Le Parfum, de Patrick Süskind

9782253098959-001-tCela fait bien trop longtemps que je n’ai pas publié de chroniques lecture. Avec presque une semaine de retard, voici donc mon billet pour la lecture commune du mois de mai 2016 : il s’agit du Parfum de Patrick Süskind. Encensé par les critiques, révélé au grand public par un film grandiose, je percevais ce livre comme un roman remarquable et mystérieux. Jamais pourtant l’histoire de Jean-Baptiste Grenouille ne m’avait attirée. Il a fallu attendre la belle couverture de Christian Lacroix chez Le Livre de Poche pour que je me décide à l’acheter.

Grenouille est né dans la misère – nous sommes au XVIIIe siècle. Il vit solitaire une existence qui ne tourne autour que d’une seule chose : les odeurs. Il a un nez unique : il sait reproduire toutes les odeurs, même celle de l’être humain. Après avoir vécu en ermite, après s’être initié à l’art de la confection des parfums, il découvre que les odeurs ont un pouvoir inouïe : certaines peuvent contrôler les hommes, les asservir. Il a alors un nouveau projet : trouver cette senteur ultime, la filtrer, même si pour cela il doit prendre quelques vies au passage.


Grenouille est un personnage abject
. On ne s’y attache vraiment pas : il est trop loin de nous pour qu’on puisse le comprendre. Mais il est vrai qu’il a du génie en ce qui concerne les odeurs, s’en est presque surnaturelle. Ce héros n’a pas grand-chose d’humain, on peut le comparer facilement à un monstre : aucune empathie, aucun raisonnement « humain ». Il fait peur, il effraie, peut-être que certains peuvent ressentir une certaine fascination pour ce genre de personnages. Ça n’a clairement pas été mon cas.

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La mer sentait comme une voile gonflée où se prenait l’eau, le sel et un soleil froid. Elle avait une odeur toute bête, la mer, mais c’était en même temps une grande odeur et unique en son genre, si bien que Grenouille hésitait à la scinder en odeurs de poisson, de sel, d’eau, de varech, de fraîcheur, et autres. Il aimait mieux laisser entière l’odeur de la mer, la conserver tout d’une pièce dans sa mémoire et en jouir sans partage. L’odeur de la mer lui plaisait tant qu’il souhaita l’avoir un jour dans toute sa pureté et e quantités telles qu’il puisse s’en soûler.

J’ai donc suivi un peu à contre-coeur ce héros tout au long de sa vie. Oh, c’est bien écrit, riche de psychologie, de profondeur, de détails, d’images. L’écriture des odeurs est vraiment virtuose, incroyable, surprenante. Un vrai coup de maître, un talent d’écrivain comme on en croise peu. Toutefois… près de 300 pages pour tout ça ! J’ai trouvé le temps très long. Il y a pourtant des rebondissements de poids, des retournements de situation même, mais, j’ignore comment, l’auteur arrive à amener ça d’un ton monocorde. L’action perd toute sa saveur, on a l’impression de lire la description d’un tableau. Cette lecture peut clairement devenir ennuyeuse à la longue malgré la beauté et la richesse du style. La narration ici a clairement un problème ce qui m’invite à penser que Le Parfum est plutôt un livre à savourer, un chapitre de temps en temps entre d’autres lectures. Sinon, vous serez sans doute comme moi : en overdose, pour finir en panne de lecture.

Je me demandais sans cesse : à quel moment l’intrigue va-t-elle commencer ? Je n’ai jamais eu ma réponse. Il manque dans ce roman du piquant, de la vivacité. Et pourtant ce ne sont pas les sujets et les occasions qui manquent ! Et cette fin… Je n’ai vraiment pas accroché. Bref, une petite déception pour moi : personnage que j’ai détesté et subi tout au long de ma lecture, une intrigue au point mort quand bien même il y a une vraie histoire là-dessous – quel paradoxe !

Heureusement, il y a cette langue merveilleuse pour retranscrire les parfums, et rien que pour cela, je vous invite à vous faire votre propre opinion.

Les avis de Virginy, L’Aléthiomètre, Hélène.

Patrick Süskind, Le Parfum, aux éditions Le Livre de Poche, traduit de l’allemand par Robert Lotholary, 7€90.

Avenue des Géants, de Marc Dugain

Je dois connaître en ce moment mon taux de publication le plus bas sur le blog depuis des mois. Il faut dire que je ne sais plus où donner de la tête entre mon travail habituel, les cours de français que je donne, mon rôle d’associé dans une entreprise en train de se créer, les MOOCs que je suis, les fiches de lectures à faire pour le Prix des Cinq Continents et le Prix du Jeune Écrivain… Ce n’est pas que je ne trouve plus de temps pour le blog, mais c’est surtout que je n’ai plus un instant pour lire. Ce qui est très frustrant. Le rythme va donc rester tout doux pendant quelques semaines. Je pense écrire d’autres types d’articles que je repousse depuis longtemps et qui ne sont pas des avis lectures pour que vous puissiez vous mettre quelque chose sous la dent en attendant.

Mais aujourd’hui, ô miracle, j’ai fini de lire un roman ! Que je traîne avec moi depuis des lustres… Il s’agit d’un livre de Marc Dugain que j’avais mis dans ma whishlist après l’avoir croisé sur un blog : Avenue des Géants.

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Inspiré de faits réels, on y retrouve le personnage d’Al Kenner, emprisonné de longue date. Il n’a pas l’air si méchant que ça même si on sent une menace silencieuse dans le personnage. Pour mieux le comprendre, on va revenir sur son passé. Une histoire qui commence le jour de l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, alors que notre héros de plus de 2 mètres et au QI supérieur à celui d’Einstein, décide de tuer ses grands-parents. Toute sa vie, il combattra ces « mauvaises pensées » pour essayer de mener une vie normale. Placé en hôpital psychiatrique, Al apprend vite et il est très observateur, ce qui lui permet d’être relâché. Il essaie de mener sa vie, entre une mère qui a gâché son existence et une Amérique en plein mouvement hippie. Al aime rouler pendant des heures dans les grands espaces, boit trop et prend des auto-stoppeuses en furetant à l’université. Mais on sait déjà qu’il va retourner en prison ; la question c’est de savoir pourquoi.

J’ai eu un peu de mal au début avec la temporalité de ce livre, je ne comprenais pas bien les allers-retours entre le passé et le présent. Mais au fil des pages, les différents éléments se mettent en place et on comprend alors que l’auteur nous propose de suivre le cheminement de cet homme si atypique. Marc Dugain réussit le pari de rendre ce personnage à la fois attachant et effrayant. On ne se sent jamais à l’aise avec Al Kenner qui est un paradoxe à lui seul : observateur et fin psychologue, il semble très bien se connaître, toutefois il a régulièrement besoin de s’évader sur sa moto ou dans l’alcool pour ne pas se retrouver face à lui-même et à ses pulsions. C’est ce mélange de maîtrise et de perte de contrôle qui le rend si dangereux.

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Globalement, j’ai aimé cette lecture et je voulais suivre les aventures d’Al Kenner jusqu’au bout. Mais certains éléments du livre m’ont moins plu. Je trouve par exemple que les personnages secondaires ne sont pas assez travaillés et manquent de profondeur alors que certains sont récurrents. De plus, il y a certaines longueurs dans ce roman qui est d’intensité inégale. Enfin, de façon très personnelle, ça m’ennuie de lire des choses sur le milieu hippie, ce n’est vraiment pas un sujet qui m’intéresse. Toutefois, ces défauts sont contrebalancés par d’autres éléments : j’ai adoré la relation du héros avec la police (vous comprendrez mieux en lisant!) et j’ai trouvé très intriguant cette vision un peu psychanalytique qu’a le personnage sur lui-même, c’est vraiment original (et flippant, avouons-le!).

Je suis remonté dans mon Ford sans ajouter un mot. J’en avais déjà bien assez dit. J’étais dans un état de nerfs qui aurait pu m’emporter. J’ai démarré doucement. Je sentais quelque chose de puissant monter en moi. Je n’avais pas atteint la rampe qui descend vers la ville que j’ai vu une jeune fille qui levait le pouce, mal assurée, prête à le descendre au moindre doute. Elle portait une jupe courte et semblait le regretter. J’ai gardé ma montre et je me suis arrêté à sa hauteur. J’ai ouvert la porte côté passager et je lui ai dit :

– J’espère que vous n’allez pas loin, je n’ai pas beaucoup de temps, je dois être à l’hôtel de police dans un quart d’heure.

Ces derniers mots l’ont rassurée.

C’est un roman qui se lit assez bien, mais ce n’est pas du tout un page-turner. On sait déjà comment ça va finir, puisque Al est en prison dès le début. Ce qui est vraiment intéressant ici, c’est de suivre le voyage initiatique d’un tueur qui essaie de ne pas l’être.

Bref, ce n’est pas un coup de coeur, mais une agréable lecture tout de même.

Marc Dugain, Avenue des Géants, aux éditions folio, 8€20.

Black-out, de John Lawton

Les romans d’enquête policière, ce n’est franchement pas mon truc. Le bon vieux polar, il faut qu’il soit un tantinet page-turner pour que je l’aime, qu’il y ait de l’enjeu, des vies en danger. Toutefois, quand j’ai croisé Black-out de John Lawton, je me suis dit : pourquoi pas ? Le contexte historique de la Seconde Guerre mondiale est un ingrédient que j’aime beaucoup dans les romans en général. Alors j’ai tenté le coup, et j’en ressors avec un avis mitigé.

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Nous sommes à Londres, en 1944. Les bombardements sont plus violents que jamais et la ville n’est que l’ombre d’elle-même. Les rues, les bars, le métro sont envahis de soldats américains, on dit qu’un événement se prépare, un débarquement. Le détective Troy essaie tant bien que mal de mener ses enquêtes pour Scotland Yard au sein de ce chaos. Et justement, on vient de retrouver un bras. Oui, juste un bras. Le sergent découvre alors qu’il s’agit d’un morceau du corps d’un Allemand disparu. Il arrive à relier ce fait surprenant et glauque à la disparition d’un autre Allemand, un scientifique. Son enquête avance et entre dans des zones d’ombres où Troy n’est pas le bienvenu. Secrets des alliés, chasse du meurtrier, femmes fatales, accidents, le détective devra passer de nombreux obstacles pour trouver la vérité.

londonAlors, comment dire… ? Cette histoire ! Il y a du bon et du moins bon. Le cadre est vraiment excellent : la ville de Londres est superbement décrite, en pleine déchéance. L’ambiance également est très bien rendue : cet arrière-front de la guerre si touché, cette peur constante des bombardements, ce climat de suspicion, les mesures du black-out (aucune lumière ne doit être vue du ciel la nuit). Sincèrement, j’ai adoré ces éléments.

Par contre, les personnages ! Ils manquent tous sévèrement de profondeur. Ils sont crédibles mais on ne s’y attache pas, on les regarde de façon distante. Pour un roman contemporain, j’aurai aimé un peu plus de modernité : des personnages non manichéens, avec des nuances et des subtilités. Autre chose que des femmes jolies qui font l’amour et mentent, autre chose que le médecin légiste un peu fou. La diversité d’hommes faisant partie des forces de l’ordre apporte heureusement une fresque assez complète de personnages, même si on peut remettre en cause l’utilité de plusieurs d’entre eux. Mais globalement, ils manquent de personnalité, d’identité : j’ai confondu les deux femmes centrales dans l’histoire jusqu’à la page 337 !! Je ne retenais aucun nom, par désintérêt, et j’ai suivi le héros bon gré mal gré.

tumblr_n9hwtz4fdv1rl6kkyo1_500Il faut dire que je n’ai pas trouvé Troy si héroïque que ça, mais plutôt égoïste, prétentieux, hypocrite. Je pense d’ailleurs que l’auteur devrait arrêter de le maltraiter ainsi. Il se fait battre, poignarder, tirer dessus, il se prend deux bombes sur la tête, etc. Il sombre, inconscient, puis se réveille, puis repart sur son enquête, puis tombe dans le coma, puis se réveille et repart, puis devient aveugle, puis repart… Bref, vous voyez le tableau. C’était un artifice très mal réalisé pour faire avancer l’intrigue, et si le but était également de créer de la compassion du lecteur pour Troy, c’est raté. On est plutôt désabusé devant cette construction.

Concernant la style, ça se lit facilement. De nombreux dialogues donnent vie à l’histoire. Mais je dois avouer que je n’ai pas trop suivi les évolutions de l’intrigue. A de nombreuses reprises, je me suis demandée : « mais comment on en est arrivé là ? » Je n’ai pas eu le petit frisson au ventre à la lecture de ce roman, j’ai tourné les pages seulement parce que ça se lisait vite. Car, soyons d’accord : on se doute facilement de l’issue de l’histoire.

Pour résumer, une petite déception. Black-out n’est pas un mauvais roman en soi, mais il confirme surtout que je ne suis vraiment pas faite pour les romans d’espionnage : leurs codes, leurs constructions, leurs enjeux me passent au-dessus de la tête.

John Lawton, Black-out, traduit de l’anglais par Anne-Marie Carrière, aux éditions 10-18, 8€40.

Nymphéas noirs, de Michel Bussi

Depuis janvier sur le blog, vous pouvez participer si le cœur vous en dit à des lectures communes chaque mois. Celle du mois de février 2016 était Nymphéas noirs de Michel Bussi.

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Plongée dans la peinture impressionniste, découverte ou redécouverte de Monet et de sa ville, Giverny. Dans ce petit coin de France, un meurtre a eu lieu : un ophtalmologue réputé a été tué. Deux policiers sont sur l’enquête : Laurenç, fraîchement débarqué du Sud, et Silvio, bientôt papa. Chacun à leur façon – instinctive ou méthodique – ils vont partir à la recherche d’indices et de suspects. Dans cette petite ville aux nénuphars, vous croiserez également une jeune femme institutrice qui s’ennuie de son mariage, une petite fille très douée en peinture mais aussi une vieille dame tellement discrète qu’on l’oublie, accompagnée de son chien Neptune.

Comme vous vous en doutez, c’est un livre policier, il m’est donc difficile de vous en révéler plus, de peur de vous dévoiler un élément en trop. Les policiers vont explorer plusieurs pistes liées à Monet, à la peinture, à la famille, à l’amour, au passé de la victime : crime passionnel ou crapuleux, rien ne sera négligé. C’est un réel plaisir de suivre cette enquête aux côtés de Silvio et Laurenç, des personnages forts, avec des caractères bien différents qui rendent ce roman vraiment divertissant. On se demande longtemps où l’auteur veut en venir, on en vient presque à se dire qu’on ne trouvera jamais la réponse à ce crime, puisque toutes les pistes envisagées peuvent fonctionner ! A plusieurs reprises, il y a des revirements de situation, et on se dit à chaque fois qu’on va obtenir des réponses, mais le suspens ne fait que continuer.

Ce roman m’a vraiment rendue très curieuse de l’impressionnisme et de Monet, j’ai foncé à la médiathèque prendre des livres sur les Nymphéas de ce fameux peintre. Et si Giverny n’était pas si loin de chez moi, j’y organiserais un week-end au plus vite !

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Côté écriture, disons que c’est un roman qui prend son temps, on veut connaître la fin mais il est moins oppressant qu’un thriller par exemple. On sait déjà que les victimes sont mortes, et le calme habituel de Giverny et de la maison de Monet plane sur cette histoire. Toutefois, ne vous détrompez pas, cela ne signifie pas que je me suis ennuyée, au contraire ! J’ai passé un très bon moment en compagnie de ces personnages, je me suis posée mille questions sur l’enquête en cours, sur l’identité du tueur et surtout je suis restée bouche bée pendant les cinquante dernières pages. Quelle révélation ! On n’a qu’une envie après cette lecture : recommencer pour voir cela sous un jour nouveau grâce au revirement final.

Nymphéas noirs est à la fois une lecture très très intéressante qui vous passionnera pour la peinture, mais aussi divertissante et accrocheuse. Laissez-vous tenter !

Michel Bussi, Nymphéas noirs, 9€50, chez Pocket (l’édition limitée avec sa tranche fluo est très belle!).

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Le rapport de Brodeck, de Philippe Claudel

Lors d’un voyage à l’île d’Oléron, j’avais trouvé une bouquinerie adorable où mes parents et moi avions fait une razzia. Par pur hasard, je suis tombée sur ces livres plusieurs mois après et l’un d’eux m’a fait de l’œil : Le rapport de Brodeck de Philippe Claudel.

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Ce roman ne dit pas où il se passe, il n’évoque pas les événements dramatiques qui s’y sont passés. Mais n’importe quel lecteur reconnaîtra ici les affres de la Seconde Guerre mondiale : l’Occupation allemande, les camps de concentration, et l’après. Brodeck est revenu chez lui après deux ans d’horreur. La vie essaie de reprendre son cours dans ce petit village, jusqu’au jour où un homme vient venir habiter dans l’auberge : il est étranger et il représente tout ce que les habitants aimeraient oublier. L’Anderer, c’est comme ça qu’on va l’appeler. Mais un soir, c’en est trop, c’est l’Ereigniës, l’événement. Brodeck, lui, n’était pas là : il n’a rien vu, il n’a rien fait. Mais quand il arrive à l’auberge, il doit se rendre à l’évidence : l’Anderer n’existe plus. Et c’est à lui Brodeck, qu’on demande d’écrire le rapport qui expliquera tout. Car les autres devront comprendre, ils devront comprendre que eux, les habitants du village, n’avaient pas le choix. C’est ainsi que, contraint, Brodeck a du revenir sur les événements. Ce sera aussi pour lui l’occasion d’évoquer ce qu’il a vécu…

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Moi, je ne demandais pas grand-chose. J’aurais aimé ne jamais quitter le village. Les montagnes, les bois, nos rivières, tout cela m’aurait suffi. J’aurais aimé être tenu loin de la rumeur du monde, mais autour de moi bien des peuples se sont entretués. Bien des pays sont morts et ne sont plus que des noms dans les livres d’Histoire. Certains en ont dévoré d’autres, les ont éventrés, violés, souillés. Et ce qui est juste n’a pas toujours triomphé de ce qui est sale. Pourquoi ai-je dû, comme des milliers d’autres hommes, porter une croix que je n’avais pas choisie, endurer un calvaire qui n’était pas fait pour mes épaules et qui ne me concernait pas ? Qui a donc décidé de venir fouiller mon obscure existence, de déterrer ma maigre tranquillité, mon anonymat gris, pour me lancer comme une boule folle et minuscule dans un immense jeu de quilles.

Il faut avouer que je n’étais pas convaincue par les premières pages. Je me disais que les choses allaient bien lentement et que j’allais m’ennuyer pendant 375 pages. Et bien, heureusement que ça ne m’a pas arrêtée ! Ce roman est une petite pépite d’émotion. Brodeck nous parle directement et on se sent très proche de ce personnage : il se livre à nous, nous raconte son histoire, les épreuves qu’il a du traverser et ce qu’il est en train de vivre en devenant l’auteur de ce fameux rapport. C’est l’occasion de parler de la destinée d’un homme, mais aussi de celle de tous les hommes en temps de guerre : l’importance des choix que l’on fait, la façon dont les événements vécus peuvent nous changer en profondeur.

brodecksiteA chaque chapitre, on peut avoir un aperçu de la bêtise et de la rage humaines. Il y a du sang et de la haine entre ces pages, mais en réalité cela se résume à de l’incompréhension et à des âmes meurtries. Je vous rassure, ce livre n’est pas déprimant : de l’espoir perce à travers ces lignes. Il n’y a pas que la guerre, il y a aussi la beauté de la nature et l’amour qui tentent de survivre dans ce monde. C’est une lecture prenante, car on refuse de quitter Brodeck, et surtout on veut savoir le fin mot de l’histoire même si on le redoute autant que notre personnage principal.

Ce livre m’a fait vibrer : la justesse de l’écriture, cet équilibre entre des faits horribles et une sensibilité douce est parfaitement maintenu par l’auteur tout au long du livre. Les pages se tournent sans qu’on s’en rende compte. Les allers et retours entre souvenirs et faits présents sont habilement mis en place : l’un complète l’autre.

Philippe Claudel montre ici qu’il a un talent certain : dans l’art d’écrire et d’amener son lecteur là où il veut, c’est vrai, mais il a surtout du génie pour créer des histoires et des personnages forts qui laissent une empreinte dans l’imaginaire du lecteur, même une fois le livre refermé.

Philippe Claudel, Le rapport de Brodeck, Le Livre de Poche, 7€10.

La Fureur du Prince, de Thierry Berlanda

Au début de l’année, j’avais lu un thriller étonnant : L’Insigne du Boiteux de Thierry Berlanda. Et pour mon plus grand bonheur, est sorti le deuxième opus de cette trilogie : La Fureur du Prince. Et le charme a encore agi.

Dans le premier livre (qui peut se lire seul sans frustration), on découvre un tueur intelligent, sanglant et psychopathe, fils d’une famille noble arabe : le Prince. Son truc, c’est de tuer et de hacher menu des mères devant leur jeune fils. Ambiance. Heureusement, le commandant Falier, avec l’aide du professeur Bareuil (personnage doué et détestable) et de Jeanne Lumet (une ancienne élève du professeur, restée en très mauvais terme avec lui), a réussi le faire enfermer après toutes les horreurs qu’il a commises. Je résume de façon très partielle, mais c’est seulement pour vous replacer quelques points afin de mieux comprendre le roman qui suit. Car à mon grand regret, ce deuxième livre ne permet pas complètement de prendre la lecture en cours de route. Il y a quelques éléments manquants pour tout comprendre sans avoir lu auparavant L’Insigne du Boiteux. C’est faisable, mais pas l’idéal. Bref, petite déception sur ce point. Un petit rappel dans les premières pages n’auraient pas été de trop, d’autant plus que l’histoire nous plonge directement dans la vie des différents personnages.

[Si vous ne voulez pas vous spoiler du tout le premier opus, il ne vaut mieux pas lire ce qui suit.] Avec un titre pareil, on se doute bien que le Prince est de retour, et qu’il n’est pas content du tout. Après quelques magouilles administratives, il ne va pas en prison comme prévu, mais en hôpital psychiatrique. Un endroit sur-protégé et surveillé conçu exprès pour lui. Mais le prendre pour un malade est peut-être la faiblesse de trop. Cela ne suffit pas à le retenir, et cet homme finit par s’échapper. Mais il est peu probable qu’il y soit arrivé seul : qui l’a aidé ? Dans quel but ? A peine échappé, il commence déjà à tuer, il faut l’arrêter. Pour se dresser sur sa route, Falier reprend du service tant bien que mal, accompagné d’une Jeanne Lumet aussi terrifiée que déterminée et de Bareuil qui a un étrange comportement avec elle.

Dans ce roman, l’intrigue se focalise beaucoup plus sur ces personnages, plus que l’enquête. C’est pourtant bien un thriller, avec une menace imminente qu’ il faut urgemment arrêter, avec des embûches, des personnages récalcitrants, des énigmes. Toutefois, je n’ai pas senti le même malaise d’insécurité que dans le premier livre. Les personnages secondaires, comme la directrice de l’hôpital psychiatrique et le chargé de l’enquête, prennent beaucoup de place, et même si cela suit une logique dans la narration, même si ces passages sont liés à l’enquête, on est moins dans l’action que dans les dialogues, les explications. Toutefois, cela a aussi permis d’en savoir plus sur le Prince, son passé, son enfance, son premier meurtre : voir comment se construit un meurtrier en puissance nous permet de mieux comprendre ce personnage – ce qui manquait un peu à L‘Insigne du Boiteux.

J’ai apprécié cette lecture, plus posée que le premier roman. Je dirais qu’il était passionnant plus que haletant, mais je me suis toutefois régalée, et j’avais vraiment hâte de voir comment cette histoire finirait ! L’écriture de l’auteur est toujours si fluide et claire, la lecture est aisée, les nombreux dialogues rendent ce roman très vivant et les personnages sont très attachants. L’idéal est vraiment de lire L’Insigne du Boiteux ET La Fureur du Prince, car ce que l’un n’a pas pas, l’autre le possède. Ils se complètent parfaitement.

Thierry Berlanda, La Fureur du Prince, La Bourdonnaye, 19€75 (et une magnifique couverture! Des livres toujours aussi soignés dans cette belle maison d’édition!)

Meursault, contre-enquête, de Kamel Daoud

Dans le cadre de mon travail, je suis en charge de la gestion du comité de lecture français pour le Prix des Cinq Continents de la Francophonie, organisé par l’Office international de la Francophonie. Dans ce contexte, je lis donc pas mal de romans québécois, haïtiens, béninois, etc. C’est donc tout naturellement que je viens vous parler du livre vainqueur du dernier Prix des Cinq Continents, décerné à Dakar en 2014 : il s’agit de Meursault, contre-enquête écrit par l’Algérien Kamel Daoud et publié aux éditions barzakh.

On rencontre ici une œuvre atypique, une œuvre qui réclame justice à un de nos auteurs français les plus chers : Albert Camus. En effet, dans L’étranger, le héros Meursault tue un homme sur une plage brûlante. Cet homme, c’est « l’Arabe », même pas « l’Algérien », ou « cet homme qui me fait face », ni son nom, ni son prénom. Il meurt dans un anonymat total et terrible. Le narrateur de cette histoire est son frère, et il n’en peut plus de chercher, de devoir prouver, de devoir persuader que oui, « l’Arabe », celui dont on n’a retrouvé ni l’identité, ni le corps, c’est bien Moussa, son frère, son frère tué par un blanc. Par moment, Meursault et Camus se confondent. Celui qui a écrit L’étranger est celui qui a vécu cette histoire, il s’agirait de la même personne. Dans ce monde mis en place par Kamel Daoud, les frontières sont floues entre vérité et irréalité. La seule chose que l’on sait, qui est tangible, c’est cette foi qu’a le héros : son frère est mort, et c’est Meursault le meurtrier.

Au fil des pages, on se demande si le spectre, le fantôme dans cette histoire, ce ne serait pas plutôt le narrateur, et non pas son frère disparu. Notre héros en veut à tout le monde : à sa mère, à son frère, à son pays, à la France, à Meursault, à l’auteur de L’étranger, à la police, aux autres « Arabes », à lui-même. Il veut juste reconnaissance et justice. Il veut pouvoir faire son deuil et avancer.

J’ignore encore si j’ai apprécié ou non ce personnage : certains aspects en lui me font penser à Meursault, et pour ce dernier aussi, mon opinion balançait. La plume de Kamel Daoud arrive à nous perdre, pour que nos propres sentiments se brouillent à la lecture d’un simple roman. On se surprend à en vouloir à Camus/Meursault. On se remémore ce livre qui est là l’origine de ce regret et de cette amertume. Et on se dit que la prochaine fois, au lieu de faire une énième généralité, on appellera les gens par leur nom. Juste par souci de clarté, mais aussi pour ne pas tomber soi-même dans l’oubli.

Ce roman n’est pas très épais mais il renferme beaucoup de choses, et notamment un talent beau et sensible. N’hésitez pas à aller le découvrir, surtout si vous avez en tête L’étranger de Camus.

Kamel Daoud, Meursault, contre-enquête, éditions Barzakh.