Orgueil et Préjugés, de Jane Austen

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Les lectures communes 2016 continuent ! Et ce mois-ci, j’ai lu avec L’Aléthiomètre un fameux classique anglais : Orgueil et Préjugés de Jane Austen. Je l’avais lu au lycée, et je me faisais une joie de retrouver Darcy et Lizzie. Et ce n’est une surprise pour personne : ce roman est tellement génial que je n’ai pu qu’aimer ma lecture.

Si vous ne savez pas de quoi cela parle, suivez le guide. Elizabeth Bennet est la deuxième fille d’une famille de cinq enfants. Sa mère n’a qu’un désir, voir toutes ses filles mariées. Alors quand un gentleman de Londres s’installe dans la demeure voisine, c’est l’effervescence. M. Bingley fait de l’effet à tout le monde : il est agréable, bel homme, chaleureux. On ne dit par contre pas du tout la même chose de son ami Darcy : trop hautain, trop silencieux, vraiment antipathique. Très vite, Elizabeth se détourne des deux hommes : le premier est plutôt intéressé par sa grande sœur, et le second n’est vraiment pas un choix agréable selon elle. Elle s’amourache alors d’un officier de la ville voisine : en effet, une garnison y est stationnée. À l’occasion d’un bal, elle fait donc la connaissance du jeune Wickham qui lui donne la meilleure des impressions. Mais dans un monde de convention et de ragots, il ne faut pas toujours se fier à ses premières impressions, surtout quand l’attirance et l’amour entrent en jeu.

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Premières impressions, c’était d’ailleurs le premier titre choisi par l’auteure pour son roman. Mais on ne peut pas dire qu’Orgueil et Préjugés soit faux : Darcy a trop d’orgueil, Elizabeth trop de préjugés. Et cela, on s’en rend compte de plus en plus au fur et à mesure de notre lecture. J’ai adoré découvrir les personnages au fil des pages : les secrets ne sont plus secrets, les manigances sont mises au jour et les personnalités se dévoilent. Il est vrai que l’histoire, sans être banale, n’est pas très étonnante. Mais je vous prierai de ne pas résumer ce livre à une romance, il est beaucoup mieux que ça. C’est une histoire intelligente, rusée. Bref, c’est un classique anglais.

orgueil-et-prejuges-83375Quand je pense que Jane Austen a écrit ce roman alors qu’elle n’avait qu’une vingtaine d’années, je suis stupéfaite. Son écriture est virtuose, elle se lit encore aujourd’hui avec facilité et surtout un plaisir jouissif. En effet, l’humour et l’ironie sont légions dans ces pages et lire les chassés-croisés de lettres ou les dialogues est tout simplement addictif. Concernant l’intrigue, elle avance à un bon rythme : on ne s’ennuie pas, de nouveaux éléments viennent régulièrement remettre l’action sur le tapis. Cela s’accompagne d’une évolution des personnages très intéressante et surtout très juste. En effet, l’auteure a beaucoup travaillé ses personnages, leur profondeur psychologique et leurs relations. C’est normal, me direz-vous, puisque ce roman repose sur eux. Mais tout de même ! Pondre une Elizabeth Bennet, il faut le faire. C’est une jeune femme intelligente, intéressante, forte. Elle se conforme aux mœurs de son temps mais garde tout de même une forme d’indépendance qu’on admire : son répondant, ses traits d’esprits… Ah, je l’adore !

pride-and-prejudice-2Ce roman est une œuvre à lire, et c’est une porte d’entrée vraiment idéale pour découvrir les classiques anglo-saxons. Il est captivant, éblouissant, poignant, drôle et la plume de Jane Austen est d’une justesse absolument brillante. Un gros coup de cœur pour cette histoire que je redécouvre et je vous invite grandement à vous plonger dans cette lecture.

Jane Austen, Orgueil et Préjugés, traduction de l’anglais par Pierre Goubert, aux éditions folio classique, 9€20.

Oona & Salinger, de Frédéric Beigbeder

20 jours après le dernier billet, je reviens avec une bonne excuse pour mon retard : je participe au NaNoWriMo, et je ne suis pas en avance pour ce défi fou qui consiste à écrire 50 000 mots en un mois. Donc le peu de temps que j’ai pour écrire, c’est dédié à ça. Si vous participez aussi, venez me faire un coucou, mon pseudonyme est le même qu’ici !

Pour les prochains billets à venir, j’en consacrerai un aux matchs de la rentrée littéraire de Price Minister, et un autre pour faire le bilan du ce NaNoWriMo 2014 justement. Bon, en avant pour la chronique d’aujour’hui à présent…

Je n’ai jamais vraiment su quoi penser de Beigbeder. En règle générale, je n’aime pas les auteurs contemporains connus. Surtout que lui, on a l’impression, qu’il veut à tout prix être connu, ce qui me pose doublement problème. Mais j’aime à croire que les livres peuvent finir par vivre sans leurs auteurs, c’est pourquoi j’ai laissé sa chance à Oona & Salinger, et j’ai presque bien fait.

Salinger, c’est L’attrape-coeur, au même niveau pour moi que Le cercle des poètes disparus, c’est dire comme il est bien placé dans mon panthéon personnel des œuvres à retenir. Oona, c’est une jeune fille riche, enfant d’un prix Nobel de littérature qu’elle ne voit jamais et futur Madame Chaplin. Dans ce roman, Beigbeder tisse entre eux une histoire d’amour comme on en fait plus, des je t’aime moi non plus, ou des je t’aime mais c’est trop tard.

J’ai eu beaucoup de mal avec ce livre, je ne sais pas si je l’ai aimé ou pas. J’ai adoré ces personnages si bien dessinés, si bien décrits. On croise notamment Truman Capote, Eugene O’Neill, Scott Fitzgerald… Et cette fresque de visages est un vrai régal, qu’ils soient connus ou non d’ailleurs. J’ai apprécier être plongée dans la jeunesse de Oona et Salinger, puis suivre cet amour qui s’étire en filament, jusqu’à la rencontre qui lui changera sa vie à elle et son saut à corps perdu dans l’armée pour lui. On peut également suivre une correspondance entre ces deux héros, à partir du moment où ils sont séparés, et croyez-moi, rien que pour ces lettres bouleversantes, le roman vaut le coup d’être lu. Plus généralement, le livre se lit très facilement, sans pour autant être dénué de style et d’intérêt du point de vue de la langue : non, c’est même plutôt bien mené de ce côté-là.

Ma seule réclamation : mais pitié, faites taire l’ego de cet homme ! Je pense que Beigbeder aime se faire détester, je ne le comprends pas autrement. Alors qu’on se sent bien avec les personnages, avec cette histoire et donc avec sa plume à lui, eh bien, ça ne lui suffit pas, il faut qu’il ramène sa fraise à tout bout de champ, parfois par des moyens vraiment superficiels. « Et moi, et moi, et moi. » Ce phénomène, qui a surtout lieu dans la première moitié du livre, est vraiment perturbant, gênant, énervant, et personnellement, ça m’a un peu (beaucoup) gâché ma lecture du livre. Cet homme essaie par tous les moyens d’apparaître au cœur de son œuvre, mais il serait bon qu’il comprenne que son œuvre se suffit à elle-même pour laisser sa trace dans l’histoire (avec un tout petit « h »).

En résumé, pour ce roman, je dis « oui, mais ».

Frédéric Beigbeder, Oona & Salinger, aux éditions Grasset, 19€.

Apollinaria, une passion russe, de Capucine Motte

Avec le Japon, la Russie est une de mes patries préférées concernant la littérature. Aujourd’hui je vous propose, non pas de découvrir un auteur russe, mais un roman qui en utilise un comme personnage : Apollinaria, une passion russe de Capucine Motte.

 

Nous sommes dans les années 1860. Fédor Dostoïevski est un auteur connu dans le milieu littéraire et politique. Alors qu’il vient faire une visite à l’université de Saint-Pétersbourg, son chemin croise celui d’Apollinaria Souslova, une jeune fille pleine de rêve, issue d’une famille qui vient tout juste de gagner sa liberté : à l’heure où la Russie se questionne sur le fait de pouvoir posséder ou non la vie d’un autre être humain, son père est un ancien serf émancipé. Sa sœur est pour une révolution, une femme active, tandis qu’Apollinaria s’imagine bien écrire, mener une vie douce.

Sa relation avec Fédor sera forte, troublante et troublée, une passion tempétueuse où se mêle l’admiration et le désir. La jeune femme deviendra une muse à défaut d’être une auteure reconnue. Mais ce premier amour n’est peut-être pas celui dont elle rêve. Il est marié, il est dur. Apollinaria s’en va à Paris, pour essayer d’autres horizons. Elle fera des rencontres, elle ressentira de nouvelles émotions blessantes ou galvanisantes. À travers l’Europe, on voyage dans les casinos et les stations thermales, entre le français, le russe et l’espagnol. Une initiation pour trouver l’amour et l’attachement.

Au début, j’ai eu peur de ne pas être convaincue par ce livre. Je m’attendais trop à une intrigue centrée autour du grand écrivain russe, alors que le roman est éponyme. Apollinaria en est l’héroïne, et l’auteure y retrace sa vie, celle de sa famille, le chemin vers l’émancipation, l’intégration dans une société qui n’accepte pas encore les affranchis.

L’écriture n’est pas blanche, mais elle est simple, sans fioritures et jeux de manche. Elle va à l’essentiel sans rien nous cacher des tourments des personnages. Des personnages aux caractères variés, de nationalités diverses, qui constituent une vraie fresque de l’époque. La narration est rondement menée, ce qui n’est pas simple avec une utilisation de la troisième personne qui entraîne généralement une distanciation. Ce roman est un périple de plusieurs années qui nous entraîne dans l’intimité de Dostoïevski et dans la vie politique russe à travers l’Europe. C’est doux et passionnant.

Je ne pourrais pas vous en dire plus, je me suis laissé promener sans trop réfléchir, je me suis laissé bercer par les pleurs d’Apollinaria et ses moments d’amour (et quelles tendres sonorités que son prénom!) Bref, je vous le conseille si vous souhaitez aller faire une promenade dans la littérature russe et le dix-neuvième siècle.

Capucine Motte, Apollinaria, une passion russe, aux éditions JC Lattès, 18€50.

Una passione sinistra, di Chiara Gamberale

Voilà maintenant quelques semaines que je voulais lire un livre en VO, en italien bien sûr, la seule langue étrangère que j’arrive vaguement à maîtriser. Le CLES niveau 2 en poche, je me suis dit : « Bon maintenant, on arrête les livres pour ados aux vocabulaire et structure simples, passons à la littérature pour adulte ». J’ai mis en place un compromis : roman difficile = roman court. Faut quand même pas exagérer. Idéal pour se remettre en jambe avant la rentrée et finir la challenge « In Italiano » de George et Marie.

J’ai donc choisi un petit livre publié chez Bompiani (ça me change de Einaudi), c’est avant tout le couverture qui m’a plus, je n’ai même pas lu la quatrième ! Il s’agit de Una passione sinistra de Chiara Gamberale.

C’est l’histoire de deux couples : Nina et Bernado, Giulio et Simonetta. L’auteur nous raconte leurs rencontres, leurs moments forts, nous dépeint leur vie en pointant quelques moments précis. C’est très vivant car composé surtout de dialogues. C’est compliqué l’amour, il faut qu’il prenne racine, et après rien ne dit qu’il va s’épanouir facilement. Il peut y avoir des problèmes. Et cela sans compter sur tout le reste : la famille qui peut ne pas aller bien, le travail qui prend de la place, etc.

Un jour, un hasard de la vie va faire se rencontrer ces deux couples. Et comme une évidence, une erreur peut-être regrettée après, quelque chose va basculer. Mais je ne vous en dis pas plus, si jamais vous voulez à votre tour plonger dans cette lecture.

La chose vraiment innovante de ce roman aux multiples petits chapitres, c’est qu’à la fin de chacun d’eux, l’auteur a placé des extraits de discours, surtout politiques, qui correspondent précisément à la chronologie de l’histoire. Et c’est très étrange de voir qu’une vie personnelle peut être influencée et accompagnée par cette vie publique, par la société et ses changements. Cela donne un éclairage neuf sur certains bouleversement politique d’Italie, sur l’arrivé del Cavaliere au pouvoir, sur l’importance du Pape, etc. On pourrait penser que ces extraits sont accessoires mais ils sont extrêmement bien choisis et viennent compléter de façon surprenante mais judicieuse la fiction ! Ce sont deux facettes qui s’épanouissent l’une en parallèle de l’autre.

Chiara Gamberale

Un petit roman humain dont le niveau de langue n’est pas insurmontable pour les italianistes, il se lit assez vite mais s’apprécie sans mesure !

Chiara Gamberale, Una passione sinistra, Bompiani, 9€50 (mais plus cher en France à cause des frais de port). Non disponible en français malheureusement.

Les Morues, de Titiou Lecoq

En prenant Les Morues de Titiou Lecoq, je m’attendais presque à lire de la chick-lit, c’est un peu ce que laisse envisager la couverture et le résumé de l’éditeur. Au final, ce n’est pas vraiment ce à quoi je m’attendais, ce roman m’a surpris, mais c’est plutôt une bonne nouvelle !

 Les Morues

Les Morues, c’est un groupe de trentenaires un peu féministes et parfois pas très dégourdis, avec chacun leurs névroses, leurs problèmes, leurs obsessions. Trois filles et un garçon qui essaient d’avancer dans leurs vies malgré leurs erreurs ou leurs balbutiements. Parmi eux, Ema qui commence le livre en allant à l’enterrement de sa meilleure amie avec qui elle s’était brouillée : Charlotte. Elle s’est suicidée sans crier gare, sans expliquer son geste, une mort étrange qui intrigue Ema et l’invite forcément à se dire que ce n’est peut-être pas un vrai suicide. Alors elle va essayer de mener une petite enquête et pour ça, elle va plonger des les plans de réformes, la RGPP et son projet de privatisation des services publics et des lieux de culture. Pour l’aider, elle peut compter sur Fred, nouveau entrant dans le monde des Morues qui de son côté connaît pas mal de déboires avec internet : entre anonymat et connectivité, il est parfois dur de faire la part des choses et quand l’amour s’y mêle, c’est encore plus compliqué.

Autour d’eux, gravitent d’autres personnages à la vie aussi tumultueuse : leurs déboires se croisent ou se rencontrent dans un livre qui n’a plus rien à voir avec la chick-litt. Ces figures qui peuplent le roman de Titou Lecoq ne sont pas caricaturales malgré leurs expériences hors du commun, on a l’impression qu’il court derrière quelque chose, la vérité, une vie confortable, l’âme sœur, des réponses, du repos…

Une très belle rencontre ce livre car il prouve qu’on peut mêler les dessous politiques avec des tranches de vies bouleversées, investir des lieux de pouvoir avec des sentiments forts. Comme le dit si bien la quatrième de couverture, « c’est le roman d’une époque, la nôtre », avec toutes ses problématiques, ses soucis d’éthiques et ses nouveaux paramètres comme internet qui redéfinissent nos modes de vies et nos façons d’éprouver de l’amour, de la fierté. L’écriture est dosée à souhait, elle reste sur le fil de la justesse sans tomber dans le pathétique, le tragique outrancier ou larmoyant, le ridicule et la caricature. Mais heureusement ce livre n’est pas dénoué d’humour qui vient alléger les situations parfois graves que traversent les personnages dans un équilibre parfait. Il dénonce sans faux-semblants les convenances et les conventions parfois surjouées et inutiles de notre société sans perdre son but premier : nous divertir.

Un très bon roman, une très belle découverte que la plume de Titou Lecoq, je vous la conseille vraiment car c’est un livre qui regorge de prouesses et de surprises !

Titiou Lecoq, Les Morues, Au diable vauvert, 22€.

L’histoire d’un mariage, d’Andrew Sean Greer

Encore du challenge aujourd’hui avec ma première participation à « Marry me », proposée par George (décidément). Le but est de lire des romans en rapport avec l’amour, le mariage qui portent dans leur titre des mots comme « noces », « époux » ou encore « mariage ». Le mien est en plein dans le sujet et s’intitule L’histoire d’un mariage. Il a été écrit par l’auteur américain Andrew Sean Greer.

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La quatrième de couverture ne dévoile absolument rien de cette histoire qui pourtant regorge de surprise. Je ne vais pas tout dévoiler ici, mais je vais quand même en dire en peu plus que ce résumé d’éditeur, sinon vous n’allez pas bien me comprendre quand je vous dirai que ce roman est bien original dans son thème.

L’histoire d’un mariage parle de l’union de Pearlie avec Holland Cook. Ils s’étaient rencontrés au lycée et s’étaient aimés au premier regard. Malgré bien des efforts pour passé inaperçu, le jeune homme doit quand même partir pour la guerre de Corée. Laissée sans nouvelle, la vie continue pour Pearlie, jusqu’à ce jour de 1949 à San Francisco où ils se retrouvent par hasard sur la plage. Ils se marient, la jeune femme vit de façon tranquille et apaisée avec ce mari au cœur fragile qu’il faut protéger et leur fils Sonny. Mais après quatre ans de doux bonheur, un ami de Holland vient frapper à leur porte : Charles Dummer, homme d’affaires, dit avoir rencontré le mari à la guerre. En fait, leur passé de soldats est un peu plus complexe que cela. Mais le fait est là : ils se sont aimés. Dans cette Amérique des années 50, ils sont « différents » des autres. Le monde s’écroule pour Pearlie : tout ce qu’elle pensait de son mari n’était que mensonge, il n’est pas l’homme qu’elle s’imaginait. Mais leur amour est sincère, on ne peut le nier, comme celui de Charles pour Holland. Et cet étranger veut que ce dernier soit à nouveau à ses côtés : il propose alors un étrange marché à Pearlie. Oui, bon c’est un brouillon, il y a de l’amour et du secret dans tous les sens, c’est un peu dur à expliquer sans tout dévoiler.

Original ce roman car évidemment il parle d’une bisexualité qui pose problème dans ce pays, à cette époque, mais aussi et surtout dans ce couple portant solide que forment Holland et Pearlie. Mais il n’y a pas que ça : la relation étrange qui naît entre Charles et la jeune femme, le fort contexte de ségrégation raciale, les guerres qui n’épargnent aucune famille, la polio en fond de toile qui fait des ravages chez les enfants, l’affaire Rosenberg… toute une société de préjugés, de problèmes sociaux, et de peurs qui fait partie intégrante de ce roman, qui le sculpte et le modèle. L’intrigue est hors du commun et elle nous interroge sur nos propres choix de vie, sur les événements qui pourraient la modifier en profondeur et à notre réaction face aux aléas de la vie. Cette histoire fait relativiser.

Andrew Sean Greer nous embarque pour les années 50, les bals, les meurtres, les condamnations anti-communistes, les nouvelles cités pavillonnaires près de la mer, les prothèses de jambes des petits malades de la polio, la vie métro-boulot-dodo, le formica, les cravates et les mocassins, la joie simple d’avoir un chien. Le decorum est stupéfiant, il se crée par petites touches pour nous faire apparaître un lieu encore inconnu. L’auteur sait s’y prendre pour faire surgir un passé douloureux et propre aux interrogations.

La situation de Pearlie est très touchante, mais aussi sincère. Jamais un mot de trop ne vient appesantir cette histoire très sensible. Dans L’histoire d’un mariage, on parle avant tout d’amour, partout, chez tous, un amour à sens unique, à sens multiple, ou réciproque, un amour caché, secret, manipulé, brisé, oublié… Le sentiment amoureux est partout et rempli les pages discrètement, sans trop oser se découvrir.

Ce n’est pas un roman à l’eau de rose, c’est beaucoup plus complexe et profond que cela. C’est une fresque de l’Amérique à l’un de ses tournants, ce sont des histoires d’amour qui demandent une revanche, ce sont des êtres faits de sentiments contradictoires et de pensées sombres, ce sont des sacrifices et des renoncements. L’écriture est somptueuse même si on peut la trouver lente à démarrer : le choix du récit rétroactif par Pearlie met un peu de temps pour avoir toute sa saveur à la lecture mais finalement, on ne pouvait pas choisir mieux pour ce roman.

Bref, c’est un livre que je vous conseille, captivant et envoûtant, généreux et foisonnant.

Andrew Sean Greer, L’histoire d’un mariage, traduit de l’anglais (États-Unis) par Suzanne V. Mayoux, aux éditions de l’Olivier, 21€.

Mrs. Dalloway, de Virginia Woolf

Presque dix jours sans nouvel article publié, il fallait que je me remédie à ça en vitesse, surtout qu’une vieille chronique attendait son tour gentiment dans mes dossiers.

1925, Londres. Paraît un roman bouleversant dans bien de ses facettes : Mrs. Dalloway de Virginia Woolf. On m’a seriné depuis le début de mon master que je devais lire quelque chose de cette auteure, j’ai donc choisi une de ses œuvres les plus connues, peut-être pas la plus facile pour entrer dans cet univers, ce style si intense mais qu’importe, je suis têtue.

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Dans ce roman on suit la mondaine Mrs. Dalloway qui fait les derniers préparatifs pour la réception du soir. Mais son parcours n’est qu’une excuse pour voyager dans toute une fresque de personnages, dans leur intériorité, leurs pensées, leur regard sur le monde. On découvre alors Clarissa, qui n’est plus ici la maîtresse de maison Dalloway mais une femme qui s’interroge, pour qui chaque seconde est rythmée par un souvenir, une réflexion, un sentiment. Une subjectivité encore plus en ébullition quand elle revoit Peter Walsh, une homme qu’elle a failli épouser et qui revient des Indes. Dans un contexte d’entre-deux-guerres, le livre s’attarde également sur un ancien soldat psychologiquement instable après ce qu’il a vécu au front : Septimus Warren Smith.

Tout ce petit monde, et bien d’autres, passent leur journée au son de Big Ben et des quelques événements communs qui les rassemblent, qui dirigent leurs regards dans la même direction, au moins le temps d’un instant. Ils se croisent, se mélangent, se scrutent, vivent avec plus ou moins de sérénité leur relation à l’autre. Une vraie exploration sociologique mais qui reste tout de même très romanesque : impossible de s’ennuyer.

Il faut du temps pour entrer dans ce roman, je ne le conseille pas à ceux qu’on pourrait appeler les « lecteurs débutants », à moins qu’ils souhaitent vraiment être dépaysés, désarçonnés comme dirait Quignard. Il n’y a pas de distinctions fortes entre les différentes narrations, les différentes subjectivités traversées. On dirait qu’on suit l’écrivaine au fil de sa pensée, de sa plume, de sa découverte de cet univers londonien. Un détail appelle un autre personnage, un incident un autre regard. Il n’y a pas vraiment d’action au sens premier du terme c’est vrai, c’est un livre très tourné vers la psychologie des personnages, leurs caractères, leurs réactions, leurs histoires, leur conscience de monde, etc. Mais il n’en est pas moins inintéressant et c’est là tout le génie de Virginia Woolf : dans un sorte de douceur mélancolique et non lascive, elle saute d’une femme marié à un amoureux délaissé sans que cela nous gêne, en toute fluidité. On peut comparer les situations, les mettre en parallèle, relier les différents événements vus par chacun, explorer leur passé avec facilité, avec rapidité.

Il faut se faire à ce monde anglais dont on n’a pas forcément l’habitude mais dans lequel on est tout de suite immergé, mais surtout il faut arriver à apprivoiser ce style, à l’accepter, à se laisser emmener par lui, à ne lui montrer aucune résistance, et c’est seulement ainsi, en balayant ses idées préconçues qu’on peut savourer toute la richesse de ce texte.

Ce roman a constitué une petite révolution dans ma bibliothèque, je replongerais avec plaisir dans l’écriture de Virginia Woolf !

Virginia Woolf, Mrs. Dalloway, traduit de l’anglais par Pascale Michon, Le Livre de Poche (3012), 5€10.