Les Derniers Battements du cœur, de Kelley York & Rowan Altwood

J’ai l’impression qu’il y a des choses qui reviennent dans la romance young-adult : une rencontre autour du suicide ou de la maladie. Très sincèrement, la moitié de ce que j’ai pu lire comporte une rencontre de ce genre des deux protagonistes. Et ça ne me dérange pas vraiment car cela peut faire naître de très très bons romans – comme celui d’aujourd’hui – mais j’ai peur de finir de me lasser au bout d’un moment.

cvt_les-derniers-battements-du-coeur_6521

Aujourd’hui, nous allons donc parler du roman écrit à quatre mains Les Derniers Battements du coeur de Kelley York et Rowan Altwood. Dans cette histoire, on bascule d’un personnage à l’autre. D’un côté Luc, greffé du cœur il y a trois ans mais en plein rejet ; il ne veut plus voir d’hôpitaux, donc il organise une sorte de road-trip pour finir sa vie comme il l’entend. De l’autre, il y a Evelyn, une ancienne amie proche de Luc qui revient en ville après trois ans passés en Arizona, auprès d’un beau-père qu’elle déteste. Evelyn est embarquée dans ce voyage, cette fuite en avant vers l’Oregon. Tous les deux s’aiment, c’est évident. Mais parfois, ça ne suffit pas pour former un couple.

J’imagine que vous avez déjà trouvé la trame de cette histoire : elle est assez convenue, il faut dire. Cependant, cette escapade improvisée de plusieurs semaines en voiture est très originale et j’ai adoré découvrir les personnages à cette occasion. Ce qu’ils ressentent l’un pour l’autre est très fort et on comprend leurs réticences, leurs hésitations. J’ai parfois eu envie de claquer Luc pour certaines de ses décisions mais j’imagine que je ne peux me mettre dans la peau d’un garçon comme lui, qui a déjà traversé tant d’épreuves. A l’inverse, j’ai réussi à me sentir plus proche d’Evelyn, baladée selon les amours de sa mère – et sa mère tombe amoureuse tous les quatre matins. Elle manque de confiance en elle, elle n’a jamais pu se poser, s’accrocher à un lieu ou à quelqu’un. Son seul repère dans sa vie a été Luc.

Leur relation est merveilleuse, j’ai été très touchée par leur histoire. Les personnages secondaires ne sont pas en reste, et les auteurs mettent en avant par touches les liens familiaux étranges, modelés par les non-dits et l’inquiétude.

oregon-road-trip-1

Les pages défilent à une vitesse impressionnante. Le rythme est soutenu, on veut suivre Evelyn et Luc jusqu’au bout. On veut savoir comment tout cela va finir. Car il y a des secrets encore et toujours, et tant que la vérité ne sera pas évidente, tant que Luc n’aura pas pris de décision, on se tient au bord du gouffre, se demandant s’il va sauter ou pas. J’ai pleuré – oui, je suis une madeleine – et je ne remercie pas les auteurs pour tous ces passages qui m’ont donnés des palpitations. Mais c’est aussi ça la lecture, vivre des émotions fortes. Je pensais au début que ce serait une petite romance de passage, que j’oublierai vite. Finalement, les personnages et leurs aventures m’ont vraiment marquée.

Une très belle surprise donc, qui gagne à être connue !

Kelley York & Rowan Altwood, Les Derniers battements du cœur, traduit de l’anglais (États-Unis) par Laurence Richard, aux éditions Pocket Jeunesse Junior, 17€50.

Everything Everything, de Nicola Yoon

Je crois que je me lasse de la littérature young-adut. C’est ce que je me dis à la suite de cette lecture : il y a quelques semaines, j’aurais eu un vrai coup de cœur pour ce roman, mais aujourd’hui, je l’ai juste apprécié, voyant ses faiblesses et ses limites. Zoom sur Everything Everything de Nicola Yoon.

9782747084123

Madeline est atteinte de la maladie de l’enfant-bulle : elle est allergique au monde, obligée de rester chez elle, où l’air est filtré et tout désinfecté. Un quotidien un peu routinier qu’elle partage avec sa mère et son infirmière seulement : les cours par correspondance, la vie sur le net, les lectures, les jeux de sociétés, les films… Mais un jour, dans la maison d’en face, une famille s’installe. Maddie comprend tout de suite qu’un truc cloche dans cette famille : le père hurle sans cesse, la mère a l’air désespéré et l’aîné, un beau brun qui escalade les murs et les toits, a l’air en colère. Quand il prend contact avec elle par fenêtres interposées, Maddie sait qu’elle ferait mieux de l’ignorer. Et elle sait aussi qu’elle n’en fera rien et qu’elle tombera sûrement amoureuse de lui

Car oui, c’est inévitable parce qu’il s’agit bien sûr ici d’une romance, et que le lecteur – moi la première – n’attend que ça ! Mais comment vivre l’adolescence et les affres de l’amour quand on ne peut pas sortir de chez soi et encore moins rencontrer, toucher quelqu’un ? J’ai beaucoup apprécié cette histoire qui a réussi à me surprendre à chaque chapitre. Les événements s’enchaînent très vite – ça en paraît presque surréaliste de facilité parfois. Les différents moyens de narration, les chapitres courts rendent toute cette histoire très attractive et on ne lâche plus le bouquin… Vous pensiez savoir comment cela finirait ? Vous êtes tellement loin du compte ! Même si, avec mon regard d’adulte et de grand lecteur, j’avais deviné la fin assez tôt, je me doute que beaucoup se sont faits bernés.

53683-kdgf-656x369corriere-web-nazionale_640x360

Ce roman aborde ou frôle des thématiques difficiles (le deuil, la violence au sein de la famille, la dépression, la maladie, la solitude…), et j’aurais vraiment souhait que l’auteur soit plus bavard, apporte plus de pages, d’approfondissements à son intrigue. Clairement, avec des personnages si attachants, il aura pu se le permettre.

Car c’est ça également la grande force de ce livre – comme dans beaucoup de young-adult – : ses personnages principaux donnent envie de les suivre, ils sont incarnés, ils ont une vraie psychologie, ils évoluent. Ce sont de vrais ados, un peu fougueux, pas sûrs de ce qu’ils veulent mais qui foncent… J’ai été émue, j’ai ri, j’ai eu peur pour eux.

Une très bonne histoire, même si elle avait clairement plus à donner. Je vous la recommande !

Nicola Yoon, Everything Everything, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Eric Chevreau, aux éditions Bayard, 16€90.

Réparer les vivants, de Maylis de Kerangal (lecture commune de février 2017)

Nous sommes déjà début mars et il est donc amplement l’heure de parler de la lecture commune de février. Je ne vous cache pas que j’ai inscrit ce roman car on n’arrêtait pas de me rabâcher à quel point ce livre était bien, et son adaptation au cinéma enfonça le clou. Aujourd’hui je partage avec vous mon avis sur Réparer les vivants de Maylis de Kerangal.

reparer-les-vivants-619588

Je me sentais un peu obligée de parler de ce roman. J’ai eu l’occasion de lire la plus grosse partie de la bibliographie de l’auteure puisque mon master a organisé une rencontre avec elle il y a quelques années (que le temps passe vite!). Certaines lectures m’avaient vraiment surprises (Naissance d’un pont) ou fait voyager (Tangente vers l’Est), et j’avais moins accroché avec d’autres (Corniche Kennedy). Disons que je reconnais que le style de Maylis de Kerangal mérite qu’on en parle, mais que ses histoires ne me correspondent pas toujours. Toutefois le résumé de Réparer les vivants m’avait touché, intrigué : l’histoire d’une transplantation cardiaque, une vie se termine, une autre peut ainsi continuer.

Simon Limbres est fan de surf. Alors quand il faut se lever avant 6h00 du matin pour aller chatouiller les vagues avec ses deux meilleurs potes, il n’hésite pas. Il laisse ses parents et sa petite sœur, pour plonger corps et âme dans la mer. Mais ce n’est qu’après que le danger le menace. Quand, sur le chemin du retour, épuisé de fatigue, le conducteur se laisse avoir, alors que Simon au milieu de ses deux amis n’a pas de ceinture de sécurité. Choc fatal. Il n’y a plus rien à faire. Enfin presque. La douleur de la perte, les questionnements, la possibilité de faire un don d’organe. La machine se met en route. Avec de protocoles, des règles, un anonymat, une collaboration entre hôpitaux et des hommes et des femmes derrière chaque geste, chaque décision, chaque mot.

reparer_les_vivants_b

Ce n’est pas que l’histoire d’une cœur, d’un opération. C’est l’histoire de ce père qui survit seconde après seconde, c’est l’histoire de cette infirmière qui vient de passer la nuit avec son amant, c’est l’histoire de ce chirurgien parisien, vraie légende du milieu, etc.

Ce qu’est le cœur de Simon Limbres, ce cœur humain, depuis que sa cadence s’est accélérée à l’instant de la naissance quand d’autres cœurs au-dehors accéléraient de même, saluant l’événement, ce qu’est ce cœur, ce qui l’a fait bondir, vomir, grossir, valser léger comme une plume ou peser comme une pierre, ce qui l’a étourdi, ce qui l’a fait fondre – l’amour ; ce qu’est le cœur de Simon Limbres, ce qu’il a filtré, enregistré, archivé, boîte noire d’un corps de vingts ans, personne ne le sait au juste, seule une image en mouvement créée par ultrason pourrait renvoyer l’écho, en faire voir la joie qui dilate et la tristesse qui resserre, seul le tracé papier d’un électrocardiogramme déroulé depuis le commencement pourrait en signer la forme, en décrire la dépense et l’effort, l’émotion qui précipite, l’énergie prodiguée pour se comprimer près de cent mille fois par jour et faire circuler chaque minute jusqu’à cinq litres de sang, oui, seule cette ligne-là pourrait en donner le récit, en profiler la vie, vie de flux et de reflux, vie de vannes et de clapets, vie de pulsations, quand le cœur de Simon Limbres, ce cœur humain, lui, échappe aux machines, nul ne saurait prétendre le connaître, et cette nuit-là, nuit sans étoiles, alors qu’il gelait à pierre fendre sur l’estuaire et le pays de Caux, alors qu’une houle sans reflets roulait le long des falaises, alors que le plateau continental reculait, dévoilant ses rayures géologiques, il faisait entendre le rythme régulier d’un organe qui se repose, d’un muscle qui lentement se recharge – un pouls probablement inférieur à cinquante battements par minute – quand l’alarme d’un portable s’est déclenchée au pied d’un lit étroit, l’écho d’un sonar inscrivant en bâtonnets luminescents sur l’écran tactile les chiffres 05:50, et quand soudain tout s’est emballé.

Oui, c’est une seule phrase. Je vous rassure que tout le texte n’est pas ainsi mais c’est du même acabit. Un style vraiment hors norme donc, tout en images, métaphores, émotions, descriptions. On s’y fait. Je dirais même qu’on finit par franchement apprécier cette écriture aux frontières floues qui n’y va pas par quatre chemins. Parfois douce, parfois crue, toujours sincère, cette plume enivre et on la suit alors qu’elle retranscrit le parcours de ce cœur qui va connaître une destinée hors du commun.

Je ne sais pas encore si j’ai aimé ou non ce livre. Je ne pense pas le relire un jour, mais je m’imagine très bien l’offrir par contre. Il m’a marqué, c’est certain, il m’a profondément ému et touché. De façon plus terre à terre, j’ai beaucoup aimé en savoir plus sur tout le processus du don d’organe et de la greffe du cœur, c’est vraiment intéressant. Les personnages sont creusés et donnent vraiment du relief, de la profondeur à ce récit. Toutefois, il faut que je sois honnête : par moment, je ne peux pas m’empêcher d’être exaspérée et agacée par ce style qui finit par se regarder lui-même, qui fait des effets de manche et en rajoute souvent à mes yeux. Je suis partisane de plus de simplicité, mais c’est un goût tout personnel.

reparer-les-vivants-decouvrez-la-bande-annonce-bouleversante-du-nouveau-film-d-emmanuelle-seigner-video-bafdd375c26d5e360

Je vous invite à aller voir les chroniques des autres participantes de cette lecture commune de février. Petite Noisette a été gêné par le style si particulier de Maylis de Kerangal bien que le thème du don d’organes l’intéresse beaucoup. Quant à L’Aléthiomètre, elle s’est laissé « emporter par cette lecture ».

Prochaine lecture commune, celle de mars : L’Ombre du Vent de Carlos Ruiz Zafon. N’hésitez pas à vous inscrire 😉

Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, aux éditions Folio, 7€70.

Nos étoiles contraires, de John Green

quiz_nos-toiles-contraires_7486J’avais envie d’un roman que je savais efficace. Un roman où j’allais pleurer en tournant les pages et rire aussi. Alors sans grande surprise, j’ai choisi Nos étoiles contraires de John Green. Je ne sais même pas pourquoi je le présente sur ce blog. Il n’y a rien à ajouter sur ce roman, tout a déjà été dit. Nous sommes toute une génération à rêver d’Augustus Waters, d’Amsterdam et j’en passe.

Mais bon, on ne sait jamais, peut-être certains d’entre vous étaient dans une grotte ces dernières années et n’ont pas entendu parler de cette histoire merveilleuse, que ce soit le livre ou son adaptation en film (qui est vraiment VRAIMENT réussie), alors je vais vous résumer tout cela.

Hazel a 17 ans, théoriquement elle est étudiante, mais c’est bien théorique tout cela. Un effet, elle a un ami inséparable, celui qu’on n’aime pas vraiment : le cancer. Il infeste ses poumons et l’oblige à traîner une bonbonne à oxygène partout. La vie est parfois fatigante pour Hazel mais quand elle se plonge dans Une impériale affliction, elle ne voit pas les heures passer. Cette œuvre l’obsède, et elle ne souhaite qu’une chose : savoir ce qui se passe pour les personnages de cette histoire après le roman. Mais ses priorités vont changer le jour où elle rencontre Augustus Waters. Lui aussi est cancéreux, en rémission. Mais le sale crabe lui a quand même pris une jambe au passage. Augustus a un sourire en coin, une cigarette jamais allumée au bec, et fait des allégories. Entre Augustus et Hazel, c’est plus que de l’amour, unis contre le cancer, c’est une histoire de survie. C’est presque une évidence. Ensemble, ils affronteront des épreuves, et vivront les meilleurs moments de leur vie.

nos-etoiles-contraires-le-verdict-des-ados

Ce n’est pas un livre triste sur la maladie, le courage qu’il faut pour la combattre, sur la mort. Ce n’est pas non plus un livre feel-good sur l’espoir, ou une petite romance pour adolescentes. C’est beaucoup plus que cela. Dans ce roman, vous vivez aux côtés d’Hazel et d’Augustus, vous vous attachez profondément à eux. Vous endurez les mêmes combats, les mêmes douleurs, vous savourez les mêmes sourires, les mêmes moments de bonheur. Les premiers émois de l’amour, jusqu’au coup de foudre presque avoué, tout cela vous ne faites pas que le lire, vous l’expérimentez vraiment. Les personnages deviennent vos amis et ce qui leur arrivent vous touchent mille fois plus que s’ils étaient restés de simples êtres de papier. John Green a ce génie-là, d’écrire de telle façon que le lecteur est directement présent entre les lignes, il ne fait pas que tourner les pages, il les vit.

Ce roman se dévore en quelques heures, vous ne pourrez plus le lâcher. Et quand vous le refermerez, en pleurs (si, si, croyez-moi), vous allez avoir du mal à penser à autre chose pendant quelques jours. On n’oublie jamais Hazel ou Augustus.

C’est bête. Ceux qui ne l’ont pas lu réduisent ce roman à un best-seller pour les ados et les jeunes adultes. Alors que c’est tellement, mais tellement plus que cela. Si vous n’avez toujours pas découvert Nos étoiles contraires, je ne peux que vous supplier : réparez vite cette erreur ! Ce livre est merveilleux, palpitant, sensationnel, pudique, drôle, émouvant, juste. LISEZ-LE.

birdy2

Je vous laisse avec les premières phrases de ce roman, des mots qui me font monter les larmes aux yeux rien qu’en les lisant ou en les entendant, tellement cette histoire résonne fort en moi :

L’année de mes dix-sept ans, vers la fin de l’hiver, ma mère a décrété que je faisais une dépression. Tout ça parce que je ne sortais quasiment jamais de la maison, que je traînais au lit à longueur de journée, que je relisais le même livre en boucle, que je sautais des repas et je passais le plus clair de mon immense temps libre à penser à la mort.

John Green, Nos étoiles contraires, traduction par Catherine Gilbert, chez Nathan, 16€90.

La bouilloire russe, de Marie Didier

J’ai eu la chance de rencontrer à plusieurs reprises Marie Didier pendant mon master, et ces moments nous ont tellement plus que notre promotion a choisi de s’appeler la « promotion Marie Didier ». Cette femme a un parcours remarquable, une plume magnifique et un cœur énorme. Je viens de finir la lecture d’un petit récit, un des rares écrits de Marie Didier que je n’avais pas encore lu : La bouilloire russe.

Ce livre est le carnet d’un homme, médecin dans un hôpital, qui se retrouve de l’autre côté du bureau, et devient le patient le jour où on lui annonce qu’il est atteint d’un cancer. Sa vie bascule, lentement, dans la maladie et la remise en question qui l’accompagne souvent. Il écrit au fil des jours ce qu’il vit, mais surtout ses souvenirs, ceux de son couple, les épreuves qu’ils ont traversé. On l’accompagne lors de son scanner ou de sa radiothérapie mais aussi lors du chamboulement de son mariage quand sa femme lui préfère une guitariste étranger. Ce carnet, c’est d’ailleurs pour elle qu’il l’écrit. Pour lui dire les choses qu’il n’a pas pu lui dire plus tôt et qu’il risque de ne jamais pouvoir lui avouer si jamais la maladie l’emporte. C’est une sorte de témoignage et d’héritage.

Comme d’habitude, la langue de Marie Didier est touchante et juste. On s’attache à son personnage sincère et trop amoureux, qui a peur de la maladie mais accepte ce coup du sort, un homme lâche et courageux à la fois. La lecture est rapide et fluide, mais n’est pas simpliste pour autant. L’auteure utilise des images élégantes, sans être trop baroques ou complexes non plus. J’ai envie de résumer l’écriture comme suit : elle est sincère et belle.

« Ce n’était plus moi qui regardais les choses, c’étaient les choses qui me regardaient, qui m’empoignaient tout entier ; ce n’était pas cette forme de contemplation qui vide le monde, c’était son contraire, puisque chaque élément se faisait la métaphore des autres, échappant ainsi à la clôture, à sa solitude. Le coassement du corbeau devenait la voix du peuplier en feu dans le couchant, le bruit du vent avait la couleur de l’herbe, le chemin était la route des nuages. »

Marie Didier est avant tout médecin, une grande partie de sa vie, elle l’a donné aux autres. C’est une femme sensible, et tout cela se ressent dans son écriture. La lire est un vrai plaisir même si les émotions procurées peuvent être dures. Ce livre nous met à nu en même temps que le narrateur le fait de lui-même. J’ai été beaucoup touchée à la lecture de ce livre, et je préfère prévenir : il risque d’en remuer certains, surtout ceux ayant une relation particulière à la maladie. Mais il vaut vraiment le détour !

Marie Didier, La Bouilloire russe, aux éditions Séguier, 11€.

Alors voilà : les 1001 vies des urgences, de Baptiste Beaulieu

Grâce à la générosité du blog My little discoveries (que je vous conseille!), j’ai eu droit à un exemplaire dédicacé d’Alors voilà : les 1001 vies des Urgences de Baptiste Beaulieu, à qui l’on doit le blog du même nom.

Ce petit livre nous retrace une journée dans la vie d’un jeune interne qui jongle entre les étages, urgences, soins palliatifs. Dans une des chambres, un patiente s’impatiente : elle est au stade terminal et attend son fils coincé dans un aéroport à cause d’un volcan capricieux qui assombrit le ciel. Pour lui faire passer le temps, notre héros va lui raconter des histoires, des anecdotes qui ont eu lieu dans l’hôpital. Drôles, émouvants, touchants, ces récits nous montrent à quel point travailler dans ce genre de lieu peut causer de vrais ascenseurs émotionnels. On y voit le pire comme le meilleur, on y voit la vie naître et renaître, ou au contraire la mort s’inviter, en prenant son temps ou sans prévenir. Soigner, guérir, c’est parfois jouer à la roulette russe : on a beau faire de son mieux, il y a tellement d’éléments incontrôlables qui rentrent en jeu…

L’auteur fait également de son livre un lieu où se réunit ce microcosme si particulier de l’hôpital : la chef persuasive, l’autre toujours calme, l’infirmière de bonne humeur, l’interne qui fait de son mieux pour survivre aux épreuves quotidiennes, mais aussi les patients, malades heureux de partir, accidentés de se rendant pas compte d’à quel point leur vie va changer, famille en attente d’un mot du médecin qui va tout bouleverser, mauvais menteurs, etc.

Image tirée du film Hypocrate.

Ce livre va plus loin que de simples anecdotes mis bout à bout pour satisfaire une sorte de consommation malsaine du lecteur. L’écriture ne se réduit pas au fait, n’essaie pas de faire dans le comique ou le tragique, elle est simplement juste et pleine d’humanité, voulant montrer à chaque page l’ambivalence et la complexité des sentiments qui peuvent régner dans les couloirs d’un hôpital. On y côtoie le bon comme le mauvais, le miracle et l’injustice, les rires et les pleurs. C’est tout un petit théâtre de personnages hauts en couleurs ou blancs de transparence qu’on rencontre ici et que Baptiste Beaulieu met en scène comme personne.

Baptiste Beaulieu, Alors voilà : les 1001 vies des urgences, Le Livre de Poche, 7€10.

Lady Hunt d’Hélène Frappat, pour les matchs de la rentrée littéraire

Pour la première année, je participe aux matchs de la rentrée littéraire chez Price Minister. Le but du jeu ? Parmi une liste de romans pré-sélectionnés, on en choisit un qui nous intrigue particulièrement, ils nous le font parvenir. On doit le lire, puis le chroniquer et le noter. Pour ma part, c’est Lady Hunt d’Hélène Frappat qui a retenu mon attention, d’abord à cause de son titre complètement énigmatique, mais aussi pour le fait qu’il a été publié par Actes Sud, une maison d’édition qui pour l’instant ne m’a jamais déçue.

 

L’histoire n’est pas banale, et elle est très difficile à résumer, à la fois à cause du risque de tout dévoiler, mais aussi parce qu’elle est insaisissable, aux frontières du réel et de la folie. Laura Kern est agent immobilier à Paris, elle couche avec son patron et a un chat très câlin, mais ce ne sont là que des détails. Une épée de Damoclès est suspendue au-dessus de sa nuque depuis sa naissance, une malédiction familiale sous la forme d’une maladie héréditaire qu’elle a une chance sur deux d’avoir. Depuis des semaines, un rêve (un cauchemar ? une vision?) la hante : elle y voit une grande maison, enveloppée dans la brume, une maison qui l’appelle, qui est là quelque part dans ses souvenirs, qui fait partie de sa vie. Est-ce que cette obsession qu’elle n’a pas demandé est le premier signe du mal qui a emporté son gallois de père ? Ou est-ce que Laura a-t-elle affaire à une chose plus inexplicable, plus floue pour le commun des mortels ?

Car en effet, autour de la jeune femme se déroulent des événements étranges, des situations qui vont l’obliger à devoir repousser les limites du réel. Un vrai dilemme s’impose : folie ou malédiction familiale ? État psychologique ou poids du passé, de la transmission du sang ?

Quand elle voit une maison engloutir un petit garçon et le recracher la chemise froissée, elle réalisera que les pensées rationnelles ne peuvent pas tout dire.

Il est très difficile de faire une quatrième de couverture de ce livre : aujourd’hui, après lecture, je comprends mieux pourquoi celle qui figure sur le roman est si étrange. C’est un livre qu’on ne peut attraper, il s’échappe de nos doigts comme de la fumée, une impression vraiment déroutante. Les premières pages, j’ai été surprise par cette écriture qui ne s’embête pas des carcans traditionnelles du roman, mais qui s’aventure vers d’autres contrées, normandes ou anglaises, plus ésotériques. Hélène Frappat nous invite dans les rêves gris de Laura, dans son quotidien, son travail, vite bouleversé par ce rapport si particulier avec les maisons, des entités à part entière, qui peuvent avoir du pouvoir et une volonté, qui peuvent emprisonner des souvenirs et des âmes.

Je dois quand même avouer qu’au tout début, j’ai cru que ce roman n’allait pas me plaire : généralement, je n’aime pas cet univers un peu surnaturel, fait de secrets et d’ombres. Et j’étais perdue pendant les premières pages, je ne comprenais pas ce qui se passait, où me placer, et de quoi parlait réellement cette écriture. Mais c’est cela, le plus fabuleux : jamais on ne saura vraiment de quel côté de la barrière du réel ou de la folie on se situe. Et au fur et à mesure des pages qui défilent, on apprend à savourer cette incertitude, car elle porte avec elle tout le suspens du roman, qui fait qu’on a bien du mal à le lâcher !

Il faut également que je vous parle de la plume d’Hélène Frappat (tiens, d’ailleurs on retrouve une autre Elaine dans le roman…) : elle joue avec les codes, elle a une langue poétique et très sensible, une langue d’émotions qui font s’envoler les dialogues vers une scène supérieure, à la fois théâtrale et intime. Il faut s’y habituer en douceur, si comme moi, vous êtes plutôt une lecteur de narration traditionnelle, mais cette écriture se laisse savourer, elle nous emporte avec elle vers des territoires encore inexplorés, seulement protégés par une obsidienne noire et la compagnie de cette claire-voyance. C’est de la sorcellerie ce roman : l’auteur nous charme à l’aide de quelque magie, elle nous hypnotise pour nous emmener dans son univers, un univers dont le brouillard nous engloutit.

Il est difficile d’évoquer ce livre sans ressentir quelques frissons, sans réaliser que la simple réalité n’est pas suffisante : certains liens du sang, certains dons ne peuvent pas être ignorés. J’écris cet article le 31 octobre, autant vous dire que je suis dans l’ambiance. Maintenant, je vais concocter ma meilleure potion, un philtre que je dissimulerais dans votre café du matin, dans votre bière du dîner, dans votre vin du midi, dans votre chocolat chaud du coucher pour que, tous, vous alliez, en catimini, vous procurez ce roman évanescent, mystérieux. Mais chut !, ça restera un secret entre nous…

 Pour Lady Hunt, je mettrais un 16 sur 20 !