Histoires jamais entendues dans un sushi bar au Japon, de Masayo Kokonoke

Que diriez-vous d’une petite balade onirique au Japon ? C’est ce que je vous propose avec ce petit recueil de nouvelles, de brèves de vie : Histoires jamais entendues dans un sushi bar au Japon de Masayo Kokonoke.

Une centaine de pages dans l’univers nippon. La ville, le ryokan, le restaurant japonais, les haïkus, ce sont des marques de fabriques du Japon, mais ce qui est la plus grande particularité de cette île, c’est cette ambiance, cet esprit de douceur et de bienveillance. Parfois la magie rentre un peu dans nos vies, le charme d’un instant, d’un endroit. J’aurais bien du mal à évoquer ces petites nouvelles : en leur cœur, il y a des personnages qui découvre la vie, ou la savoure déjà, des personnages qui pensent aux autres et qui savent aimer. Il y a aussi quelque chose de fantastique, d’inexplicable qui met du baume au cœur. On se sent bien après avoir lu ces petites histoires qui sentent bon les fleurs de cerisier et le thé chaud. Ici, les saumons parlent, là, la nature prend vie. Dans une des nouvelles, on trouve le bonheur allongé dans l’herbe, près d’une rivière, en silence ; dans une autre, c’est un petit bonjour quotidien qui crée les plus grandes mais éphémères amitiés.

L’écriture de Masayo Kokonoke est douce et poétique. Elle parvient sans peine à nous immerger dans un autre univers en quelques lignes. Elle change de mode de narration comme de chemise mais toujours avec brio, ce qui a pour effet de renouveler toujours la vision que l’on a de ses récits. Il faut se laisser porter par ses mots pour visiter les coins reculés du Japon, les bateaux de pêcheurs, les appartements calfeutrés.

Un joli voyage, un pélerinage et une lecture où on se laisse bercer par la douceur millénaire et japonaise.

Masayo Kokonoke, Histoires jamais entendues dans un sushi bar au Japon, aux éditions Le Lamantin migrateur, 7€50.

La Joueuse de go, de Shan Sa

Vous le verrez, les livres que je lis en ce moment sont assez liés au thème de la guerre. Non, je ne recherche pas sang versé et cruauté, disons plutôt que ce sujet me permet d’explorer des pistes, de découvrir des auteurs qui restent inconnus pour moi. Je viens de finir de lire La joueuse de go de Shan Sa, le troisième roman de cette écrivaine française d’origine chinoise. Il a obtenu le prix Goncourt des lycéens en 2001 et reste LE livre qui a placé cette auteur au devant de la scène littéraire francophone. Petit extrait :
« La Chinoise n’aime pas le bavardage. Elle ne me pose aucune question et me presse de commencer. Dès son premier coup, elle impose un jeu pervers et extravagant. Je n’ai jamais joué au go avec une femme. Je ne me suis jamais trouvé si près de l’une d’entre elles, si ce n’est de ma mère, de ma soeur, d’Akiko, des geishas ou des prostituées. Bien que le damier me sépare de mon adversaire, son parfum de jeune fille me met mal à l’aise. Absorbée par ses pensées, la tête penchée, elle semble rêver. La douceur de son visage contraste avec la dureté de sa main. Elle m’intrigue. »
Tout se déroule en 1931, en Chine, alors que le contexte politique est plus que tendu : le dernier empereur chinois règne sans partage sur la Mandchourie alors que celle-ci est occupée par l’armée japonaise qui vise une plus grande invasion de ce territoire. Ces deux cultures, pourtant si proches, souffrent d’une tension sourde qui les séparent et les font se lever l’une contre l’autre. Alors que les habitants essaient de ne pas trop penser aux cruautés de la guerre, évitent de remarquer les mouvements de révoltes et d’insubordination de quelques Chinois, une adolescente mandchoue de seize ans mène son propre combat : sur la place des Milles Vents elle manie avec virtuosité les pions pour rafler la victoire au jeu de go. Spectatrice d’une civilisation qui peine à passer le pas de la modernité, elle assiste aux mariages arrangés, aux répudiations tout en pensant que cette vie n’est peut-être pas pour elle. Insouciante et mélancolique, elle continue de s’immerger dans la tactique et la concentration du go et bat tous ses prétendants.

De l’autre côté de cette barrière, on fait la rencontre d’un officier japonais qui, lui, fait partie intégrante de la guerre, fait la guerre. Enrôlé jusque dans son coeur, il ne peut tout de même s’empêcher de remettre en question la douleur, la souffrance provoquée par une simple recherche de pouvoir. Un jour, sa troupe s’arrête dans cette petite ville mandchoue. Parlant couramment mandarin, on lui demande de se glisser dans la foule pour glaner quelques informations sur la résistance chinoise. Au détour d’une rue, il voit ces tables à damier et ses joueurs attablés ; curieux, il s’approche et fait la rencontre de cette petite chinoise. Entre eux deux, la partie va peut-être dépassé le simple jeu de go. Leur affrontement, en parallèle des horreurs de la guerre ou des questionnements de l’adolescence, va prendre de plus en plus en place, même s’il n’y a que des gestes et aucune parole.
Je ne peux pas vous en raconter plus, mais sachez que le fin, la fin… ! Vous en aurez le souffle coupé. Mais heureusement ce n’est pas ce qui fait toute la beauté de ce roman. Il faut savoir qu’il se compose de multiples chapitres, courts, où à tour de rôles, les deux narrateurs prennent la parole. Autant vous dire que le décalage dans le discours de la jeune Chinoise et du soldat japonais est parfois saisissant ! Mais c’est justement ça qui fait la grandeur de cet ouvrage. D’un côté on suit la vie de cette jeune fille qui nous évoque son rapport à la famille, les déboires de sa soeur avec son mari, découvre l’amour mais comprend aussi que la guerre n’est pas une illusion et qu’il ne faut pas se bercer dans un aveuglement dangereux et l’ignorer. De l’autre côté, on est avec ce fier officier japonais, sûr des valeurs de son peuple et des raisons de cette invasion mais qui toutefois se laissera toucher par la grâce et l’innocence de la jeunesse encore pure des pires cruautés de ce monde.

Cela ne se résume donc pas seulement à la rencontre de ses deux personnages, ce sont deux univers distincts, deux personnalités presque opposées que l’on découvre à travers ces quelques semaines de guerre. Le jeu de go, décrit avec une poésie rare, est là comme un média qui reflète les mouvements d’humeurs, les états d’âmes des différents adversaires : c’est un des meilleur moyen pour connaître l’autre, l’amadouer, l’affronter.
On sent dans  les paroles de Shan Sa un attachement sincère à sa patrie et une curiosité pour ces événements historique qui, bien que sanglants, ont forgé son pays. Elle ne prend nullement position pour l’un ou l’autre de ces partis, si ce n’est contre la guerre elle-même. C’est une écriture très belle, aux images et métaphores très bien trouvées. On plonge dans un monde qui nous est, pour la plupart, complètement inconnu, et on y plonge entièrement, dans les moindres recoins, on n’oublie aucune facette de cette petite ville des Mille Vents. J’ignore encore qu’elle est mon sentiment globale à la sortie de ce livre : suis-je ravie pour toute la beauté et l’émotion palpable qui en ressort ? ou suis-je tétanisée par les horreurs dont ce roman nous rend témoin ? C’est indéniablement cette ambivalence qui fait tout l’intérêt du livre : de deux éléments en ressort-il nécessairement un duel ou un duo est-il possible ?