Les Délices de Tokyo, de Durian Sukegawa

9782226322883-jEncore une fois, un petit article mille ans après tout le monde, comme c’est la coutume sur ce blog. Aux détours d’un rayon de librairie, je me suis fait offrir Les Délices de Tokyo de Durian Sukegawa. Je l’ai dévoré en une journée, en sirotant du thé. Cela faisait trop longtemps à mon goût que je n’avais pas lu de romans japonais et je dois vous avouer que cette littérature m’avait beaucoup manqué.

Dans un endroit tranquille, face à des cerisiers qui marquent les saisons, se tient un petite boutique de dorayaki, des pâtisseries japonaises, sortes de pancakes fourrés de an – une pâte de haricots rouges. Sentarô n’est pas un expert : il s’estime déjà assez heureux d’avoir trouvé ce poste de gérant après sa sortie de prison. Il se contente d’acheter en gros du an industriel. Le commerce n’est pas florissant mais cela suffit à la survie de la boutique. Un matin, Tokue, une vieille dame, demande à travailler à l’échoppe. Après plusieurs jours, Sentarô finit par accepter et ne le regrette pas ! Tokue a un vrai don pour le an : la clientèle afflue. Sentarô se prend au jeu. Mais les doigts tordus de Tokue sont le signe d’un sombre secret que cette dernière n’ose pas avouer.

Avant de parler de l’histoire, laissez-moi vous parler de l’écriture. J’ai pris énormément de plaisir à lire ce petit roman car le style est très simple et vivant. La traduction est réussie. Il y a de nombreux dialogues, des descriptions toujours utiles, on ne s’ennuie pas. Et pourtant, il s’agit là d’un récit tranquille. Vous vous en apercevrez au fil des pages, l’intérêt qu’on porte à cette histoire est directement lié à la tendresse, à l’attachement que l’on éprouve pour les personnages. On apprend à les connaître au fur et à mesure, et il est difficile de ne pas craquer pour eux. La rencontre entre Tokue et Sentarô est vraiment touchante, et la deuxième partie du livre qui nous en apprend plus sur leurs passés est vraiment passionnante. Ce qui est d’autant plus agréable dans ce livre, c’est que les personnages sont terriblement humains, ce ne sont pas des êtres de papiers policés. Ils ont leurs défauts, leurs bizarreries. La peur, la timidité, le commérage, la gourmandise font partie intégrante de l’être humain et l’auteur a inclus cela dans ses héros. Les personnages sont le socle de ce livre, et ils sont vraiment très bien écrits.

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J’ai beaucoup aimé que cette histoire m’amène dans une petite allée japonaise, même si les cerisiers ont un peu fait cliché. Croiser les lycéennes, les familles, les salary-men, voir vivre cette petite boutique comme il y en a tant d’autres… c’était un vrai régal. Sans compter la confection des dorayaki qui mettent vraiment l’eau à la bouche. Car ce roman est aussi une ode à la bonne cuisine, celle qui prend son temps, qui fait les choses avec minutie et précaution pour un résultat optimal.

Pendant que la pâte refroidissait, Tokue invita Sentarô à consigner dans un carnet les diverses étapes de la préparation. « J’apprends en regardant », répondit-il, ce à quoi elle rétorqua : « Alors, passez-moi tout en revue depuis le début. » Coincé, il ouvrit son carnet.

Les Délices de Tokyo portent vraiment bien son titre : délice pour nos papilles par procuration, délice pour nos yeux de lecteurs qui se réjouissent de cette écriture si légère, de ces personnages si vivants, délice pour le voyageur qui est en nous, heureux de faire un détour par le Japon.

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Durian Sukegawa, Les Délices de Tokyo, traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako, aux éditions Le Livre de Poche (34537), 6€90.

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Trois grands fauves, d’Hugo Boris

J’ai été très enthousiasmée à l’idée de lire le roman que je vais vous présenter aujourd’hui. On me promettait un jeune auteur talentueux, un parallèle entre trois grands personnages de l’Histoire. Ce livre, c’est Trois grands fauves d’Hugo Boris, ces trois héros, ce sont Danton, Hugo, Churchill. A dire comme ça, on s’attend à un truc assez génial nous mettant en avant les ressemblances entres ces hommes, leur talent, leur force, leur lien face à la vie et à la mort.

Car ce qu’ont en commun ces trois personnages, en dehors d’une carrière importante, c’est d’avoir fait face à la mort et d’avoir passer outre, et de partir en chasse après la vie comme des prédateurs. Hugo Boris tente de créer un fil qui relierait ces personnes à travers l’Histoire, un lien subjectif mais pas si dénoué d’intérêt que ça, comme si certains traits de caractère se retrouvaient dans les personnes de pouvoir. Ces trois hommes sont intelligents, intimidants, adulés ou détestés, ils n’ont laissé personne indifférent du temps de leur époque.

C’est un projet intéressant et curieux auquel s’essaie ici l’auteur. Je dois avouer que c’est très imaginatif et, une fois lu, tellement évident. On peut lire dans ce roman des épisodes de la vie de ces héros, de façon très parcellaires. Le livre est court et se lit très rapidement, et c’est peut-être ce qui m’a le plus déçue. Je n’ai pas trouvé assez de matière pour pleinement m’épanouir dans ma lecture, j’avais l’impression de rater plein de choses importantes qui auraient pu créer des passages géniaux à lire. Je peux comprendre que ce n’est pas ici une succession de biographies et heureusement, ça ne tend pas vers l’exhaustivité. Mais la brièveté de ces récrits m’a complètement empêcher de rentrer dans cette lecture, j’ai regardé cela d’un œil extérieur. Je n’ai pas vraiment eu d’attachements pour les personnages, alors qu’il y aurait eu matière à cela. L’auteur évoque juste des extraits de vie liés à la vie, à la mort, au caractère sauvage et dominant de ces personnages. Pourtant, on voit beaucoup de leurs faiblesses. J’ai eu du mal à situer quel était vraiment le but de l’auteur, toutefois, j’ai apprécié son écriture documentée et simple, on sent un réel intérêt de l’écrivain pour ses personnages, et cela donne un peu plus vie à ces portraits fragmentés.

Pour résumer, pas un mauvais roman, plutôt l’histoire parcellaire de trois vies d’hommes d’exception, liés sur plusieurs aspects. Mon avis est partagé, mais dans le fond, il n’y a pas de gros points négatifs ici. Je serais curieuse d’avoir l’opinion d’autres lecteurs qui auraient un avis plus tranché que moi, car je ne sais pas trop quoi en penser de cet ouvrage.

Hugo Boris, Trois grands fauves, aux éditions Belfond, 18€.

Le Confident, d’Hélène Grémillon

Sur conseil d’une amie, j’ai fait l’acquisition d’un roman en poche, qui a obtenu cinq prix littéraires et a été traduit dans une vingtaine de langues. Il s’agit d’un livre d’Hélène Grémillon, Le Confident. J’ai mis un peu de temps avant de trouver la lecture agréable, c’est un peu difficile de s’y retrouver au début, mais rapidement ce roman plein de sensibilité a su me conquérir.

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Camille essaie de faire le tri dans les lettres de condoléances qu’elle reçoit à la suite de la mort de sa mère. Mais parmi elles, il y en a une bien étrange : aucune signature, aucune adresse d’expéditeur. Cette lettre raconte l’histoire de son auteur, Louis. Au début, Camille croit à une erreur, mais le lendemain elle en reçoit une autre, puis les envois continuent. Elle se plonge alors dans ce récit sous forme de puzzle.

Il raconte l’amour de Louis pour Annie, un amour à sens unique, et leur rencontre après trois ans de séparation. La jeune fille lui raconte alors les évènements, graves, qui ont jonchés sa vie au début de la Seconde Guerre mondiale. Ce ne sera pas la seule voix que l’on entendra dans ces courriers, plusieurs se croiseront pour compléter cette histoire bouleversante de vies qui ont basculé. Je ne veux pas spoiler outre mesure, sachez juste que l’on parlera maternité et amour, et que Louis et Annie ne représentent que la face visible de l’iceberg. Cette histoire va beaucoup plus loin, creuse beaucoup plus profondément dans les racines qui fondent l’être humain, ses instincts et ses peurs. Elle est aussi placée sous le sceau du secret, un secret qui s’est tu pendant des dizaines d’années mais qui ne demande qu’à être découvert. Et Camille comprend petit à petit qu’elle en fait partie.

C’est un livre fort, puissant car il brasse des choses pas faciles à lire. Des destins qui ont été déviés. Certains actes commis par les personnages pourraient être considérés comme répréhensibles pour certains mais il n’y a pas de bons ou de méchants, tous ont commis un faux pas et se sont fait surprendre par l’amour, sous toutes ses formes, au cours de cette histoire. Du coup, je ne sais pas vraiment quoi en penser. Je suis bouleversée par ce récit parce qu’il touche des thèmes qui me sont chers et qu’il dévoile une vérité par couches successives, comme pour faire durer le suspens (ou le supplice, comme vous voulez). Toutefois, l’auteur arrive à immiscer dans son roman des touches d’espoir, de bonheur qui font du bien comparés à tout ce passé déballé.

Le roman se divise en plusieurs chapitres : parfois ce sont les lettres que l’on peut lire, d’autres fois c’est la vie de Camille qui nous est raconté. C’est vrai que ce n’est pas très aisé les premières pages de replacer qui est qui et fait quoi mais pour cela l’auteur et l’éditeur ont trouvé un moyen radical pour nous aider : selon qui fait le récit, la police (et quelques éléments graphiques) changent. Pratique pour s’y retrouver. Mais je ne sais pas vraiment s’il était si nécessaire de parler de Camille : on évoque certains éléments de sa vie (comme Nicolas, un amour dont elle hésite à se défaire) qui ne sont pas assez développés ou liés au récit des lettres pour être franchement utiles. Mais à la limite, ce n’est qu’un détail.

Quant à l’écriture, elle n’est pas forcément la plus originale que j’ai pu lire, elle ne sort pas des sentiers battus, mais elle est efficace et sans fioritures. La narration a été très travaillée mais je regrette qu’il n’y ait pas de plus grandes différences de styles entre chaque « voix ». On se repose trop sur les changements de police pour les reconnaître, mais au fond, elles utilisent les mêmes mots, les mêmes tournures de phrase. Cependant, l’écriture d’Hélène Grémillon arrive très bien à faire que le lecteur s’identifie au narrateur, dans ses peines et ses joies (surtout ses peines je dois dire). On n’a aucun problème à visualiser toutes les problématiques que de telles situations, vécues par les personnages, peuvent engendrer.

Je pense que mon jugement est encore plus que d’habitude subjectif, ce livre m’a profondément remuée et j’en ressors avec beaucoup de questions : serais-je capable de vivre et d’accepter les événements dont les narrateurs témoignent. Le contexte de la Seconde Guerre mondiale n’est pas le centre de l’œuvre, mais j’ai apprécié ce fond historique, que j’apprécie beaucoup dans la littérature, et qui est très bien traité ici. En nous interrogeant sur la notion de passé et de secret, l’auteure réussit à nous faire comprendre que nous non plus nous ne sommes pas loin parfois de voir nos vies entières bouleversées par une simple phrase, un simple geste que l’on mettrait trop de temps à regretter.

Hélène Grémillon, Le Confident, aux éditions Gallimard, coll. Folio (5374), 6€95.