La bouilloire russe, de Marie Didier

J’ai eu la chance de rencontrer à plusieurs reprises Marie Didier pendant mon master, et ces moments nous ont tellement plus que notre promotion a choisi de s’appeler la « promotion Marie Didier ». Cette femme a un parcours remarquable, une plume magnifique et un cœur énorme. Je viens de finir la lecture d’un petit récit, un des rares écrits de Marie Didier que je n’avais pas encore lu : La bouilloire russe.

Ce livre est le carnet d’un homme, médecin dans un hôpital, qui se retrouve de l’autre côté du bureau, et devient le patient le jour où on lui annonce qu’il est atteint d’un cancer. Sa vie bascule, lentement, dans la maladie et la remise en question qui l’accompagne souvent. Il écrit au fil des jours ce qu’il vit, mais surtout ses souvenirs, ceux de son couple, les épreuves qu’ils ont traversé. On l’accompagne lors de son scanner ou de sa radiothérapie mais aussi lors du chamboulement de son mariage quand sa femme lui préfère une guitariste étranger. Ce carnet, c’est d’ailleurs pour elle qu’il l’écrit. Pour lui dire les choses qu’il n’a pas pu lui dire plus tôt et qu’il risque de ne jamais pouvoir lui avouer si jamais la maladie l’emporte. C’est une sorte de témoignage et d’héritage.

Comme d’habitude, la langue de Marie Didier est touchante et juste. On s’attache à son personnage sincère et trop amoureux, qui a peur de la maladie mais accepte ce coup du sort, un homme lâche et courageux à la fois. La lecture est rapide et fluide, mais n’est pas simpliste pour autant. L’auteure utilise des images élégantes, sans être trop baroques ou complexes non plus. J’ai envie de résumer l’écriture comme suit : elle est sincère et belle.

« Ce n’était plus moi qui regardais les choses, c’étaient les choses qui me regardaient, qui m’empoignaient tout entier ; ce n’était pas cette forme de contemplation qui vide le monde, c’était son contraire, puisque chaque élément se faisait la métaphore des autres, échappant ainsi à la clôture, à sa solitude. Le coassement du corbeau devenait la voix du peuplier en feu dans le couchant, le bruit du vent avait la couleur de l’herbe, le chemin était la route des nuages. »

Marie Didier est avant tout médecin, une grande partie de sa vie, elle l’a donné aux autres. C’est une femme sensible, et tout cela se ressent dans son écriture. La lire est un vrai plaisir même si les émotions procurées peuvent être dures. Ce livre nous met à nu en même temps que le narrateur le fait de lui-même. J’ai été beaucoup touchée à la lecture de ce livre, et je préfère prévenir : il risque d’en remuer certains, surtout ceux ayant une relation particulière à la maladie. Mais il vaut vraiment le détour !

Marie Didier, La Bouilloire russe, aux éditions Séguier, 11€.

Contre-visite, de Marie Didier

« Dans ce cabinet de banlieue, dans cette salle d’hôpital, dans le bidonville… la parole viendra.
Je l’écouterai sans entendre.
Et tout d’un coup elle sera entendue.
Et ce sera n’importe quand :
quand, le fauteuil repoussé, l’ordonnance rédigée et signée, la feuille de maladie tamponnée, je raccompagnerai, un peu lasse, déjà ailleurs, la malade à la porte.
Quand, vite, pendant qu’elle jette son blue-jean, cette fille si fraîche se mettra à parler comme si elle m’avait toujours connue.
Quand, le corps enfin caché, libérant ainsi la parole, cette vieille femme essoufflée agrafera pesamment la gaine sur son obésité flétrie. »

J’avais déjà évoqué Marie Didier grâce à son livre Dans la nuit de Bicêtre. Aujourd’hui je retente l’aventure pour mieux connaître cette auteure que j’aurai la chance de rencontrer dans quelques semaines. J’ai choisi, encore une fois, une de ses oeuvres la plus connue : Contre-visite. L’écrivaine est également, voire avant tout, un médecin, gynécologue pour être précis. Entre les consultations en cabinet, les visites au camp gitan ou les heures passées au dispensaire, ses journées de travail se suivent mais ne se ressemblent pas. Pourtant une constante reste : la relation à ses femmes de tous horizons, l’écoute parfois distraite qu’elle leur accorde, ses réflexions et ses doutes.

Pendant plusieurs mois, l’écriture a accompagné sa vie de médecin, comme un espace de confidence ou un exutoire. Elle passe en revue les différentes personnalités qu’elle rencontre dans cet espace de soin et d’assistance, elle évoque les situations cocasses ou tragiques dont elle a été témoin. Mais plus que le simple étalage de pathologies et de patients, ces contre-visites lui permettent de s’interroger sur elle-même : son attitude de médecin, sa prévenance envers les autres, sa vie sentimentale sont remises en question sous le regard de ces femmes qu’elle côtoie au quotidien, faisant sa place dans leur intimité.

A la fois pudique et sincère, l’écriture de Marie Didier peut paraître nombriliste, c’est vrai que c’est avant tout sa vie qui est la matière de cette oeuvre. Toutefois, elle partage sans réserve avec nous ce qui pourrait rester caché, rester secret. Elle nous fait assez confiance pour oser dire et raconter ce qui fait son quotidien, ses pensées. Ecriture sensible, elle emploie toujours le mot juste, celui qui résonne, celui qui fait vibrer, et c’est la vérité nue qu’elle nous donne à voir dans tout ce qu’elle a de plus beau et de plus doux. On sent à la lecture l’écrivaine froncer les sourcils d’amertume ou d’agacement, esquisser une sourire en coin ou soupirer de fatigue : c’est un moment très fort, une sensation qu’on retrouve dans bien peu d’autres livres.

Dans la nuit de Bicêtre, de Marie Didier

Marie Didier est écrivain et médecin et vit sur Toulouse. Je me suis penchée sur ses ouvrages car je vais avoir la chance de la rencontrer en décembre prochain avec ma promo de master. Je souhaite donc en savoir un peu plus sur cette auteure qui habite notre magnifique Ville rose. Pour commencer mon approche, j’ai choisi un de ses ouvrages les plus connus : Dans la nuit de Bicêtre.
Elle y évoque son cheminement et ses recherches pour mettre en plein jour un personnage oublié de notre histoire : Jean-Baptiste Pussin. Admis à l’hôpital de Bicêtre en 1771 en tant que malade, il a fait la connaissance de la pauvreté et de la misère dans son plus simple appareil. Cet hôpital était censé prendre soin des plus démunis mais avec de très faibles moyens : les malades sont entassés dans la saleté et la crasse la plus répugnante, les soins médicaux sont presque inexistants, la malnutrition courrante. La plupart des patients n’attendent plus grand chose et se laissent mourrir. Mais Pussin lui décide de guérir, il fait de l’exercice et essaie tant bien que mal de prendre soin de lui. Il retrouve vigueur et commence à aider les soeurs et les garçons de service dans quelques tâches. Seul adulte dans la classe des enfants à vouloir lire et écrire, son caractère responsable le fait remarquer et très vite il est élevé au rang de soignant. Cet homme « du peuple d’en bas » grimpe les échelons .
Et il va finir responsable de plusieurs pavillons. Toutefois, il n’a d’yeux que pour celui des fous. Les malades mentaux l’intriguent : altruiste dans l’âme, il défend corps et âmes les droits de ces patients car ce sont encore des hommes. Il bannit les punitions violentes et gratuites, procure douceur et confort de vivre autant que faire se peut. Petit à petit, il apprend à les connaître et à mieux les appréhender. Sans s’en rendre compte, il va faire naître la psychiatrie. Il note, il classe, il tente de nouvelles méthodes. Quand le célèbre Pinel viendra le rejoindre, il trouvera en lui un médecin sur la même longueur d’onde, un médecin qui ira plus loin que lui et récoltera donc les lauriers. Pussin dans l’Histoire n’est qu’un maillon d’une chaîne trop longue, un nom mal orthographié et trop souvent oublié.
L’auteur a été transportée dans cette quête pour mieux connaître cet homme. Elle le tutoie, et tente de rendre à César ce qui appartient à César. En tant que médecin, Marie Didier ne peut que saluer ses initiatives novatrices pour l’époque. Dans un aller-retour entre le passé et le présent de l’écriture, la vérité se fait, au fil des pages. L’écriture d’ailleurs est vraiment touchante mais surtout vraie : si jamais un passage s’éloigne de la réalité, faute de sources, le lecteur est toujours prévenu. C’est un roman par sa narration, une biographie pour la réalité des faits, un journal intime pour les confessions de l’auteur. Mais c’est surtout un voyage dans le temps, sans voyeurisme, sans amateurisme, pour retracer avec exactitude le destin d’un homme généreux avec qui tout a commencé à changer.