Le Royaume, d’Emmanuel Carrère

51uirlrlmtl-_sx195_Emmanuel Carrère est un nom qui traîne dans ma wishlist depuis pas mal de temps. J’en entends du bien, du mal, beaucoup d’avis très différents, partagés sur cet auteur et ses œuvres. Bref, tout ce qu’il faut pour aiguiser ma curiosité. J’ai donc sauté sur l’occasion d’avoir du temps devant moi pour découvrir un de ses livres qui me faisait de l’œil – et non, il ne s’agit même pas de Limonov –, Le Royaume.

Qu’il est compliqué de résumer cette briquette de plus de 600 pages. Autobiographie, enquête sur les premiers Chrétiens, récit et fiction historique. Oui, oui, vous avez bien lu, ça parle de religion (et je lis ça par le plus grand des hasards à la période de Noël!). Mais ne fuyez pas ! C’est un livre fleuve très spécial, unique en son genre, qui cache d’immenses trésors.

Pendant trois ans, l’auteur a été chrétien. Vraiment chrétien. Il allait à la messe, il étudiait les Évangiles, il a fait baptiser ses enfants, bref il était ce qu’on appelle un croyant. Ce livre, il l’écrit en tant qu’agnostique. Il revient sur cette période étrange de sa vie qui s’est déroulé il y a déjà vingt ans de cela. Entre temps, il a vécu, il a écrit. Mais c’est avec une sorte de fascination et d’envie de comprendre qu’il reparcoure les Évangiles. Le Nouveau Testament, il le voit aujourd’hui avec un œil d’enquêteur, d’historien, de romancier, d’homme tout simplement. Qui était Paul ? Quel a été son parcours ? Et Luc ? Est-ce bien lui qui a écrit telle ou telle page qu’on relit encore dans nos églises ?

Emmanuel Carrère nous fait revenir dans le passé, à Rome, à Athènes, en Macédoine, à Jérusalem… Les écrivains officiels du Nouveau Testatement ont voyagé, ont rencontré des fidèles, ont dirigé des églises, ont eu des tensions entre eux. Comment sommes-nous partis de la religion juive pour donner naissance aux premières étincelles de vie de la chrétienté avec Jésus en son centre ? Et que dire de l’eucharistie ? Que dire de la Vierge Marie ? Que dire de la résurrection ?

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Toutes ces interrogations, Emmanuel Carrère les a eut. Et bien avant lui, ceux qu’on appelle aujourd’hui les apôtres les ont eu également. Ce livre nous permet de revivre ces moments charnières.

Alors oui il y a des suppositions, des interprétations. Oui, il y a sûrement aussi des inventions, de l’imagination. Mais l’auteur ne cache rien de tout cela. Ce n’est pas un documentaire historique, soyons clair là-dessus. C’est une proposition, une invitation pour suivre une partie de la vie des premiers Chrétiens. Et c’est fait avec beaucoup de talent, d’ingéniosité. L’auteur ne nous quitte jamais, c’est à travers lui, à travers ses mots et sa vie que l’on fait ce voyage. Et ce lien que l’on tisse avec lui, quand il nous parle de cette maison achetée en Grèce, des vacances avec son meilleur ami, ce lien nous rapproche et fait qu’on le suit avec confiance dans l’histoire qu’il nous raconte. Comme lui, on doute, on enquête, on échafaude des théories. Il partage avec nous ses avis, ses convictions, mais jamais ne nous les impose. A part de rarissimes lignes, je pense que personne ne sera froissé à la lecture de ce roman, et ça c’est une prouesse.

L’auteur est très honnête avec nous, il nous livre des pans de son intimité, il est aussi critique envers lui-même… tout en restant lui-même. A la fin du Royaume, je ne savais pas qui de lui ou de moi avait vraiment besoin de ce livre, je ne savais pas à qui cette œuvre fut la plus profitable. Car j’ai abordé également ce livre de façon très personnelle, avec mes croyances, mes opinions, ma curiosité. Et même s’il s’agit là d’un vrai pavé dont la lecture a duré des jours et des jours, je ne me suis jamais ennuyée, j’ai beaucoup apprécié cet ouvrage. Replonger dans le premier siècle sur des territoires inconnus, apprendre les dissensions entre juifs et premiers chrétiens, faire la rencontre de Paul et de Luc, espionner Emmanuel Carrère quand il étudiait la Bible. Tout m’a plu, tout m’a intéressé.

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Alors oui, il est certain que Le Royaume n’est pas une lecture qui plaira à tout le monde. Il est certain que ce n’est pas non plus une lecture à mettre entre toutes les mains. Mais je vous invite sincèrement à pousser les portes de ce livre juste, sans prosélytisme, généreux et sincère. Une belle découverte, une écriture passionnante.

Emmanuel Carrère, Le Royaume, aux éditions folio, 8€70.

Elle s’appelait Sarah, de Tatiana de Rosnay

9782253157526-tVoilà, c’est officiel. Avec cet article vont se finir mes lectures communes 2016. Dans deux semaines, on fera le bilan de cette aventure, mais vous n’aurez qu’à attendre quelques jours pour avoir le programme des lectures communes 2017. En espérant que cela vous tente ! Ce mois-ci, c’est un roman très connu de Tatiana de Rosnay qui est à l’honneur : Elle s’appelait Sarah.

C’était une fillette, d’une dizaine d’année. Avec sa famille, ils vivaient à Paris. Petit à petit, les choses sont devenues étranges : on les a obligés à porter des étoiles jaunes sur la poitrine, sa mère ne pouvait faire ses courses qu’en fin de journée, on les regardait, les montrait du doigt. Et les rumeurs de la guerre qui envahissaient Paris… Mais un matin, tout changea. Sarah savait ses parents inquiets, elle comprit pourquoi. On toqua à leur porte. Des gendarmes français. Ils devaient partir. Direction le Vél d’Hiv. Nous sommes le 16 juillet 1942.

Soixante ans après, c’est pour faire un article dans le magazine où elle travaille que Julia Jarmond découvre l’histoire de la Rafle et des familles qu’elle a emportées. Elle est américaine, a épousé un Français et a vécu plus de la moitié de sa vie à Paris. Et c‘est par coïncidence que sa route va croiser celle de Sarah, la fillette juive. Elle découvre alors que sa famille, sa belle-famille plutôt, et cette enfant sont liées. La vie de Julia va changer à jamais : elle n’a de cesse de mener l’enquête, trouver la vérité en explorant les parts d’ombre de sa famille mais aussi celles de l’Histoire française, de l’Occupation.

Je me plantai devant la plaque, sans me soucier du trafic. Je pouvais presque voir Sarah arriver depuis la rue de Saintonge, ce petit matin étouffant de juillet, entre sa mère et son père, et les policiers. Oui, je voyais la scène. […] Le doux visage en forme de cœur était devant moi et j’y voyais l’incompréhension et la peur. Les cheveux lisses retenus par une queue-de-cheval, les yeux turquoises taillés en amande. Sarah Starzynski. Était-elle encore vivante ? Elle aurait soixante-dix ans aujourd’hui. Non, elle ne pouvait être encore de ce monde. Elle avait disparu de la surface de la terre, avec le autres enfants du Vél d’Hiv.

Très sincèrement, je misais énormément sur ce roman. J’apprécie beaucoup en effet les récits qui ont pour toile de fond ou même pour sujet principal la Seconde Guerre mondiale. J’avoue que j’ai été perplexe dès les premières pages de trouver une Américaine en héroïne. Mais pourquoi pas ? Cela sert les rebondissements de l’intrigue, mais je pense qu’un Français fouillant dans l’Histoire française aurait eu plus de poids… Qu’importe. J’ai, après tout, assez bien aimé ce personnage, touchant et sincère, elle aussi traversant une période difficile, qui résonne d’autant plus fort au fur et à mesure qu’elle découvre le destin de la petite Sarah.

On nous promet – soyons honnête – de l’enquête, et même du suspens. Et il n’est pas faux de dire qu’il y a des révélations, des retournements de situation. Mais je n’ai frémi à aucun moment. J’ai beaucoup apprécié redécouvrir l’histoire du Vél’ d’Hiv’, ce roman aide au travail de mémoire et c’est indispensable. Malheureusement, les personnages secondaires sont assez pauvres, mal travaillés. Mais le pire, c’est tout simplement l’intrigue. J’avais pratiquement tout deviné au bout d’une cinquantaine de pages. Autant dire que ça a enlevé beaucoup de charme à cette histoire. Un peu plus et je me serais ennuyée.

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Me voilà bien embêtée. D’un côté, j’ai trouvé ce roman remarquable sur des thèmes comme la culpabilité, le poids du secret, j’ai adoré les passages où l’on suit directement Sarah, j’ai aimé même le personnage de Julia Jarmond. De l’autre, je n’ai ressenti aucune grande émotion à la lecture de ce roman, trouvant que l’intrigue manquait cruellement de reliefs. Et la fin… Larmoyant, j’ai détesté au possible.

Je suis déçue, je dois l’avouer. On m’avait sûrement beaucoup trop vendu ce livre, mes attentes étaient trop hautes. Elle s’appelait Sarah n’est toutefois pas un mauvais livre. Il y a un vrai travail de documentation, la lecture est fluide, la narration bien maîtrisée malgré quelques sensibleries. Mais je ne suis pas parvenue à entrer dans le roman pour autant, je suis passée à côté de cette lecture.

Je lirai encore Tatiana de Rosnay car je sais d’expérience que sa plume arrive normalement à me faire vibrer. Et vous ?

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Tatiana de Rosnay, Elle s’appelait Sarah, Le Livre de Poche, 7€10.

Kinderzimmer, de Valentine Goby

Devant la flopée d’éloges et parce que ce livre se déroule pendant la Seconde Guerre mondiale (un contexte que j’apprécie dans la littérature), j’ai fait des pieds et des mains pour me procurer Kinderzimmer de Valentine Goby à la médiathèque. J’ai finalement réussi, non sans difficultés, en est ressortie une lecture éprouvante, mais dans le bon sens du terme.

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Kinderzimmer, la chambre des enfants. Une aberration, une étincelle de lumière dans la noirceur et la puanteur du camp de Ravensbrück.

Mila est une déportée politique française. Elle codait des partitions et aidait le résistance, ça lui vaudra le camp avec sa cousine Lisette. Là, elle découvre une autre monde, un autre langage, d’autres pratiques. Les autres femmes lui renvoient son reflet peu à peu famélique, malade, faible, crasseux. Ayant perdu sa mère très jeune, elle ne comprend pas vraiment la mécanique interne des femmes, mais elle sait une chose, dans son ventre, elle porte un enfant. Mais elle préfère l’ignorer, elle a la conviction que cela peut la conduire à sa perte, et de toute façon, s’attacher à un bébé dans ses conditions, ce n’est vraiment pas la peine. Alors les semaines, les mois passent. Il y a les privations, les blessures, les punitions, l’allemand qui claque aux oreilles, le fouet qui claque sur le dos des voleuses. Il y a la fumée du crématorium, le Waschraum débordant d’excréments, les paillasses minuscules, les querelles et l’amitié. La mort, des morts partout.

Un récit de la vie en camp de déportation, particulièrement fort, car nous sommes plongé dans la tête de Mila, et nous découvrons en même temps qu’elle le froid et les Block, le Revier et le Betrieb. C’est glaçant, c’est choquant, mais c’est aussi très beau à lire. Puis il y a ce moment, cette naissance qu’elle aurait voulu ignorer et la découverte qu’il y a un lieu pour les nourrissons, les bébés, les tout-petits. Maigrelets fils et filles de déportés. Une vie qui débute dans un lieu de mort : ça ne peut être qu’un signe d’espoir.

Vous l’aurez compris, c’est un livre fort, mais le plus surprenant est cette écriture, déroutante et obsédante, mélange de narration aux différentes personnes, d’un point de vue omniscient et interne. C’est un peu fou, mais on ne peut que l’être un peu avec l’épuisement causé par Ravensbrück. Ce roman, c’est aussi un mélange de langue, du français et de l’allemand bien sûr, mais aussi du polonais et d’autres encore, inconnues. En fait, ce qui a été éprouvant dans cette lecture, c’est que j’ai vraiment eu l’impression d’y être, pas en tant que spectatrice, mais en tant que déportée. Autant vous dire que ça fait froid dans le dos, mais il faut saluer le génie de la plume qui permet cela.

Toutefois deux bémols : le premier, c’est cette introduction qui n’introduit pas bien du tout. Je l’ai trouvé affreusement artificielle et vraiment dérangeante. Le roman commençant ainsi, j’ai vraiment eu peur pour la suite, heureusement, tout s’est très vite arrangée, et j’ai été comblée par cette écriture qui dit la réalité, qui la construit par touches et détails, une accumulation qui forme un univers dont on prend peu à peu conscience, en même temps que Mila. Deuxième mauvais point qui n’en ai pas forcément un, mais il me semble plus juste de repréciser : en réalité, contrairement à ce que le titre et la quatrième de couverture veulent nous le faire penser, le sujet de la Kinderzimmer ne constitue tout au plus qu’un cinquième du roman, le sujet des bébés, à peine plus. J’ai bien peur que ce soit là une petite astuce artificielle d’éditeur pour jouer sur la corde sensible et faire vendre un chouilla plus (et je dois avouer que ça marche, en tout cas avec moi). Mais je reprécise que cette description d’une vie au camp est vraiment saisissante et mérite toute entière d’être lue, et pas seulement les passages dans cette crèche de petit déportés.

Bref, une lecture que j’ai trouvé vraiment surprenante par la force de sa langue poétique, ses audaces de narration et ce talent inimitable à nous plonger dans ce monde. À découvrir.

Valentine Goby, Kinderzimmer, aux éditions Actes Sud, 20€.

Journal, d’Hélène Berr

« Les amitiés qui se sont nouées ici, cette années, seront empreintes d’une sincérité, d’une profondeur et d’une espèce de tendresse grave, que personne ne pourra jamais connaître. C’est un pacte secret, scellé dans la lutte et les épreuves. »

Des journaux intimes, des écrits autobiographiques témoignant d’une expérience de la Seconde Guerre mondiale, on en trouve déjà beaucoup. Souvent, cela nous raconte la vie de résistants, de déportés, de clandestins, de soldats voir même de collabos. Mais c’est surtout l’horreur qui est mise en scène, les moments les plus difficiles dans ce monde en guerre. Avec Hélène Berr, j’ai découvert l’autre versant : un Paris paralysé, un Paris qui plonge peu à peu dans la peur et ses habitants avec.

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Hélène Berr est une brillante jeune fille de 20 ans qui fait des études d’anglais. La guerre a commencé et elle décide de tenir un journal pour garder une trace de ses journées passées avec des amis de la famille ou à jouer de la musique classique. Mais elle y note également ses réflexions, très abouties et profondes pour certaines, plus triviales pour d’autres. Hélène est juive, les lois raciales la concernent donc en premier : le port de l’étoile jaune, l’exclusion des israélites des transports en communs, des commerces… Elle l’a vécu. Mais c’est quand son père est emprisonné que tout bascule et qu’elle prend peu à peu conscience de l’injustice de cette politique qui prend pour race ce qui n’est « qu’une » religion.

Hélène est surprenante : elle garde un sang froid extraordinaire et n’écrit pas ces quelques lignes pour se plaindre. Non, écrire lui sert d’exutoire : coucher sur le papier ses sentiments lui permet de mieux les comprendre. Surtout qu’en plus de la situation très instable de la France, Hélène doit faire face à des problèmes de cœur : elle réalise qu’elle s’est engagé avec un Gérard de plus en plus absent alors qu’elle vient de faire la rencontre d’un certain J., qui l’obsède tout doucement. Cela pourrait nous sembler anecdotique mais dans l’esprit de cette jeune fille, l’amour qu’elle ressent pour ses proches et ce garçon sont inséparables de sa façon d’appréhender sa vie.

Hélène redoute l’avenir mais refuse de vivre dans la peur : pour cela, elle se souvient de ces journées dans la campagne d’Aubergenville, elle se souvient de son bonheur d’étudier à la Sorbonne. Et elle s’occupe : bénévole dans une bibliothèque, elle prend soin également d’enfants juifs qui n’ont plus de famille (parents déportés par exemple), et Dieu sait comme il y en a ! Elle n’est pas sourde aux rumeurs : les rafles, le Vél d’Hiv, etc. Mais il faut garder courage et la tête sur les épaules.

 

Le plus surprenant, c’ets cette écriture, qui fait preuve d’une réelle maturité dans les idées et dans les formes. Bien sûr, c’est un journal à l’origine privée : certains billets n’ont pas réellement d’intérêt pour nous, on se trouve un peu perdu à travers cette myriade de personnages que nous ne connaissons pas. Il y a quelques facilités de langue, quelques répétitions, mais sincèrement, on pardonne tout cela à Hélène, car on est déjà assez intimidé de rentrer ainsi dans la vie de cette jeune femme qui jusqu’au bout a eu fois en la justice. En effet, malgré les mises en garde et les dangers, la famille Berr n’a pas fui, jusqu’au bout elle est resté à Paris, échappant aux rafles avec une chance insolente. Jusqu’au jour où… le malheur a rattrapé Hélène et ses proches. De ça, on n’en saura pas grand chose, juste une lettre de l’auteure pour sa sœur, écrite le jour de l’arrestation. C’est encore un plus grand déchirement de se séparer d’Hélène, de finir cette lecture quand on sait qu’elle périra dans les camps peu de temps avant leur libération.

C’est une personne pleine de vie, très studieuse : son journal est ponctuée de mots anglais et de références littéraires très agréables. C’est vrai, on ne comprend pas tout parfois, certaines références nous manquent : Hélène a gardé son jardin secret. Pendant des mois, elle admirait la beauté de la capitale, la joie des enfants, mais au fond d’elle-même, elle savait que derrière certains de ces murs la barbarie humaine était à l’œuvre. Au fur et à mesure de l’avancée nazie, la jeune fille ne pouvait se retenir de haïr ces hommes, ces automates qui détruisaient le beau et la paix. Mais tout haut, elle ne pouvait rien dire : c’est à son journal qu’elle dénonçait cela, qu’elle se confiait.

J’ai vécu un moment fort et touchant en partageant la vie et les pensées intimes d’Hélène Berr. Son Journal est une œuvre très belle, empreinte de désespoir mais aussi de vie. Plus que jamais après cela, on se dit que de telles abominations ne doivent surtout pas revoir le jour.

Hélène Berr, Journal, édition Tallandier, 20€.

Les pommes du jardin de Schlitzbuter, de Dina Rubina

J’ai découvert Dina Rubina au détour du rayon littérature russe de ma médiathèque que j’arpente très (trop ?) souvent. J’étais à la recherche d’un roman court, pour le déguster lors d’un petit voyage en TER. J’ai facilement trouvé ma perle rare : Les pommes du jardin de Schlitzbuter ne comporte qu’une soixantaine de pages.
L’auteur y raconte le voyage d’une écrivaine qui, arrivée à Moscou, s’est vu confier un récit à remettre chez un petit journal juif. Mais ce n’est pas vraiment l’action le plus important.
« C’était une époque curieuse : représenter des Juifs dans la littérature courante était considéré comme une chose non pas interdite, mais malvenue, ou plus exactement pas vraiment décente. Pour faire une comparaison sur le plan dermato-vénérologique (et elle s’impose justement sur ce plan-là), on pourrait dire que ce n’était pas la syphilis, non, mais un champignon fâcheux. »
La question est de savoir quelle identité juive réside au moment du récit en Russie. Comment la vivre, comment l’exprimer ? Est-elle un fardeau, un fait comme un autre, une joie ? Notre héroïne porte en elle de vieilles paroles yiddish et ce voyage va être pour elle l’occasion de revenir en arrière, vers un passé juif qu’elle avait enfouie sous des tonnes de futilités et de convenances. Très carrée, elle ne s’attendait pas que cette visite à un petit canard yiddish bouleverse cette perception qu’elle a d’elle-même, de sa foi, de son identité.
Dina Rubina possède une écriture très fine qui nous plonge au coeur de la pensée du personnage principal sans être pour autant une introspection complète. On ressent avec elle le basculement qui s’opère dans son âme, ses souvenirs qui affluent, ces bouffées de chaleur qui la font s’évanouir. Cette remise d’un simple récit va virer à la rencontre atypique entre deux mondes, pas si lointain, qui ne finiront par n’en faire qu’un. Mais diable, qu’elles sont appétissantes ces pommes, ces Golder, qui viennent tout droit du jardin de Schlitzbuter…

Belle du Seigneur, d’Albert Cohen

« En ce soir du Ritz, soir du destin, elle m’est apparue, noble parmi les ignobles apparue, redoutable de beauté, elle et moi et nul autre en la cohue des réussisseurs et des avides d’importances, mes pareils d’autrefois, nous deux seuls exilés, elle seule comme moi, et comme moi triste et méprisante et ne parlant à personne, seule amie d’elle-même, et au premier battement de ses paupières je l’ai connu. C’était elle, l’innatendue et l’attendue, aussitôt élue en ce soir de destin, élue au premier battement de ses longs cils recourbés. Elle, Boukhara divine, heureuse Samarcande, broderie aux dessins délicats. Elle, c’est vous. (…) Les autres mettent des semaines et des mois pour arriver à aimer, et à aimer peu, et il leur faut des entretiens et des goûts communs et des cristallisations. Moi, ce fut le temps d’un battement de paupières. Dites-moi fou, mais croyez-moi. Un battement de ses paupières, et elle me regarda sans me voir, et ce fut la gloire et le printemps et le soleil et la mer tiède et sa transparence près du rivage et ma jeunesse revenue, et le monde était né, et je sus que personne avant elle, ni Adrienne, ni Aude, ni Isolde, ni les autres de ma splendeur et jeunesse, toutes d’elle annonciatrices et servantes. Oui, personne avant elle, personne après elle (…). »

Je crois que ces lignes sont un bon témoin de Belle du Seigneur. Ce livre vient terminer une trilogie formée par Solal et Mangeclous. Publié tardivement, en 1968, par Gallimard, il a été bien accueilli par les critiques. Ses quelque mille pages peuvent effrayer au premier abord, mais il suffit de commencer un chapitre pour être happé par cette force religieuse, sexuelle, sociale qui vous entraîne et ne vous lâche plus jusqu’au tout dernier mot de l’ouvrage.

Belle du Seigneur retrace la relation adultère d’Ariane pour Solal. Une passion démesurée, morbide, où l’amour fracasse tout. Mariée à Adrien Deume qui n’a qu’un but, monter sur l’échelle sociale, Ariane se retrouve coincée avec un époux qu’elle n’aime pas mais qu’elle fait semblant d’apprécier, question de convenances. Mais Solal a d’autres plans pour elle, car dès le premier regard, il était tombé amoureux. Et à lui, rien ne résiste. En une soir il séduit la belle, en un soir commence cette histoire enragée d’affection mutuelle. Des plus doux moments de tendresses aux instants les plus difficiles d’une vie sentimentale, ce roman nous fait parcourir l’histoire d’une vie bouleversée.

Albert Cohen écrit ici les plus belles pages de la littérature amoureuse de notre époque. A travers les cent six chapitres, chaque personnage s’exprime de façon personnelle sur ses travers, ses ressentis, sa douleur. Une écriture très particulière, qu’il faut apprendre à dompter pour les lecteurs habitués à la narration classique ; pour vous donner un exemple, dans certains chapitres nous écoutons le monologue d’Ariane dans son bain, sans réel fil conducteur et surtout sans ponctuation. On comprend très vite le choix de l’auteur pour cette particularité : la jeune fille est quelq’un de psychologiquement fragile voire instable, avec un penchant certain pour la mélancolie. A l’inverse, les monologues d’Adrien Deume sont très cadrés par la ponctuation, avec quelques divagations certes, mais ils suivent toujours un plan de route certain. Pour ce personnage, tout doit être préparé et calculé pour favoriser sa montée sur l’échelle sociale, même ses marques d’attention pour sa femme sont parfois contrôlées. L’écriture est toujours prenante, on a hâte de poursuivre notre rôle de voyeur malsain pour connaître enfin la suite de l’histoire. Les personnages sont changeants au fil du livre, comme dans la vraie vie où les expériences nous forgent et nous déduisent. C’est une écriture de la vie dans ce qu’elle a de plus puissant, de plus fort.

C’est d’ailleurs le grand drame de ce roman : quand les gestes d’affection et les paroles de sentiments ne sont plus sincères, quelle valeur porter alors à cet amour ? Solal et Ariane s’aiment de passion, une passion qui les entre-dévorent ; contre l’ennui, le changement radical, les affres de la dispute sont souvent les seules solutions quitte à faire souffrir et à mettre en danger son couple. C’est toute l’ambivalence de cette relation complexe, ambigüe qui nous est jetté à la figure. Aimer, est-ce au point de se faire du mal, pour ne pas s’oublier ?

Mais en plus de l’amour, Albert Cohen insère dans son livre de multiples critiques. Satire de la petite bourgeoisie tout d’abord qui désire toujours plus s’élever à coup de petites combines et de magouilles injustifiées. Amour de cette religion juive qu’il l’a construit, religion menacée par le nazisme. L’auteur a d’ailleurs du arrêter d’écrire un temps à cause de la Seconde Guerre mondiale et c’est sans aucun doute après elle, et les horreurs qu’elle a causé à son peuple, que Cohen écrit ces magnifiques pages sur l’incompréhension de Solal, juif lui aussi, face à toute cette violence gratuite. Bref, c’est un livre multiple qu’on ne peut clairement pas réduire au récit d’une rencontre amoureuse. Il faudrait plus d’une vie pour comprendre et déterminer tous les tenants et aboutissants de cette oeuvre. Elle est si complète, si visionnaire, si démesurée… Je ne peux que vous inviter à lire ce roman si prenant, si fort, qui happe toute votre âme et remet en question vos comportements amoureux. Il changera votre vision de la passion.

Louise et Juliette de Catherine Servan-Schreiber

Un livre où le nom de l’auteur apparaît aussi gros que le titre. On peut se demander si le contenu est aussi bon que le nom « Servan-Schreiber » est connu. La saga de la famille est en partie représentée ici :  Emile Servan-Schreiber, fondateur des Echos durant la Seconde Guerre mondiale devient Charles, brillant intellectuel juif dirigeant un journal et Denise Servan-Schreiber, sa belle et forte épouse, Louise. Parents de 5 enfants, ils doivent fuir le régime hitlérien et se réfugient en zone libre dans leur chalet de Savoie.

Louise et Juliette, c’est une histoire de guerre bien sûr mais c’est aussi l’histoire de l’Amour, des amours et de leurs forces inextricables. Alors que Louise soutient son mari « si peu juif » et que sa famille prend part très vite à la Résistance, Juliette, elle, sa soeur tant aimée, est de l’autre côté de ligne de démarcation. Son mari, Paul, est nommé préfet d’Eure-et-Loir à la place du célèbre Jean Moulin qui s’est évaporé dans la nature ; quant à son fils Cédric, il « chasse du communiste toute la journée ». Sa famille est maintenant du côté des « méchants », des « K » (pour « Kollabos ») et Juliette participe aux évènements mondains au millieu des uniformes vert-gris alors que sa soeur, à Megève, tente de sauver le pus d’enfants juifs possible. Bien que des dissenssions apparaissent entre les deux soeurs, elles essaient à travers d’émouvantes lettres de toujours garder la tête haute et leur amour mutuel intact alors que les enjeux de la guerre s’immiscent entre elles. Juliette écrit à sa soeur : « Je vois bien que les antagonismes se durcissent. Nos maris nous demandent de nous tenir à distance l’une de l’autre… Je comprends leur logique mais elle est insurpportable ! Le traditionnel champ de bataille des soldats s’est déplacé dans les familles, chez les civils de notre pauvre pays écartelé. Chez nous, dans notre famille !  Chacun agit selon ses convictions. J’essaie de ne juger personne. » Quant à Louise qui assaille de questions sa soeur sur l’implication de Paul et leur vie en zone occupée, elle s’explique : « Pardon de toutes ces questions, mais j’aimerais comprendre. Pas juger… comprendre. Je ne vais pas m’attarder sur la politique qui n’a jamais été un sujet entre nous, malgré nos maris. » Entre non-dits et aide risquée, leur relation en pointillés tente de résister aux affres dévorantes de ce conflit.

En fond, Louise, sûrement le personnage principal du roman, vit une seconde histoire d’amour, passionnelle et qui prend tellement de place dans son coeur. Il s’agit de Léonard, l’aîné de ses enfants, destiné à faire Polytechnique. Louise en est si fière, elle ne voit qu’à travers lui au point souvent de faire passer ses autres enfants ou son mari après cet enfant béni. C’est à cause/grâce à lui qu’elle refuse de quitter Megève pour fuir la France et l’invasion allemande qui se fait de plus en plus oppressante au risque de sacrifier sa famille. Mais quand sa fille Emilie fugue et rentre dans le Résistance, la vraie, la dure, ses sentiments de mère se mélangent : entre déception que ce ne soit pas Léonard le héros de la famille et surprise de voir sa fille si courageuse, elle balance.

Au delà du nom de l’auteure, Louise et Juliette, tient ses promesses. Roman de guerre car nous sont décrits l’exode, la Résistance, la vie de « K »… mais aussi roman d’amour et de ses innombrables noeuds qui mettent le désordre dans les coeurs et les consciences. Il nous peint avec justesse et sans fioritures ces questionnements et ces douleurs qui ont transpercés de nombreux Français en temps de guerre. Ce n’est pas l’histoire du siècle ni même une histoire très intense, on sent que c’est un premier roman mais on peut facilement envisager que les prochains à venir seront prometteurs au regard de celui-ci.