Réparer les vivants, de Maylis de Kerangal (lecture commune de février 2017)

Nous sommes déjà début mars et il est donc amplement l’heure de parler de la lecture commune de février. Je ne vous cache pas que j’ai inscrit ce roman car on n’arrêtait pas de me rabâcher à quel point ce livre était bien, et son adaptation au cinéma enfonça le clou. Aujourd’hui je partage avec vous mon avis sur Réparer les vivants de Maylis de Kerangal.

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Je me sentais un peu obligée de parler de ce roman. J’ai eu l’occasion de lire la plus grosse partie de la bibliographie de l’auteure puisque mon master a organisé une rencontre avec elle il y a quelques années (que le temps passe vite!). Certaines lectures m’avaient vraiment surprises (Naissance d’un pont) ou fait voyager (Tangente vers l’Est), et j’avais moins accroché avec d’autres (Corniche Kennedy). Disons que je reconnais que le style de Maylis de Kerangal mérite qu’on en parle, mais que ses histoires ne me correspondent pas toujours. Toutefois le résumé de Réparer les vivants m’avait touché, intrigué : l’histoire d’une transplantation cardiaque, une vie se termine, une autre peut ainsi continuer.

Simon Limbres est fan de surf. Alors quand il faut se lever avant 6h00 du matin pour aller chatouiller les vagues avec ses deux meilleurs potes, il n’hésite pas. Il laisse ses parents et sa petite sœur, pour plonger corps et âme dans la mer. Mais ce n’est qu’après que le danger le menace. Quand, sur le chemin du retour, épuisé de fatigue, le conducteur se laisse avoir, alors que Simon au milieu de ses deux amis n’a pas de ceinture de sécurité. Choc fatal. Il n’y a plus rien à faire. Enfin presque. La douleur de la perte, les questionnements, la possibilité de faire un don d’organe. La machine se met en route. Avec de protocoles, des règles, un anonymat, une collaboration entre hôpitaux et des hommes et des femmes derrière chaque geste, chaque décision, chaque mot.

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Ce n’est pas que l’histoire d’une cœur, d’un opération. C’est l’histoire de ce père qui survit seconde après seconde, c’est l’histoire de cette infirmière qui vient de passer la nuit avec son amant, c’est l’histoire de ce chirurgien parisien, vraie légende du milieu, etc.

Ce qu’est le cœur de Simon Limbres, ce cœur humain, depuis que sa cadence s’est accélérée à l’instant de la naissance quand d’autres cœurs au-dehors accéléraient de même, saluant l’événement, ce qu’est ce cœur, ce qui l’a fait bondir, vomir, grossir, valser léger comme une plume ou peser comme une pierre, ce qui l’a étourdi, ce qui l’a fait fondre – l’amour ; ce qu’est le cœur de Simon Limbres, ce qu’il a filtré, enregistré, archivé, boîte noire d’un corps de vingts ans, personne ne le sait au juste, seule une image en mouvement créée par ultrason pourrait renvoyer l’écho, en faire voir la joie qui dilate et la tristesse qui resserre, seul le tracé papier d’un électrocardiogramme déroulé depuis le commencement pourrait en signer la forme, en décrire la dépense et l’effort, l’émotion qui précipite, l’énergie prodiguée pour se comprimer près de cent mille fois par jour et faire circuler chaque minute jusqu’à cinq litres de sang, oui, seule cette ligne-là pourrait en donner le récit, en profiler la vie, vie de flux et de reflux, vie de vannes et de clapets, vie de pulsations, quand le cœur de Simon Limbres, ce cœur humain, lui, échappe aux machines, nul ne saurait prétendre le connaître, et cette nuit-là, nuit sans étoiles, alors qu’il gelait à pierre fendre sur l’estuaire et le pays de Caux, alors qu’une houle sans reflets roulait le long des falaises, alors que le plateau continental reculait, dévoilant ses rayures géologiques, il faisait entendre le rythme régulier d’un organe qui se repose, d’un muscle qui lentement se recharge – un pouls probablement inférieur à cinquante battements par minute – quand l’alarme d’un portable s’est déclenchée au pied d’un lit étroit, l’écho d’un sonar inscrivant en bâtonnets luminescents sur l’écran tactile les chiffres 05:50, et quand soudain tout s’est emballé.

Oui, c’est une seule phrase. Je vous rassure que tout le texte n’est pas ainsi mais c’est du même acabit. Un style vraiment hors norme donc, tout en images, métaphores, émotions, descriptions. On s’y fait. Je dirais même qu’on finit par franchement apprécier cette écriture aux frontières floues qui n’y va pas par quatre chemins. Parfois douce, parfois crue, toujours sincère, cette plume enivre et on la suit alors qu’elle retranscrit le parcours de ce cœur qui va connaître une destinée hors du commun.

Je ne sais pas encore si j’ai aimé ou non ce livre. Je ne pense pas le relire un jour, mais je m’imagine très bien l’offrir par contre. Il m’a marqué, c’est certain, il m’a profondément ému et touché. De façon plus terre à terre, j’ai beaucoup aimé en savoir plus sur tout le processus du don d’organe et de la greffe du cœur, c’est vraiment intéressant. Les personnages sont creusés et donnent vraiment du relief, de la profondeur à ce récit. Toutefois, il faut que je sois honnête : par moment, je ne peux pas m’empêcher d’être exaspérée et agacée par ce style qui finit par se regarder lui-même, qui fait des effets de manche et en rajoute souvent à mes yeux. Je suis partisane de plus de simplicité, mais c’est un goût tout personnel.

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Je vous invite à aller voir les chroniques des autres participantes de cette lecture commune de février. Petite Noisette a été gêné par le style si particulier de Maylis de Kerangal bien que le thème du don d’organes l’intéresse beaucoup. Quant à L’Aléthiomètre, elle s’est laissé « emporter par cette lecture ».

Prochaine lecture commune, celle de mars : L’Ombre du Vent de Carlos Ruiz Zafon. N’hésitez pas à vous inscrire 😉

Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, aux éditions Folio, 7€70.

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Nos étoiles contraires, de John Green

quiz_nos-toiles-contraires_7486J’avais envie d’un roman que je savais efficace. Un roman où j’allais pleurer en tournant les pages et rire aussi. Alors sans grande surprise, j’ai choisi Nos étoiles contraires de John Green. Je ne sais même pas pourquoi je le présente sur ce blog. Il n’y a rien à ajouter sur ce roman, tout a déjà été dit. Nous sommes toute une génération à rêver d’Augustus Waters, d’Amsterdam et j’en passe.

Mais bon, on ne sait jamais, peut-être certains d’entre vous étaient dans une grotte ces dernières années et n’ont pas entendu parler de cette histoire merveilleuse, que ce soit le livre ou son adaptation en film (qui est vraiment VRAIMENT réussie), alors je vais vous résumer tout cela.

Hazel a 17 ans, théoriquement elle est étudiante, mais c’est bien théorique tout cela. Un effet, elle a un ami inséparable, celui qu’on n’aime pas vraiment : le cancer. Il infeste ses poumons et l’oblige à traîner une bonbonne à oxygène partout. La vie est parfois fatigante pour Hazel mais quand elle se plonge dans Une impériale affliction, elle ne voit pas les heures passer. Cette œuvre l’obsède, et elle ne souhaite qu’une chose : savoir ce qui se passe pour les personnages de cette histoire après le roman. Mais ses priorités vont changer le jour où elle rencontre Augustus Waters. Lui aussi est cancéreux, en rémission. Mais le sale crabe lui a quand même pris une jambe au passage. Augustus a un sourire en coin, une cigarette jamais allumée au bec, et fait des allégories. Entre Augustus et Hazel, c’est plus que de l’amour, unis contre le cancer, c’est une histoire de survie. C’est presque une évidence. Ensemble, ils affronteront des épreuves, et vivront les meilleurs moments de leur vie.

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Ce n’est pas un livre triste sur la maladie, le courage qu’il faut pour la combattre, sur la mort. Ce n’est pas non plus un livre feel-good sur l’espoir, ou une petite romance pour adolescentes. C’est beaucoup plus que cela. Dans ce roman, vous vivez aux côtés d’Hazel et d’Augustus, vous vous attachez profondément à eux. Vous endurez les mêmes combats, les mêmes douleurs, vous savourez les mêmes sourires, les mêmes moments de bonheur. Les premiers émois de l’amour, jusqu’au coup de foudre presque avoué, tout cela vous ne faites pas que le lire, vous l’expérimentez vraiment. Les personnages deviennent vos amis et ce qui leur arrivent vous touchent mille fois plus que s’ils étaient restés de simples êtres de papier. John Green a ce génie-là, d’écrire de telle façon que le lecteur est directement présent entre les lignes, il ne fait pas que tourner les pages, il les vit.

Ce roman se dévore en quelques heures, vous ne pourrez plus le lâcher. Et quand vous le refermerez, en pleurs (si, si, croyez-moi), vous allez avoir du mal à penser à autre chose pendant quelques jours. On n’oublie jamais Hazel ou Augustus.

C’est bête. Ceux qui ne l’ont pas lu réduisent ce roman à un best-seller pour les ados et les jeunes adultes. Alors que c’est tellement, mais tellement plus que cela. Si vous n’avez toujours pas découvert Nos étoiles contraires, je ne peux que vous supplier : réparez vite cette erreur ! Ce livre est merveilleux, palpitant, sensationnel, pudique, drôle, émouvant, juste. LISEZ-LE.

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Je vous laisse avec les premières phrases de ce roman, des mots qui me font monter les larmes aux yeux rien qu’en les lisant ou en les entendant, tellement cette histoire résonne fort en moi :

L’année de mes dix-sept ans, vers la fin de l’hiver, ma mère a décrété que je faisais une dépression. Tout ça parce que je ne sortais quasiment jamais de la maison, que je traînais au lit à longueur de journée, que je relisais le même livre en boucle, que je sautais des repas et je passais le plus clair de mon immense temps libre à penser à la mort.

John Green, Nos étoiles contraires, traduction par Catherine Gilbert, chez Nathan, 16€90.

La bouilloire russe, de Marie Didier

J’ai eu la chance de rencontrer à plusieurs reprises Marie Didier pendant mon master, et ces moments nous ont tellement plus que notre promotion a choisi de s’appeler la « promotion Marie Didier ». Cette femme a un parcours remarquable, une plume magnifique et un cœur énorme. Je viens de finir la lecture d’un petit récit, un des rares écrits de Marie Didier que je n’avais pas encore lu : La bouilloire russe.

Ce livre est le carnet d’un homme, médecin dans un hôpital, qui se retrouve de l’autre côté du bureau, et devient le patient le jour où on lui annonce qu’il est atteint d’un cancer. Sa vie bascule, lentement, dans la maladie et la remise en question qui l’accompagne souvent. Il écrit au fil des jours ce qu’il vit, mais surtout ses souvenirs, ceux de son couple, les épreuves qu’ils ont traversé. On l’accompagne lors de son scanner ou de sa radiothérapie mais aussi lors du chamboulement de son mariage quand sa femme lui préfère une guitariste étranger. Ce carnet, c’est d’ailleurs pour elle qu’il l’écrit. Pour lui dire les choses qu’il n’a pas pu lui dire plus tôt et qu’il risque de ne jamais pouvoir lui avouer si jamais la maladie l’emporte. C’est une sorte de témoignage et d’héritage.

Comme d’habitude, la langue de Marie Didier est touchante et juste. On s’attache à son personnage sincère et trop amoureux, qui a peur de la maladie mais accepte ce coup du sort, un homme lâche et courageux à la fois. La lecture est rapide et fluide, mais n’est pas simpliste pour autant. L’auteure utilise des images élégantes, sans être trop baroques ou complexes non plus. J’ai envie de résumer l’écriture comme suit : elle est sincère et belle.

« Ce n’était plus moi qui regardais les choses, c’étaient les choses qui me regardaient, qui m’empoignaient tout entier ; ce n’était pas cette forme de contemplation qui vide le monde, c’était son contraire, puisque chaque élément se faisait la métaphore des autres, échappant ainsi à la clôture, à sa solitude. Le coassement du corbeau devenait la voix du peuplier en feu dans le couchant, le bruit du vent avait la couleur de l’herbe, le chemin était la route des nuages. »

Marie Didier est avant tout médecin, une grande partie de sa vie, elle l’a donné aux autres. C’est une femme sensible, et tout cela se ressent dans son écriture. La lire est un vrai plaisir même si les émotions procurées peuvent être dures. Ce livre nous met à nu en même temps que le narrateur le fait de lui-même. J’ai été beaucoup touchée à la lecture de ce livre, et je préfère prévenir : il risque d’en remuer certains, surtout ceux ayant une relation particulière à la maladie. Mais il vaut vraiment le détour !

Marie Didier, La Bouilloire russe, aux éditions Séguier, 11€.

Alors voilà : les 1001 vies des urgences, de Baptiste Beaulieu

Grâce à la générosité du blog My little discoveries (que je vous conseille!), j’ai eu droit à un exemplaire dédicacé d’Alors voilà : les 1001 vies des Urgences de Baptiste Beaulieu, à qui l’on doit le blog du même nom.

Ce petit livre nous retrace une journée dans la vie d’un jeune interne qui jongle entre les étages, urgences, soins palliatifs. Dans une des chambres, un patiente s’impatiente : elle est au stade terminal et attend son fils coincé dans un aéroport à cause d’un volcan capricieux qui assombrit le ciel. Pour lui faire passer le temps, notre héros va lui raconter des histoires, des anecdotes qui ont eu lieu dans l’hôpital. Drôles, émouvants, touchants, ces récits nous montrent à quel point travailler dans ce genre de lieu peut causer de vrais ascenseurs émotionnels. On y voit le pire comme le meilleur, on y voit la vie naître et renaître, ou au contraire la mort s’inviter, en prenant son temps ou sans prévenir. Soigner, guérir, c’est parfois jouer à la roulette russe : on a beau faire de son mieux, il y a tellement d’éléments incontrôlables qui rentrent en jeu…

L’auteur fait également de son livre un lieu où se réunit ce microcosme si particulier de l’hôpital : la chef persuasive, l’autre toujours calme, l’infirmière de bonne humeur, l’interne qui fait de son mieux pour survivre aux épreuves quotidiennes, mais aussi les patients, malades heureux de partir, accidentés de se rendant pas compte d’à quel point leur vie va changer, famille en attente d’un mot du médecin qui va tout bouleverser, mauvais menteurs, etc.

Image tirée du film Hypocrate.

Ce livre va plus loin que de simples anecdotes mis bout à bout pour satisfaire une sorte de consommation malsaine du lecteur. L’écriture ne se réduit pas au fait, n’essaie pas de faire dans le comique ou le tragique, elle est simplement juste et pleine d’humanité, voulant montrer à chaque page l’ambivalence et la complexité des sentiments qui peuvent régner dans les couloirs d’un hôpital. On y côtoie le bon comme le mauvais, le miracle et l’injustice, les rires et les pleurs. C’est tout un petit théâtre de personnages hauts en couleurs ou blancs de transparence qu’on rencontre ici et que Baptiste Beaulieu met en scène comme personne.

Baptiste Beaulieu, Alors voilà : les 1001 vies des urgences, Le Livre de Poche, 7€10.

Lady Hunt d’Hélène Frappat, pour les matchs de la rentrée littéraire

Pour la première année, je participe aux matchs de la rentrée littéraire chez Price Minister. Le but du jeu ? Parmi une liste de romans pré-sélectionnés, on en choisit un qui nous intrigue particulièrement, ils nous le font parvenir. On doit le lire, puis le chroniquer et le noter. Pour ma part, c’est Lady Hunt d’Hélène Frappat qui a retenu mon attention, d’abord à cause de son titre complètement énigmatique, mais aussi pour le fait qu’il a été publié par Actes Sud, une maison d’édition qui pour l’instant ne m’a jamais déçue.

 

L’histoire n’est pas banale, et elle est très difficile à résumer, à la fois à cause du risque de tout dévoiler, mais aussi parce qu’elle est insaisissable, aux frontières du réel et de la folie. Laura Kern est agent immobilier à Paris, elle couche avec son patron et a un chat très câlin, mais ce ne sont là que des détails. Une épée de Damoclès est suspendue au-dessus de sa nuque depuis sa naissance, une malédiction familiale sous la forme d’une maladie héréditaire qu’elle a une chance sur deux d’avoir. Depuis des semaines, un rêve (un cauchemar ? une vision?) la hante : elle y voit une grande maison, enveloppée dans la brume, une maison qui l’appelle, qui est là quelque part dans ses souvenirs, qui fait partie de sa vie. Est-ce que cette obsession qu’elle n’a pas demandé est le premier signe du mal qui a emporté son gallois de père ? Ou est-ce que Laura a-t-elle affaire à une chose plus inexplicable, plus floue pour le commun des mortels ?

Car en effet, autour de la jeune femme se déroulent des événements étranges, des situations qui vont l’obliger à devoir repousser les limites du réel. Un vrai dilemme s’impose : folie ou malédiction familiale ? État psychologique ou poids du passé, de la transmission du sang ?

Quand elle voit une maison engloutir un petit garçon et le recracher la chemise froissée, elle réalisera que les pensées rationnelles ne peuvent pas tout dire.

Il est très difficile de faire une quatrième de couverture de ce livre : aujourd’hui, après lecture, je comprends mieux pourquoi celle qui figure sur le roman est si étrange. C’est un livre qu’on ne peut attraper, il s’échappe de nos doigts comme de la fumée, une impression vraiment déroutante. Les premières pages, j’ai été surprise par cette écriture qui ne s’embête pas des carcans traditionnelles du roman, mais qui s’aventure vers d’autres contrées, normandes ou anglaises, plus ésotériques. Hélène Frappat nous invite dans les rêves gris de Laura, dans son quotidien, son travail, vite bouleversé par ce rapport si particulier avec les maisons, des entités à part entière, qui peuvent avoir du pouvoir et une volonté, qui peuvent emprisonner des souvenirs et des âmes.

Je dois quand même avouer qu’au tout début, j’ai cru que ce roman n’allait pas me plaire : généralement, je n’aime pas cet univers un peu surnaturel, fait de secrets et d’ombres. Et j’étais perdue pendant les premières pages, je ne comprenais pas ce qui se passait, où me placer, et de quoi parlait réellement cette écriture. Mais c’est cela, le plus fabuleux : jamais on ne saura vraiment de quel côté de la barrière du réel ou de la folie on se situe. Et au fur et à mesure des pages qui défilent, on apprend à savourer cette incertitude, car elle porte avec elle tout le suspens du roman, qui fait qu’on a bien du mal à le lâcher !

Il faut également que je vous parle de la plume d’Hélène Frappat (tiens, d’ailleurs on retrouve une autre Elaine dans le roman…) : elle joue avec les codes, elle a une langue poétique et très sensible, une langue d’émotions qui font s’envoler les dialogues vers une scène supérieure, à la fois théâtrale et intime. Il faut s’y habituer en douceur, si comme moi, vous êtes plutôt une lecteur de narration traditionnelle, mais cette écriture se laisse savourer, elle nous emporte avec elle vers des territoires encore inexplorés, seulement protégés par une obsidienne noire et la compagnie de cette claire-voyance. C’est de la sorcellerie ce roman : l’auteur nous charme à l’aide de quelque magie, elle nous hypnotise pour nous emmener dans son univers, un univers dont le brouillard nous engloutit.

Il est difficile d’évoquer ce livre sans ressentir quelques frissons, sans réaliser que la simple réalité n’est pas suffisante : certains liens du sang, certains dons ne peuvent pas être ignorés. J’écris cet article le 31 octobre, autant vous dire que je suis dans l’ambiance. Maintenant, je vais concocter ma meilleure potion, un philtre que je dissimulerais dans votre café du matin, dans votre bière du dîner, dans votre vin du midi, dans votre chocolat chaud du coucher pour que, tous, vous alliez, en catimini, vous procurez ce roman évanescent, mystérieux. Mais chut !, ça restera un secret entre nous…

 Pour Lady Hunt, je mettrais un 16 sur 20 !

L’Obscure ennemie, d’Elisabetta Rasy

Ça faisait longtemps que j’avais envie de replonger dans la littérature italienne après la version bilingue d’une œuvre de Buzzatti : Le K. J’ai donc pris un peu au hasard dans les rayonnages de ma médiathèque et je suis tombée sur un livre d’Elisabetta Rasy, L’Obscure Ennemie.

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Cette obscure ennemie c’est la maladie, un cancer des poumons, qui emporte sa mère en février 2000. Sa fille découvre alors que celle qu’elle trouvait si vivante, si rayonnante, si forte peut se révéler vulnérable. La maladie s’est insinuée entre elles et a provoqué une cassure entre ces deux femmes : d’un côté la malade qui ne veut pas qu’on l’aide, qui tient à ses gentils médecins et que la douleur rend par moment méchante, de l’autre sa fille qui comprend le verdict de l’oncologue et fait tout pour prendre soin d’elle, au mieux.

Tout a commencé de façon si douce : un simple examen de routine, une radio des poumons pour surveiller les traces d’une vieille tuberculose qu’elle avait eu enfant. Elle le signale à Elisabetta au détour d’une conversation. Pour les deux femmes, c’est une chose encore sans importance. Mais quand la maladie est révélée, le monde se renverse. La mère, qu’on aurait pu croire éternelle, n’accepte de suivre les traitements que quand elle veut et de ne voir que les médecins qu’elle aime. La fille, elle, court après les avis de spécialistes reconnus, court de cliniques très réputés aux laboratoires privées, elle pose le pour et le contre de chaque décision pour contrer un mal qui n’est pas le sien. Cette différence d’attitude va créer un réel malaise entre la narratrice et Madame B., sa mère, un malaise qui va s’exprimer dans un silence gêné.

C’est toute une vie qui bascule : on doit apprendre un nouveau vocabulaire, arpenter des lieux à l’odeur de désinfectant qu’on préfère ne pas fréquenter en temps normal, et apprivoiser les nouveaux codes des relations humaines, entre pitié, inquiétude, souffrance et compassion. La colère a à peine le temps de surgir car très vite, cette mère que l’on n’a jamais vu vieillir nous apparaît à la lumière de ces quatre-vingts ans. Quatre-vingts de souvenirs, d’une vie de femme passée sous silence au profit des vestiges de sa vie de mère. Pour Madame B., cette maladie est l’occasion d’un voyage intérieur que sa fille tente de décrypter, faisant rejaillir des images des moments passés ensemble. Mais les mots ne semblent plus suffir à la narratrice : la douleur de la maladie va au-delà, c’est un sentiment complexe qui serre le cœur mais empêche les larmes de couler, un sentiment avec lequel il faut apprendre à vivre, un sentiment qu’il faut accepter.

Ce récit est autobiographique et rétrospectif : l’écriture permet souvent de mettre les choses à plat par le pouvoir des mots, qui jaillissent alors plus facilement de la plume, des mots que l’auteure a peut-être peiné à trouver sur le moment, auprès d’une mère aigrie par la souffrance physique.

Expérience personnelle, la maladie est traitée avec pragmatisme, les détails pratiques qui jalonnent cette expérience sont partagés avec nous, et de façon touchante. Toutefois l’auteure parvient tout à fait à doser cela et ne tombe à aucun moment dans le pathétique, la tristesse à l’excès. Le temps qui est passé entre les événements racontés et l’écriture de ce livre a sûrement permis à Elisabetta Rasy de dire les choses de façon posée, et d’arriver à analyser des éléments encore confus à l’époque. J’espère que cela lui a permis une meilleure compréhension du comportement de sa mère et du sien durant cet épisode douloureux.

Je ne peux pas vraiment comprendre quelle souffrance peut causer la maladie à l’entourage du malade, je n’ai encore jamais été confronté à ce cas de figure. Mais j’imagine très bien que la peur, la colère peut nous modifier profondément, et modifier notre rapport à l’autre. Ce n’est sûrement pas une situation facile à gérer : la narratrice, elle, a décidé de faire le maximum pour sa mère, même si celle-ci n’était pas forcément d’accord.

Alors que l’histoire contée est très intime, l’auteure arrive à faire la part des choses : son ton est posé, ses mots justes. Ce texte se lit très facilement au niveau de la langue (d’ailleurs, bravo pour la traduction !) : ce sont les émotions évoquées de façon puissante, qui nous embarquent, au point parfois d’en devenir difficile. Toutefois, ce n’est pas du tout une écriture tragique, ni à l’inverse une écriture de compte-rendu. Non, c’est vraiment une écriture autobiographique : une personne revient sur un moment particulièrement fort et à l’importance particulière pour lui. Elisabetta Rasy fait preuve d’un style clair mais aussi travaillé : tout ce qui est dit l’est pour une bonne raison, mais rien de ce qui pourrait nous faire comprendre au mieux le ressenti de cette mère et de cette fille n’est épargné.

Un livre à la fois fort et doux, beau et violent. Une écriture de la maladie, mais surtout de la vie, très juste que je vous conseille.

Cette radio constituait apparemment un examen de routine : le médecin affable que ma mère vénérait me connaissait et il m’aurait avisée s’il y avait eu quelque chose d’alarmant ; tout du moins, il aurait pressé ma mère, ce dont il s’était abstenu. Cependant je lus et relus le compte-rendu et appris par cœur l’expression : lésion dyscaryotique.

Par hasard, je rendis visite à une vieil ami médecin et psychanalyste dans l’après-midi et, tandis que nous parlions de tout et de rien, je lui racontai les problèmes de ma mère sur le ton affectueusement et ironiquement paternaliste qu’on emploie pour évoquer les petits vieux de la famille et leurs ennuis, et je mentionnai la radio en lui répétant les mots du compte-rendu. La conversation s’arrêta d’un coup, comme une voiture qui fait une embardée et s’écrase contre un mur. Tu ne sais pas ce que cela veut dire ? m’interrompit-il. Puis il me l’expliqua.

Elisabetta Rasy, L’Obscure Ennemie, traduction de Nathalie Bauer, aux éditions du Seuil, 17€20.

Le Passage, de Jean Reverzy

Mes études m’ont amené cette année à réfléchir sur les relations qui mêlent littérature et médecine, notamment à travers l’oeuvre de Marie Didier ( et). Je me suis également penchée sur un autre auteur, médecin généraliste à Lyon : Jean Reverzy, décédé en 1959. J’ai choisi de partager avec vous son premier roman, sûrement le plus connu, Le Passage, qui a obtenu le prix Renaudot en 1954.

le-passage-jean-reverzy-9782020297714Dans ce livre sont mêlés des souvenirs exotiques, une fatalité évidente, et une description crue du monde médical. Le narrateur nous raconte le retour d’un vieil ami, rencontré en Polynésie. Celui-ci rentre en France « pour mourir ». Avec lui une vahiné sur le déclin et un foie bien mal en point. Il s’appelle Palabaud et est atteint d’une cirrhose  bien qu’il ne soit pas alcoolique. A travers lui, c’est toute une vie en Polynésie qui renaît : la mer tant recherchée, la boue d’une île pas si paradisiaque que ça, les moeurs des aborigènes, les habitudes des Européens, la médecine d’Outre-Mer, etc. Mais en parallèle, le narrateur évoque les quelques mois de répit passés dans un hôtel lyonnais, face à sa propre déchéance, sa propre décrépitude. Sans s’apitoyer, Palabaud n’a pas d’espoir de guérison, il attend, presque avec patience, la mort longue à venir alors que ses joues se creusent, que ses côtes saillent. Son ami-narrateur, médecin, nous raconte les quelques menues mesures qu’il peut prendre pour alléger la douleur d’une existence en train de s’éteindre mais aussi sa relation désabusée avec ses patients et des couloirs d’hôpitaux trop fréquentés.
C’est un double voyage qu’opère ici l’auteur, à la fois un périple dans les îles polynésiennes mais aussi le compte-rendu d’une vie sur le déclin, sous le joug nécessaire du temps qui annihile toute volonté. On pourrait penser que ce dernier thème a été traité dans la littérature au point d’en enlever toute la substance, toutefois Reverzy a réussi ici a renouvelé son traitement, à travers une narration originale mais surtout un personnage hors du commun, à la fois attachant et source de pitié. Des mots simples mais une recherche dans le lexique bien mené nous offre une lecture à la hauteur de nos attentes. A la fois divertissante mais aussi touchante, l’auteur a réussi le pari d’allier originalité et sensibilité.

Je suis partagée après avoir fini ce roman, pas sur ces qualités littéraires bien sûr (c’est admirablement bien écrit) mais je n’arrive pas à me décider s’il dégage un pessimisme permanent de notre vie éphémère ou au contraire l’optimisme d’un homme qui n’a pas peur de la mort. C’est sûrement le mélange des deux qui fait toute la grandeur du personnage de Palabaud, le narrateur étant un peu trop fataliste pour me plaire. Palabaud a la conscience tranquille de sa mort prochaine, il finit doucement sa vie, peut-être pas de la meilleure manière qui soit, mais d’une façon qu’il a choisi, qu’il pense être la meilleure. De bonne grâce, dans un dernier sursaut d’espérance mais avant tout pour faire « comme tout le monde », Palabaud se plie à la demande de ses amis qui veulent qu’il consulte des médecins. Même si à chaque fois, le personnage répète les mêmes choses, le médecin ausculte de la même façon, les choses arrivent au même point, la médecine lui donne l’impression d’être moins seul et de ne pas mourrir pour rien. C’est un interlocuteur comme un autre, ce sera le témoin de sa mort.
C’est un beau livre, simple, divertissant et surprenant, avec lui vous passerez à coup sûr un très bon moment de lecture.

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Et à tous, rendez-vous dès le 20 décembre, je vous réserve une petite surprise pour vous faire patienter jusqu’à Noël !