion dyscaryotique.

Par hasard, je rendis visite à une vieil ami médecin et psychanalyste dans l’après-midi et, tandis que nous parlions de tout et de rien, je lui racontai les problèmes de ma mère sur le ton affectueusement et ironiquement paternaliste qu’on emploie pour évoquer les petits vieux de la famille et leurs ennuis, et je mentionnai la radio en lui répétant les mots du compte-rendu. La conversation s’arrêta d’un coup, comme une voiture qui fait une embardée et s’écrase contre un mur. Tu ne sais pas ce que cela veut dire ? m’interrompit-il. Puis il me l’expliqua.

Elisabetta Rasy, L’Obscure Ennemie, traduction de Nathalie Bauer, aux éditions du Seuil, 17€20.

Le coeur d’une autre, de Tatiana de Rosnay

C’est sur Twitter que j’ai découvert l’auteure Tatiana de Rosnay (quel nom d’écrivain tout de même ! Ça me rappelle une prof de collège qui s’appelait Mme Subtil, pas mal hein ? Bref.) J’avais déjà croisé ce nom à plusieurs reprises dans les couloirs des librairies, toujours en bonne place sur les rayons. Je me suis dit que je passais peut-être à côté de quelque chose, j’ai donc décidé d’en savoir plus. Et quel meilleur moyen pour cela que de lire un de ses romans ? J’ai choisi Le cœur d’une autre, roman qui a été réédité en poche il y a deux ans. Une belle lecture qui m’incite à découvrir un peu plus l’univers de cette auteur.

Bruce, un quadragénaire solitaire et macho, un peu déprimé sur les bords, mène une vie assez ennuyeuse, papillonnant de femme en femme sans se fixer, sans forcément bien les traiter. Divorcé, il peut encore compter sur son grand fils pour égayer ses semaines. Mais un jour, c’est le choc, il souffre d’une pathologie cardiaque grave, seule une greffe peut le sauver. Mais plus les jours passent, plus il se rapproche de la mort. Heureusement, in extremis, l’opération de la dernière chance a lieu, sa vie est sauvée.

La vie suit son cours, Bruce reprend sa vie. Mais il remarque des changements dans son comportement : soudain il déteste le désordre de son appartement et fait le ménage à fond, il se rachète une garde-robe, toute en rouge Garance. Sa personnalité profonde change : sa façon de considérer les femmes évolue et quand il tombe en pâmoison devant les tableaux d’un maître italien de la Renaissance, Bruce commence à se poser de sérieuses questions. Serait-ce possible que tous ces nouveaux sentiments viennent de ce cœur qui n’est pas le sien ?

Le don d’organe est censé être anonyme, il le sait. Mais il doit savoir. Et quand il découvre que son donneur est une femme, une femme généreuse, passionnée mais aussi secrète, il part à la recherche de ce passé qui est, dans un sens, devenu le sien.

Entre la Toscane ensoleillée et la Suisse enneigée, son enquête va le mener à chercher des réponses concernant une existence qui n’est pas tout à fait la sienne sans lui être étrangère non plus, une vie peuplée de mystères que sa donneuse n’a pas eu le temps de dévoiler. Pour elle, pour son cœur, il part à la recherche de la vérité, quitte à bouleverser quelques vies, en commençant par la sienne.

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Le cœur d’une autre est un roman palpitant (c’est le terme !), passionnant mais aussi très doux et beau. La transformation de Bruce se fait sans brusquerie, et Tatiana de Rosnay a réussi à nous la rendre concrète (cette scène où le personnage redécouvre l’amour…!). L’auteure sait parfaitement équilibrer les dialogues, les scènes de questionnement ou d’action et les descriptions. Le choix d’une narration à la première personne est ici judicieux, voire nécessaire pour être au plus près du ressenti de ce personnage qui vit une situation complètement délirante et magique. Et on y croit avec lui, on veut en savoir plus sur cette femme qui lui a donné son cœur, ce qu’elle était, ce qu’elle a vécu, a-t-elle connu le vrai amour ? A-t-elle déjà été passionnée ? Où a-t-elle vécu ? Qui elle côtoyait ?

Allant au-delà des principes scientifiques, des remarques pragmatiques, Bruce croit en son cœur, fait confiance à celui qui lui à redonner la vie. Ce livre fait se poser beaucoup de questions sur le greffe d’organe, sur la place du cœur, vital, dans notre corps et dans notre âme. C’est vrai que tout cela est intrigant, mais n’est-ce pas également çà, le rôle de la créativité et de l’écriture, de nous interroger ? D’aller toujours plus loin ? Ce qui est sûr, c’est que ce livre met tout le monde face à une évidence : le don d’organe. Le don d’organe permet à notre existence de ne pas être vaine, c’est une raison de vivre, une raison d’espérer, une raison d’être engagé, une façon de ne pas complètement mourir, d’être utile à notre prochain, de sauver quelqu’un de la mort, d’être généreux ou à l’inverse de rester vivant et debout, et reconnaissant envers la personne qui nous a fait ce don.

« Je n’avais pas fermé l’oeil de la nuit. Dans ma poitrine régnait une agitation inconfortable, une kyrielle de turbulences, comme si ce cœur étranger cherchait à s’évader du corps qui le retenait prisonnier. Il vibrait sous ma peau, chargé de secrets, d’un passé que j’ignorais, d’un mystère qui me fascinait. »

Tatiana de Rosnay, Le cœur d’une autre, aux éditions Héloïse d’Ormesson, Le Livre de Poche (31828), 6€60.S

 

Pour en savoir plus sur le don d’organe et avoir une carte de donneur :

http://www.dondorganes.fr/

http://www.france-adot.org/

Villa Amalia, de Pascal Quignard

Je vais un peu vous parler de moi. Mais très rapidement, juste histoire d’aborder l’ouvrage d’aujourd’hui. J’ai la chance de rejoindre en septembre prochain la première promotion du master professionnel « Métiers de l’écriture » qui ouvrira ses portes à la rentrée. Un honneur mais surtout une immense joie. En plus de cours passionnants type journalisme, étude de brouillons, scénario, nous aurons la chance de rencontrer trois « grands » auteurs durant l’année scolaire. Le premier n’est, ni plus ni moins, un monstre de la littérature française : Pascal Quignard. Certes, il n’est pas forcément connu dans tous les ménages ; il a pourtant écrit des montagnes de livres, essais ou romans. Et son dada, c’est la musique. Elle le hante, le vampirise, l’angoisse, le comble, le tiraille, le passionne. Une relation tumultueuse où il tente de démêler les différents fils, et cela que ce soit à travers ses oeuvres de fictions ou ses essais, fragmentés.
On dit souvent de Quignard qu’il est un peu opaque, difficile à étudier. Je l’avoue, si l’on n’est pas mélomane, certains de ses livres nous paraissent un peu dur d’accès. J’ai du, pour préparer cette rencontre, lire quelques uns de ces livres : deux essais : La Leçon de musique et La Haine de la musique, et deux romans : Tous Les Matins du monde et Villa Amalia. C’est ce dernier ouvrage que je vais aborder dans cette chronique. Ce n’est peut-être pas un choix judicieux pour vous faire découvrir cet auteur, car son empreinte est un peu plus cachée, profonde, moins évidente. Mais j’ai passé un tel bon moment de lecture avec ce livre que je souhaitais le partager avec vous.
Villa Amalia est un livre bouleversant. On suit l’histoire d’une femme, proche de la cinquantaine pour qui la vie prendra un tournant radical. Ann surprend son compagnon avec une autre femme alors qu’elle-même est surprise par Georges, un ancien camarade de classe primaire. Face à cette trahison, elle décide de quitter la vie parisienne, sans rien dire à l’homme qui a partagé sa vie pendant quinze ans : elle se débarasse de tous ses effets personnels, vend la maison, quitte son travail, change de voiture. Elle achète à Georges un petite maison dans son domaine, pour en faire sa « hutte ». Ann est compositrice, elle arrive à faire gémir et pleurer la musique pour avoir son essence même, et son oeuvre demande donc un lieu de travail adéquat. Après quelques voyages à droite, à gauche, elle se fixe quelque temps sur l’île italienne d’Ischia. Et là, c’est le coup de foudre, un élan amoureux violent et irrépréssible. Ann est tombée amoureuse d’une villa au toit bleu, presque inaccessible et inhabitée : la Villa Amalia. Des rencontres s’y feront, des amours s’y noueront, des drames y surviendront. C’est toute une part de sa vie qui est dévorée par cette demeure. La chaleur de l’Italie met le feu à son existence routinière.
« Elle aimait de façon passionnée, obsédée, la maison de zia Amalia, la terrasse, la baie, la mer. Elle avait envie de disparaître dans ce qu’elle aimait. Il y a dans tout amour quelque chose qui fascine. Quelque chose de beaucoup plus ancien que ce qui peut être désigné par les mots que nous avons appris longtemps après que nous sommes nés. Mais ce n’était plus un homme qu’elle aimait ainsi. C’était une maison qui l’appelait à la rejoindre. C’était une paroi de montagne où elle cherchait à s’accrocher. C’était un recoin d’herbes, de lumière, de lave, de feu interne, où elle désirait vivre. Quelque chose, aussi intense qu’immédiat, l’accueillait à chaque fois qu’elle arrivait sur le surplomb de lave. C’était comme un être indéfinissable, euphorisant, dont on ne sait par quel biais on se voit reconnue par lui, rassurée, comprise, entendue, appréciée, soutenue, aimée. »
L’écriture de Quignard est forte. Je lui reproche dans ses autres livres, notamment ses essais, une écriture très personnel, pour lui, qui me mettait mal à l’aise. Ici, cela se ressent moins et on est happé par les émotions puissantes qui traversent le bouquin. L’auteur nous plonge dans les bouleversements profonds de la vie et de la mentalité d’Ann. Un peu en voyeur, on suit ce parcours si atypique avec peur et délectation. Quignard sait jouer avec brio de toutes la palette sentimentale mise à la disposition de l’auteur. Il nous fait voyager mais toujours avec un fond pessimiste. Qu’importe le chemin qu’on prend, qu’importe si on décide de changer du tout au tout, à la fin, il y a la mort, plus ou moins rapide, plus ou moins méritée mais inéluctable. C’est un livre dont on ressort en titubant. Plus que jamais vous ressentirez ce sentiment contradictoire du « Je veux changer ma vie mais j’ai peur ». C’est écrit avec les tripes, à la sueur du front, au sang des larmes et c’est pour lire des choses comme ça que l’on lit des romans.
J’ai oublié de vous dire que depuis quelques semaines, je chronique également pour le site culturel Les Plumes Asthmatiques, ça se passe tous les mercredis 😉 Et si tout se passe bien, il y aura un petit compte-rendu de ma rencontre avec Pascal Quignard, qui doit avoir lieu courant octobre.