Instantanés, de Roger Grenier

Je reviens encore avec un livre de Roger Grenier, mais habituez-vous car ce ne sera pas le dernier. J’en ai choisi un dans la même veine que Le palais des livres : il s’agit d’Instantanés.

Ce livre est composé de plusieurs petits chapitres, des « instantanés », qui évoque différentes personnes du monde des lettres. Tous nous ont quitté il y a plusieurs années et Roger Grenier les a presque tous connu personnellement.

C’est une entreprise originale : vouloir sauvegarder par les mots une vie, un moment, une expérience, une rencontre. Ce n’est pas une œuvre de témoignage à proprement dit mais plutôt un hommage rendu à ses personnes qui ont impressionné Roger Grenier, lui ont appris des choses sur la littérature ou la vie.

Bien sûr, on retrouve des noms connus, notamment Camus avec qui il était proche, ou encore Romain Gary mais aussi des personnes un peu oubliées aujourd’hui ou dont même on ignorait l’existence : des auteurs français ou étrangers, des journalistes, des voyageurs… Roger Grenier nous parle de leur vie entière, ou de leur œuvre, ou d’un de leurs livres en particulier, mais il se rappelle également d’un interview partagé avec eux, du fait de devenir voisin, de leur bureau, de leur amour pour les animaux… Plus que des professionnels, ce sont des hommes originaux, uniques qui nous sont présentés ici. Avec quelque mot, Grenier sait leur redonner vie.

 

Mais en plus, on se prend une nouvelle claque concernant cet auteur à la vie si remplie car il partage avec nous quelques unes de ces histoires personnelles, de ses expériences : sa vie rue du Bac, son poste à Combat, son voyage près du Potomac pour rencontrer Dos Passos, sa carrière d’intervieweur… Je suis juste époustouflée d’en apprendre encore plus sur sa biographie si épaisse.

Et comme dans Le palais des livres, on retrouve une écriture sans fioritures ni effet de manches, toujours si agréable à lire, vraie, juste, sincère, émouvante sans être mélo. Un petit bonheur.

Roger Grenier, Instantanés, NRF Gallimard, 14€75.

Le palais des livres, de Roger Grenier

« Qu’est-ce qu’un roman, en fin de compte ? C’est une sorte de miroir qui reflète à la fois la vie intérieure la plus intime de l’auteur et un aspect du monde extérieur. C’est une façon de démonter la réalité pour la recomposer autrement, afin d’en donner une image plus vraie, je veux dire une image qui puisse être utile au lecteur, lui apprendre quelque chose sur le monde et sur lui-même. La vie à l’état brut est souvent trop incohérente, trop mystérieuse aussi, pour que l’on puisse en tirer un enseignement. La vie, décomposée et recomposée à travers le prisme du roman, nous permet de réfléchir. Plus les satisfactions d’ordre esthétique et l’émotion, l’effusion sentimentale qu’il nous apporte. »

La lecture, de Georges Croegaert

C’est ce genre de réflexions qui peuplent Le palais des livres de Roger Grenier. Peut-être avez-vous vu du côté de ma PAL la liste impressionnante de bouquins de cet auteur que je dois lire pour la rentrée ? Ce sont des « lectures étudiantes », je dois les lire pour la fac, mais pour une très bonne raison ! En effet, mon master (« métiers de l’écriture et de la création littéraire » si vous voulez tout savoir) organise régulièrement des rencontres avec des écrivains et le premier à nous rendre visite en septembre est Roger Grenier. Autant vous dire que je vais me sentir toute petite à côté de ce grand bonhomme au CV de trente pages.

Bref, je dois lire plusieurs de ses œuvres et j’ai commencé par celle-ci. On pourrait dire qu’il s’agit d’un essai, mais je trouve que ça ressemble plus à un carnet de pensées. Des pensées sur tout l’univers littéraire : de l’intérêt du roman, l’écrivain en tant qu’homme, les thèmes littéraires dont l’amour, quelques réflexions sur des termes précis.

Dans Le palais des livres, on ne parle pas que de lettres, mais plus largement de la vie. Roger Grenier nous livre une part de lui-même à travers ses mots, et cela d’égal à égal, et c’est vraiment très appréciable ! Des phrases justes mais jamais alambiqués, un vocabulaire simple sans être simplet et surtout, par-ci, par-là, des anecdotes personnelles, des petites notes biographiques sur des acteurs de la vie littéraire française et internationale.

Cette œuvre se lit doucement, comme un bonbon qu’on laisserait fondre sur la langue. On apprend des choses, on en entraperçoit d’autres, on voyage entre les différents chapitres avec grâce. Une petite lecture bien agréable pour sortir du roman.

Roger Grenier, Le palais des livres, aux éditions Folio (5478), 6€.

Arrêter d’écrire, de David Markson

« La conjecture peut-être pas si oiseuse selon laquelle Colomb était juif.
L’espace est bleu et les oiseaux le traverseront. A dit Werner Heisenberg.
Au final, une oeuvre d’art sans même un sujet, souhaite Ecrivain.
Il n’y a pas d’oeuvres d’art sans sujet, disait Ortega.
Un roman raconte une histoire, disait E. M. Forster.
Si t’en es capable, c’est pas de la vantardise, disait Dizzy Dean.
Xénocrate est mort après avoir trébuché contre un pot de cuivre dans le noir et s’être brisé le crâne. »


Aujourd’hui, je pars faire un tour du côté des Etats-Unis pour vous ramener une oeuvre littéraire pour le moins étrange, que je vais bien avoir du mal à classer dans un catégorie ! Il s’agit du livre Arrêter d’écrire de David Markson. Je vous avouerai tout de suite que j’en sais bien peu sur cet auteur ainsi que sur ses précédentes oeuvres : j’ai cru entendre par-ci, par -là, qu’il faisait des choses qui sortait du commun, une littérature bien particulière. Et si le reste de son oeuvre est à l’image d’Arrêter d’écrire, je veux bien acheter toute une bibliothèque de Markson.
Son écriture est fraîche, moderne, intelligente, et, ciel ! que ça fait du bien. Mais avant quelques explic ations. Tout d’abord, il est très difficile de définir ce bouquin : à la fois énumératon encyclopédique, panaroma de personnalités diverses, annotations purement narcissique. Ce sont pêle-mêle des notes, des données de tous horizons avec tout de même un penchant indéniable pour la sphère artistique. Parmi ses nombreuses informations, le narrateur, non pardon, l’auteur sous le nom « Ecrivain » s’adresse directement à nous se demandant quel va bien pouvoir être le but de ce livre. A de très nombreuses reprises, il nous cite les causes de la mort de différents personnages plus ou moins célèbres qui ont jâlonné l’histoire de l’Humanité. A croire que tout oeuvre est vraine car la mort est au bout ; ou au contraire tout oeuvre traverse le temps à l’inverse de son auteur ; l’interprétation peut être mutliple. Un ton légèrement fataliste nous donne cette impression que l’auteur est au bout du rouleau (de papier), son stylo n’a plus d’encre : pourquoi écrire ? Pour soi, pour laisser une trace ?
Malgré cette multitude de données, parfois étranges, on sent un fil conducteur. Quand les différentes informations ne dialoguent pas entre elles ou avec les réflexions de l’auteur, on peut tout de même sentir une progression, une montée. Notre lecture s’emballe au fur et à mesure pour toujours lire plus, dévorer encore plus de ces petites notes qui nous emmènent au quatre coins de monde. Malgré qu’on puisse imaginer une écriture objective de données successives, Markson arrive à créer sans problème une intimité très forte avec le lecteur. Il nous touche dans cette recherche angoissée parmi les faits d’une certaine vérité, d’une certaine réponse. Ce n’est pas un roman, ni même de la fiction, ce n’est pas une autobiographie ou une journal intime, ce n’est pas un essai. A la limite, c’est une expérimentation littéraire, pourquoi pas. Non, c’est à part, c’est une écriture de soi mais aussi des autres, c’est un mélange flamboyant, à la foi mature et torturé. Et ça fait vraiment du bien de lire une telle oeuvre, qui apporte un peu de fraîcheur à ma bibliothèque.