Feu pour feu, de Carole Zalberg

Je reviens vers vous après une absence de plusieurs jours et un été assez pauvre en articles. Les vacances sont passées par là, mais aussi un tournant dans ma vie : j’ai fini et validé mon master en métiers de l’écriture. Je me lance dans la vie active. Hier, jour de mon anniversaire, mon auto-entreprise en animation littéraire a officiellement commencé son activité. Je dois monter un site internet, faire de la communication, trouver les premiers clients… D’ailleurs, si vous êtes dans la région toulousaine et que vous recherchez quelqu’un pour des ateliers d’écriture, de lecture ou, plus généralement, pour de l’animation dans le monde littéraire, faites-moi signe !

J’espère aussi pouvoir alimenter plus régulièrement mon blog. Pour moi, les vacances ne sont pas du tout synonymes de lecture, au contraire ! Aucun roman dévoré, à peine quelques articles de presse… Mais j’ai fait main basse sur un tout petit roman très beau, lu dans le cadre de sa participation au Prix des Cinq Continents de la Francophonie. Il s’agit de Feu pour feu de Carole Zalberg, et c’est un coup de cœur.

L’histoire se déroule dans plusieurs pays, on ne sait pas vraiment lesquels, mais on les devine. C’est une histoire de survie, de sauvegarde, de famille, d’émigration. Un père prend dans ses bras sa petite fille, un bébé encore contre mère alors que celle-ci vient de mourir, entourée d’autres corps. Il faut partir, pour sauver sa peau, trouver d’autres lieux plus sûrs, d’autres façons de continuer. C’est le récit d’une lutte où il faut garder espoir, car on ne peut plus reculer : derrière il n’y a que les morts et les souvenirs.

Ce père va marcher, assurer leur sécurité, il va essayer de tout donner à ce petit bébé si patient, si sage qu’on dirait qu’elle comprend toute la situation. Il fera confiance aux autres quand il n’aura pas le choix. Il travaillera en confiant son unique enfant à une inconnue, car il n’aura pas le choix. Il prendra les décisions qu’il faudra prendre, et il réussira. Oh, bien sûr, ce n’est pas le paradis et les étapes ont été longues, mais ce qu’il a pu lui offrir sera toujours mieux que ce qu’il y avait là-bas.

De ce passé, nul besoin d’en parler, c’est ancré en lui mais il ne souhaite pas que sa fille parte elle aussi dans la vie avec un bagage aussi lourd. Il ne peut que la voir grandir, s’épanouir, et essayer de la comprendre, même ses gestes les plus fous, même ses mots les plus durs.

C’est un récit poignant, à l’émotion affleurante, mais c’est aussi et surtout un roman tout en pudeur. Il raconte ce qui ne se dit pas, sans que ce soit réellement un secret. L’errance, le départ sont des étapes parfois vitales mais toujours difficiles. Cette expérience, des gens ont du la vivre : c’est ce que je m’imagine, et c’est pour ça que j’ai d’autant plus été à fleur de peau à la lecture de ce petit livre. Il est difficile d’en dire vraiment plus : au début, on ne sait pas où ces mots nous entraînent, mais très vite on suit la plume de l’auteur malgré nous, le cœur battant. L’écriture semble très personnelle, intime, même si l’on sait que ce n’est pas la voix propre de l’auteure. On rentre sur un territoire privé, où l’ombre du passé et la lumière de l’amour se côtoient.

Je n’en dirai pas plus, car ce que je ressens pour ce minuscule ouvrage est ineffable. Juste : lisez-le.

Carole Zalberg, Feu pour feu, aux éditions Actes Sud, 11€50.

L’année dernière à Saint-Idesbald, de Jean Jauniaux

Retour en Belgique avec un recueil de nouvelles : L’année dernière à Saint-Idesbald avec Jean Jauniaux.

Difficile de résumer ce livre. J’ai été à la fois très déçue et très séduite. C’est un livre à double tranchant. Point commun de tous ces récits : la notion de cette ville balnéaire sur la mer du Nord : Saint-Idesbald. Un lieu chargé de souvenirs pour tous ces personnages. Ces personnages, parlons-en : je n’ai pas encore bien saisi s’ils avaient des rapports entre eux, s’il s’agissait parfois de la même personne d’une nouvelle à l’autre ou pas. Le départ de ce recueil pourrait être cet SDF qu’on retrouvera au début et à la fin et qui écrit un blog sur la vie des sans-abris. Les histoires et les souvenirs égrenés tout au long de ces pages pourraient être les leurs.

Il y a ces Roms qui veulent rejoindre ce pays qui est comme eux, qui n’existe pas. Ce vendeur de cravates à l’aube de sa retraite, qui voit son fils débordant d’idée et d’enthousiasme révolutionner le monde du costume de travail. Il y a ce petit garçon qui va voir pour la première fois de sa vie le Tour de France, mais décide à la place de rester auprès de son grand-père qu’un passé affreux trouble. Il y a ce fauve malade et son dresseur désespéré. Et à chaque fois la mention de cette plage.

Ce recueil dénote d’une écriture sûre d’elle et entraînée. Les mots sont magnés avec poigne pour nous emmener là où l’auteur veut nous embarquer. Le décor est à chaque fois très divers et s’en est parfois désarçonnant. J’ai trouvé finalement cet ouvrage très frustrant, car on nous vend du rêve avec cette station balnéaire qu’on ne voit presque jamais dans ces pages. C’est une fresque variée de personnages vraiment très différents les uns des autres, aux histoires très diverses : un garçon perdu dans l’Exposition Universelle, des émigrés qui cherchent un avenir meilleur, etc. C’est un texte à la fois très onirique, sensible, et proche des réalités parfois dures à vivre. Toutefois, la préface et la quatrième de couverture veulent nous montrer une cohérence entre toutes ces nouvelles, et sincèrement, je la cherche encore !

Bref, je suis partagée sur ce recueil : d’un côté une vrai maîtrise, et un style à la fois incisif, saisissant et sensible, et de l’autre, une accumulation de récits, très bons individuellement (même si très centrés sur la Belgique) mais dont l’ensemble est très perturbant.

Jean Jauniaux, L’année dernière à Saint-Idesbald, éditions Avant-Propos, 17,95€.

 

L’arbre à songes, d’Aurelia Jane Lee

Petit détour par la Belgique aujourd’hui avec les éditions Luce Wilquin, une lecture réalisée dans le cadre du Prix des Cinq Continents. Le roman d’aujourd’hui est d’Aurelia Jane Lee (j’aime ce nom de plume !) et s’intitule L’arbre à songes.

 

 

L’histoire se déroule dans un monde un peu à part, un monde d’herbes folles et de terre séchés, de peau griffée par les ronces, et de secrets. Dans ce monde, au fond d’un terrain façonné puis abandonné par la main de l’homme, il y a un couple que tout le monde sait mais que personne ne connaît, un couple qui constitue le sujet principal des rumeurs dans le village voisin. D’abord, il y a Abel, un écrivain qui se réfugie dans son art et dans la solitude. La chose qu’il aime le plus au monde, c’est sa femme, sa douce Sauvanne. Un amour proche de la folie, fusionnel et nécessaire.

Sur leur domaine, il y a un arbre rouge, un hêtre, qui reste debout malgré les ans, c’est l’arbre à songe, la songeraie. Thomas, un voisin, y passe son temps : il observe les insectes, gratte la boue, construit des cabanes et court dans les chardons. Un clandestin qui entre par les brèches de la clôture et se réfugie ici : il n’est pas comme les autres, il ne vit pas comme les autres. Il y a aussi Madelon qui passe tous ses étés dans ce microcosme à part, immersion dans la nature mais aussi dans des lectures, qu’elle choisit avec raison et sérieux.

Au fil des pages passent les saisons, les adolescents grandissent, s’épanouissent, évoluent. Ils en viendront à croiser Abel et Sauvanne. L’amour est au centre du livre, même s’il est remis en question, malmené par le passé et les vérités douloureuses qui réapparaissent quand l’absence de l’être adoré pèse.

 

Aurelia Jane Lee n’en est pas à son coup d’essai : avant L’arbre à songe, elle a publié deux recueils de nouvelles et trois romans. Son écriture n’est pas balbutiante, on sent une maîtrise de son style, tout en douceur et en évocation. Ce livre est notamment composé de descriptions sans aucune lourdeur : au contraire cela permet de créer une atmosphère à part. A travers différents points de vue narratifs, on découvre les personnages par des éclairages divers, ce qui brise une monotonie qui pourrait s’installer facilement.

L’auteure aborde avec sensibilité les émotions et le ruissellement douloureux des secrets et des profondeurs du passé qui font surface, profitant des rencontres et de l’éloignement propices au questionnement.

Toutefois, bien que très agréable, on peut reprocher à l’auteure de ne pas oser aller au fond des choses. C’est très beau et poétique, léger et à cœur ouvert, toutefois le lecteur est frustré de ne pas en savoir plus. Déjà que les contours de cet univers sont flous, ne faire que suggérer les relations et les événements forts qu’il y a entre eux, ne dire qu’à demi-mot est vraiment agaçant. Une bonne fois pour toute, on souhaiterait lire un « il a envie d’elle » par exemple, on lirait ça avec un soupir de soulagement. Il y a une tension dans la lecture qui parfois énerve, parfois emporte. C’est à double tranchant : entre la beauté des mots et la clarté de la communication.

De même, je regrette le manque d’intrigue. Il y a au fil des pages de nombreux instants, voire quelques péripéties, qui mériteraient qu’on s’y attarde, mais rien n’a été exploité, ce qui peut laisser un arrière-goût amer et une impression de gâchis. A quelques reprises, je me suis sentie abandonnée par l’auteure qui continuait sa route au fil de saisons fictives, en me laissant traîner sur des bordures romanesques où j’aurais voulu me perdre.

 

Pour résumer, ce roman m’a laissé une drôle d’impression : j’ai été subjuguée par l’aura des personnages et du domaine de l’arbre à songes, mais je regrette l’intrigue maigrelette qui aurait pu être plus recherchée, surtout que les moyens stylistiques et narratifs sont là.

 

Aurelia Jane Lee, L’arbre à songes, aux éditions Luce Wilquin, 12€.

Chambre 2, de Julie Bonnie

J’aime les mamans, j’aime les bébés, les tous-petits, les nouveaux-nés. J’ai donc voulu tester un des livres de la dernière rentrée littéraire, un premier roman en plus : Chambre 2 de Julie Bonnie.

Béatrice travaille dans une maternité. Derrière chaque porte se cachent des expériences de vie, mais aussi de mort, des moments forts et puissants où des destins basculent. Dans ce genre de lieu, tout n’est pas rose, des familles sont déchirées, le corps des femmes est maltraité par la nature, par la grossesse.

Tout ça ne fait que rappeller à notre héroïne, par contraste, sa vie d’avant. Elle dansait nue au son du violon de Gabor et de la batterie de Paolo. Avec leur spectacle, il faisait le tour du monde, il vivaient dans un van aménagé, voyager et voir la foule leur suffisaient. Béatrice a même eu deux enfants au cours de cette existence douce et hors du commun. Mais celle-ci devait finir, comme un rappel à la vie normale qui fait du mal.

Que penser de ce roman ? Il n’est pas mal écrit, c’est certain, même si ça ne casse pas trois pattes à un canard. J’ai été très déçue car on n’explore ni la facette du spectacle vivant, ni celle de la maternité, on ne fait que les survoler sans y entrer, alors que pourtant, le vie tragique des personnages est dévoilé. J’ai été étonné de cette vision de la grossesse : bizarrement, dans cet hôpital, il n’y a que des cas malheureux. On oublie les naissances qui se déroulent bien, les prématurés qui vivent malgré tout, etc. Côté passé de l’héroïne, autant le dire tout de suite, j’ai trouvé ça vraiment cliché. Mode « vie de bohème, je me lave au vinaigre ».

L’écriture est légère (dans le sens où elle manque de profondeur), et remue des poncifs. Je pense qu’il y a encore du travail pour cette auteure en devenir. Je ne veux pas être cruelle, mais pour être tout à fait honnête, je ne comprends pas pourquoi ce roman a été édité, l’écrivaine manque de maturité.

Julie Bonnie, Chambre 2, aux éditions Belfond, 17€50.

Les Yeux de Lénine, de Gérard Streiff

Encore un livre sur la Russie. Pour une fois, j’en ai choisi un écrit par un Français : Les Yeux de Lénine de Gérard Streiff. Voyage entre Paris et Moscou, passé et présent.

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2004. Alain Molinier, mémoire russe de Paris est retrouvé mort, vraisemblablement c’est son asthme non soigné qui l’a emporté. Il a légué par testament ses dizaines, ses centaines de mètres rayon d’archives, papier, photo à une ancienne conquête : Laure. Ils s’étaient rencontrés en Russie vingt ans plus tôt. Elle était correspondante pour L’Égalité, lui voulait retrouver une archive rare qui le hantera toute sa vie : la photographie de Lénine, les yeux ahuris, prise dans un sanatorium en août 1923. Cette image a été tenue secrète des dizaines d’années car si elle avait été connue la face du monde aurait pu être différente. Personne ne savait l’état de santé de Lénine qui ne permettait pas de remplir son rôle à la tête d’un peuple. Pourtant, sa fonction resta la même jusqu’à sa mort, environ une année plus tard.

Quand Laure pénètre dans la « Petite Russie », la tanière de papier et de poussière d’Alain, c’est un voyage entre son passé et son présent, son temps et celui de Staline et Lénine qui s’opère. Chaque feuille collectée par cet archiviste chevronné est un souvenir russe d’un pays qui essayait d’échapper à ses vices : interdiction de l’alcool, athéisme presque terroriste puis reniement d’un passé politique.

Laure veut remarcher sur des traces de pas dissimulées sous des années de crasse et d’oubli, hantée en rêve par la mort d’Alain, un homme qui comptera toujours pour elle, malgré leur éloignement ces dernières années.

C’est un périple à la fois triste et drôle. Entre l’appartement de Lénine, la piscine de Staline et les drogués à l’eau de Cologne, on frôle de près l’absurdité d’un pays bien mystérieux et glacé. Une plume acérée mais aussi légère permet de ne pas tomber dans l’excès. C’est un roman court pourtant l’auteur prend le temps d’explorer la psychologie des personnages, mais nous réserve quand même quelques surprises de dernière minute ! On rencontre des manchots, on visite d’anciens abris antiatomiques, on assiste également à quelques actes de vandalisme de groupuscules moscovites, sans parler des nouveaux millionnaires russes, du caviar et de Nitchevo !

Une belle ballade, presque une parade un peu entêtante, un peu sans queue ni tête, teintée de nostalgie voire de mélancolie. Un roman très agréable à lire, une jolie réussite d’un auteur lui-même correspondant de presse à Moscou.

Gérard Streiff, Les Yeux de Lénine, aux éditions Le Passage, 14 €.

La Reine du silence, de Marie Nimier

Ce n’est pas la peine aujourd’hui de présenter Roger Nimier, célèbre écrivain français dont le roman le plus connu est Le Hussard bleu. Mais savez-vous qu’avant de mourir dans un tragique accident de voiture en 1962, aux côtés de l’écrivaine Sunsiaré de Larcône, il a eu une fille, âgée de cinq ans au moment des faits ? Et que cette fille, Marie Nimier, est à son tour devenue auteure ?

la reine du silence

Elle a écrit pas mal de livres : théâtre, romans, livres jeunesse, nouvelles. Mais celui qui est, je pense, le plus marquant est La Reine du silence, qui a obtenu en 2004 le prix Médicis. Dans ce livre autobiographique, Marie Nimier essaie de retracer la relation qu’elle a tissé avec son père, avant se mort bien sûr, mais également après. Elle tâtonne pour faire resurgir des souvenirs oubliés, imaginés, des images un peu fanées de ce père agité, travailleur, de cet être qu’on a peine à qualifier de figure paternelle. Roger Nimier n’était pas toujours tendre avec sa famille, absorbé par son travail chez Gallimard, il n’a jamais été très « famille ».

Toutefois, Marie Nimier n’est pas là pour condamner son père mais tente de démêler cet amas de tôle froissé pour y retrouver des traces de lui, de ce personnage parfois malhabile à exprimer ses sentiments. Mais avant toute chose, elle essaie de répondre à cette question que son père un jour lui écrivit en lettres capitales sur une carte postale : que dit la reine de silence ? Marie Nimier, déclarée gagnante du jeu du silence dans sa classe est face à un dilemme : comment parler sans perdre son titre ? Alors elle interroge : le fils de Sunsiaré, ses frères, les documents de son père bientôt mis aux enchères, des photos de magazines, des objets hérités de cet homme. A travers tout çà, elle trace son chemin, sa petite route en fil d’enquête pour mettre un mot sur ce qu’elle ressent, pour savoir ce qu’elle doit ressentir.
Elle se souvient d’une figure imposante, masculine, qu’elle, la seule fille, la petite, essayait d’amadouer, essayait de s’en faire aimer, avec plus ou moins de succès. Elle met en relation des éléments de sa vie, de celles des autres proches, qui se croisent de façon étrange, formant des coïncidences à la limite du prophétique.

Marie Nimier se dévoile complètement dans cet ouvrage, elle fait confiance au lecteur à qui elle se donne sans retenue. Sûrement était-ce une nécessité après des dizaines d’années de mettre des mots sur cette absence du père. Ses mots, sensibles, s’adressent directement à nous, ou à elle-même, le doute flotte souvent. Le seul fil rouge présent est cette figure paternelle mais les anecdotes se suivent, s’appelant les unes les autres sans véritablement d’ordre préétabli. L’auteure laisse aller sa plume, parfois avec difficulté, mais toujours avec poésie et clairvoyance. Un livre tout simplement beau, parfois douloureux, qui nous ramène forcément à notre propre expérience, bien que chaque vie soit unique, le père, lui, est universel.

« Il faudrait rappeler que mon père buvait beaucoup. Suggérer qu’une petite fille face à un homme saoul, ça ne fait pas le poids, fût-il un grand écrivain, l’un des dix meilleurs écrivains de sa génération. Je n’ai pas envie d’entrer dans les détails, pas seulement par respect, ou par pudeur, mais parce qu’autour de mon père et de ses amis il y a déjà teellement d’anecdotes spectaculaires que ceux-ci ne feraient que nourrir une légende qui me dégoûte un peu. J’ai envie de raconter des petites choses. De celles qui ne s’échangent pas en deux mots, debout, un verre à la main, dans les jardins d’un hôtel particulier. Des trucs pas intelligents, pas spirituels, pas brillants, où l’on ne sourit pas à la fin en s’exclamant « Quel personnage ! »
Ni même : « C’était tout lui. »
Des trucs qui n’ont pas leur place dans les colonnes des revues littéraires. Des trucs qui ne font pas mousser la mousse, comme diraient ses amis.
(…)
La semaine suivante, à la Maison de la Radio où je participe à une table ronde, on dirait qu’ils se sont donné le mot. Ah, vous êtes Marie Nimier, j’ai très bien connu votre père (c’est fou ce que mon père avait comme amis), c’était un homme d’une haute, comment dire, d’un, et puis très, je l’ai même vu le jour de l’accident (c’est fou le nombre de gens que mon père a rencontré le jour de l’accident), nous étions tous si…
Je souris d’un air désolé. Ce n’est pas une pose, je suis sincèrement désolée, comme on le dit d’un paysage. Je me sens poussiéreuse. J’ai envie de me prendre par la main et de disparaître. »

Miette, de Pierre Bergounioux

mietteMiette est le douzième livre (je n’ose pas dire « roman ») de Pierre Bergounioux, écrivain né en 1949. Cet ouvrage fait partie intégrante de son oeuvre littéraire où l’auteur n’a de cesse de réfléchir sur la temporalité de nos vies ; il traite également d’une mémoire rurale que les personnages seront les derniers de leur espèce à porter. Il s’inscrit dans le petit cycle de chroniques sur les livres « de la terre » que je met en place sur ce blog, et dans ce cadre il est précédé par l’article sur le roman de Jean-Loup Trassard, La Déménagerie, avec lequel il n’a rien à voir, si ce n’est le monde agricole. Dans le livre de Trassard, on voit une vie de paysan à l’oeuvre, qui avance, tandis que chez Bergounioux l’existence est mise sur pause et l’on revient en arrière pour exposer l’histoire de vie de quelques hommes et femmes hors du temps.

Mais ce n’est pas pour autant qu’une longue description que nous sert ici l’auteur, non : c’est une exploration dans un univers qui n’existe plus. Tout commence au début du XXe siècle, siècle marqué par les quelques spasmes de la guerre, siècle qui marquera la fin de la vie telle qu’on le connaît dans le Limousin, en Corrèze. On suit sur deux générations ce mode de faire et de pensée qui sera peu à peu remplacer par d’autres. Miette est le diminutif pas vraiment diminué de Marie une femme marié avec un homme qu’elle refuse, une femme qui s’efface en tant qu’épouse mais resurgit en tant que veuve et maîtresse des lieux, de la ferme, du bétail, des champs et du vent de la vallée. Quatre enfants, Baptiste, l’homme des bois à la personnalité double, Lucie la brue traditionnelle de la campagne, Octavie l’intellectuelle célibataire que le savoir va faire voyager, Adrien, le dernier de tous, parti quarante ans pour finalement revenir à ses racines. A travers les différents chemins qu’ont emprunté ces personnages on tisse la toile d’une vie séculaire qui n’a plus lieu aujourd’hui. Avec la fin du siècle vient la fin d’une époque qui a marqué pendant trois mille ans la marche à suivre.

« Ce qui serait bien, c’est que nos jours, d’eux-mêmes, se rangent derrière nous, s’assagissent, s’estompent ainsi qu’un paysage traversé. On serait à l’heure toujours neuve qu’il est. On vivrait indéfiniment. Mais ce n’est pas pour ça que nous sommes faits. La preuve, c’est que l’avancée se complique des heures, des jours en nombre croissant qui nous restent présents, pesants, mémorables à proportion de ce qu’ils nous ont enlevé. Ils doivent finir, j’imagine, par nous accaparer. Quand cela se produit, qu’on est devenu tout entier du passé, notre terme est venu. On va s’en aller. »

C’est le premier livre de Bergounioux que je lis et je ne dois pas vous cacher que j’ai eu du mal à rentrer dans l’histoire car il n’y a pas vraiment d’histoire. La fin proche du dernier membre de cette famille et deux photographies d’une Miette différente sont les points de départs d’une transcription pas du tout objective de ce passé, mais l’auteur ne fait pas pour autant preuve d’un passéisme larmoyant à la mode « c’était mieux avant ». Il constate seulement le travail du temps à l’oeuvre et les changements qui en découle. On a parfois du mal à savoir qui est cette voix narratrice, qui parle : l’auteur, un narrateur extérieur, un personnage ? Cette impression de flou est augmenté par de longues phrases par forcément claires entre réflexion et description. Il faut du temps au lecteur pour situer qui est qui. Mais à la fin de l’ouvrage tout est clair : c’est un puzzle qui se construit au fil des pages, l’auteur pratiquant des allers-retours temporels incessants mais suivant toujours un fil rouge auquel il revient régulièrement, celui de la chronologie.

C’est un livre vraiment à part, qui sort des sentiers battus. Je n’ai jamais eu à lire une écriture si personnelle, on sent que le temps qui a bouleversé la vie rurale en pratique depuis le fond des âges est un sujet qui touche particulièrement l’auteur. Il nous en donne un exemple flagrant et sensible : une famille pas comme les autres qui, bien plantée sur ces deux pieds en terre limousine, sera quand même doucement victimes du ravage du temps qui passe. A découvrir.