Le Chardonneret, de Donna Tartt

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J’en ai mis du temps à le lire ce roman. Car il faut avouer que Le Chardonneret de Donna Tartt est une belle briquette. Mais au-delà de ça, plus les jours passaient, moins je lisais. Arrivant même à lire les pages dix par dix uniquement pour faire durer le plaisir. Attention, coup de cœur en vue…

L’histoire est difficile à résumer. On suit Théo qui nous parle de lui, de sa vie, de ce qui lui arrive. Au début de l’histoire, c’est encore un adolescent ; on le voit grandir au fil des pages. [Attention, je spoile les 100 premières pages (sur 1100) du roman.] Alors qu’il visite un musée avec sa mère, une bombe explose. Elle meurt sur le coup, et Théo encore sonné va assister au dernier souffle d’un homme. Ce dernier va lui faire comprendre avant sa mort qu’il ne peut pas laisser ce tableau dans ces ruines. Le tableau en question, c’est Le Chardonneret, un minuscule chef-d’œuvre, juste au-dessus de leurs tête. La vie de notre héros est bouleversée : il se retrouve orphelin de mère, avec un père qui a foutu le camp il y a des mois de cela. Il est en possession d’une peinture de maître qu’il cache sans trop savoir pourquoi. Et sa rencontre avec l’homme à l’agonie va le pousser à faire de nouvelles rencontres étonnantes et décisives.

Les événements auraient mieux tourné si elle était restée en vie. En fait, elle est morte quand j’étais enfant ; et bien que tout ce qui m’est arrivé depuis lors soit ma faute, à moi seul, toujours est-il que, lorsque je l’ai perdue, j’ai perdu tout repère qui aurait pu me conduire vers un endroit plus heureux, vers une vie moins solitaire ou plus agréable. Sa mort est la ligne de démarcation entre avant et après. Et même si c’est triste à admettre après tant d’années, je n’ai jamais rencontré personne qui m’ait autant donné le sentiment d’être aimé.

Il m’est très difficile d’en révéler plus, déjà pour ne pas vous gâcher le plaisir de la lecture, mais aussi parce que tous ces éléments sont à la fois primordiaux et liés. Le tableau est le fil conducteur de l’œuvre, on le retrouve au début et à la fin et il fait de nombreuses apparitions au centre du roman, mais ce n’est pas le sujet principal selon moi.

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Le Chardonneret est une œuvre beaucoup plus grande, qui essaie d’englober la vie d’un jeune adulte avec ses hauts et ses bas. Surtout ses bas en fait. Il y a un certain défaitisme dans l’écriture de Donna Tartt : on est impuissant face à la mort, et on ne peut souvent pas empêcher les autres de faire leur choix. La vision des choses ici est assez complexe : il y a cette mort omniprésente, qui semble à la fois si banale et si imprévisible, mais il y a aussi l’espoir, le renouveau, la vie, à travers notamment ce petit oiseau, ce petit chef-d’œuvre qui n’en finit pas d’éclairer par sa beauté et sa naïveté les pages de ce livre.

Mais attention, ce n’est pas un roman triste. Disons que c’est un roman qui suit un personnage malchanceux, qui fait parfois les mauvais choix, qui nous reste un peu obscur et secret quand bien même on penserait bien le connaître. C’est une vraie épopée, l’aventure d’une vie, avec des décisions à prendre, des regrets et des surprises. L’écriture de Donna Tartt est tout simplement merveilleuse. Elle sait rendre cette histoire irrésistible et envoûtante, on tourne les pages sans s’en rendre vraiment compte. Il faut dire que l’auteure pense sa narration d’une main de maître : elle nous emmène où elle veut, on la suit sans sourciller dans les circonvolutions de son histoire.

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Je me rends compte que je ne vends peut-être pas très bien ce groooos roman et ça me désole un peu. Je pense que je n’ai pas vraiment pas les mots pour parler convenablement de cette œuvre, car elle me dépasse un peu. C’est l’histoire d’une vie, que vous devez absolument lire. Voilà. Alors c’est sûr, ce n’est pas un grand destin, c’est plutôt le récit des actions et des choix d’un adolescent qui s’est retrouvé paumé. Mais ça vaut le coup, vraiment. Laissez-vous transporter par la plume de Donna Tartt. Vous ne le regretterez pas.

Donna Tartt, Le Chardonneret, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Edith Soonckindt, aux éditions Pocket, 13€.

Les Misérables, de Victor Hugo

Et voilà, une page se tourne dans ma vie de lectrice. J’ai lu Les Misérables de Victor Hugo. En entier. EN ENTIER les amis ! Dans mon édition Folio classique, cela représente deux tomes, 1800 pages cumulées, et c’est écrit tout petit… Fiou, quelle aventure, je peux dire que je ne m’en suis toujours pas relevée.

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Y a-t-il besoin de résumer l’histoire ? Parce que si la réponse est oui, ça risque d’être compliqué. Il y aurait tellement de choses à dire. Bon, je me lance. Le fil rouge de ce roman, c’est bien sûr Jean Valjean, un homme en rupture de ban qui vit sa vie caché, toujours menacé par Javert qui aimerait bien le mettre derrière les barreaux. Alors qu’il s’est recrée une vie (et il en aura plusieurs dans ce roman), il rencontre Fantine. Elle se meurt et le supplie d’aller chercher sa fille Cosette, qu’elle a placé dans l’horrible famille Thénardier. C’est ainsi que Jean Valjean va devenir le père adoptif de la petite. Puis l’enfant devient adolescente et commence alors un amour timide avec Marius. Mais une révolution naît dans les rues de Paris et Marius rejoint les barricades, où il rencontre entre autres le célèbre petit Gavroche. Et je vais m’arrêter là, histoire de ne pas tout vous dire non plus et vous laisser découvrir la fin. Sachez qu’il y a entre ces pages de multiples intrigues que je n’ai même pas effleurées et des dizaines de personnages qui valent le détour (Ah, Eponine…).

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Alors, Les Misérables, bien ou pas bien ? Ouh, qu’il est dur de répondre. Il est compliqué d’avoir un avis tranché sur la question concernant cette immense fresque que Victor Hugo a fini d’écrire alors qu’il était en exil à Guernesey. Globalement, j’ai été ravie de ma lecture.

Si je n’avais qu’un conseil à vous donner, c’est de lire petit à petit ce roman (il est divisé en parties, en livres, vous pouvez faire des pauses facilement), et je vous encourage presque à le découvrir avec une version abrégée. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il y a des chapitres de plusieurs dizaines de pages qui ne sont pas liés directement à l’action, à la narration. Ce sont des passages qui devaient sûrement avoir un autre retentissement à l’époque de Hugo (puisque c’est tout de même un pamphlet contre la misère cette œuvre-là). De même, aujourd’hui, on sait un peu près ce que sont des égouts et comment cela fonctionne, vous n’avez donc pas un besoin absolu de connaître sur le bout des doigts l’histoire des égouts de Paris et leur mode de fabrication (mais si vous le voulez, Hugo l’explique très bien). Je dois l’avouer, à partir du deuxième tome, j’ai sauté quelles pages de ce type qui ne faisaient pas avancer l’histoire.

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Mais j’ai une excellente raison pour cette entorse à mes règles de lecture habituelles (tout lire) : mon addiction aux personnages. Car la grande force des Misérables, c’est justement eux : ceux qui n’ont pas toujours de la chance, qui vivent très simplement voire dans la pauvreté, ceux qui se font avoir, ceux qui volent, ceux qui quémandent, ceux qui se révoltent, ceux qui cherchent l’espoir d’une vie meilleure, ceux qui aiment sincèrement et naïvement. Hugo a un talent incroyable pour croquer les personnages de tous ses romans mais ici, il y injecte une force, une vie qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. Ces êtres de papier ont une âme, ils ont des rêves et des regrets. Ils grandissent et voient leur vie changer, en même temps que nous au rythme des pages qui se tournent. C’est une grande fresque que peint ici Victor Hugo avec un talent, non, un génie, indéniable. Tous les personnages ont des liens entre eux, il y des fils qui les relient de tous les côtés. Et ce qui est formidable dans tout cela, c’est que ces liens servent dans l’intrigue et qu’on s’y retrouve toujours.

Personnellement, j’ai n’ai pas vraiment aimé Cosette et Marius, mais Jean Valjean ou même Javert vers la fin m’ont complètement bluffée et accrochée. Et c’est pour ça, c’est grâce à ça que j’ai réussi à finir ma lecture avec plaisir.

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Car oui, on ne va pas se leurrer, la lecture des Misérables est très conséquente. Elle est destinée aux lecteurs de pavés et/ou aguerris. C’est un classique d’un autre siècle, mais il n’est toutefois pas si éloigné de nous. Alors oui, l’écriture n’est pas celle d’aujourd’hui, et Hugo nous spoile souvent avec ses titres de chapitres, mais je vous conjure d’essayer, vraiment. Car le style est tout à fait fluide et lisible. Les mots coulent d’eux-mêmes et les pages se tournent avec une certaine facilité. La force des personnages vous donnera envie de continuer votre progression dans l’œuvre. Je ne vous cache pas que dans un roman aussi grand, il y aura des passages qui vous plairont moins que d’autres : j’ai adoré la première partie jusqu’à l’enfance de Cosette, je me suis ennuyée pendant les barricades. Mais vous trouverez, je n’en doute pas, des pépites, des pages qui vous feront vibrer, pleurer, frissonner (si, si!). Je me suis vraiment attachée à ces personnages et j’en parle encore avec des vibratos dans la voix tellement j’ai eu de la peine à les quitter.

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Ce roman ne vous laissera pas indifférent, et je vous encourage à essayer cette lecture. Elle est si longue qu’elle constitue une sorte d’engagement, c’est sûr. C’est une aventure, une expérience, une immersion littéraire absolument hors-normes. Mais je pense qu’on tient là le meilleur du Hugo romancier en terme de personnages. Et si jamais la lecture de ce mastodonte vous effraie mais que l’histoire attise votre curiosité, je vous invite à visionner la très très bonne adaptation réalisée par Tom Hopper en 2012 sous forme de comédie musicale avec Hugh Jackman, Anne Hathaway, Amanda Seyfried, Russell Crowe…

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Les Misérables m’ont permis également de refaire un challenge : en l’occurrence le challenge Un pavé par mois du blog Des livres, des livres ! avec la lecture du tome 2 (887 pages).

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Cela faisait des mois et des mois que je ne m’étais pas inscrite à un challenge. Par manque de temps, par flemme aussi (avouons-le). Mais depuis quelques temps, j’ai de nouveau l’occasion de lire et un de mes objectifs de 2016 étant de vider ma PàL de façon radicale, je ne pouvais que m’inscrire en découvrant le Challenge 1 pavé par mois du blog Des livres, des livres !

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Le principe, vous l’aurez compris : lire un pavé par mois. Ce challenge est illimité dans le temps (il a commencé en 2014). Il fixe les limites suivantes : un pavé c’est 400 pages ou plus pour un grand format, 500 pages ou plus pour un poche. De quoi lire donc !

Je pense commencer par le Tome II des Misérables, que j’aimerais beaucoup finir en janvier. Souhaitez-moi bonne chance !

Dans le bleu de ses silences, de Marie Celentin

« Alexandrie m’apparut à la fois simple et complexe, riche de langues lointaines et de parfums exotiques, vive et surprenante en ses couleurs et ses mystères. Elle se voulait résolument grecque, mais tout en lançant à la mer et au monde entier les œillades insolentes de la jeunesse et de l’inexpérience. Alexandrie, dans ses convictions comme dans ses doutes, se voulait fière et envoûtante : elle n’eut aucun mal à me séduire. »

C’est ce qu’on peut lire dans les premières pages de ce livre monumental qu’est Dans le bleu de ses silences, le premier (PREMIER !) roman de Marie Celentin publié chez Luce Wilquin, maison d’édition belge que je vous conseille fort. Cet immense pavé de plus de 850 pages peut faire peur, et il y a de quoi. Mais quand on prend la peine de s’y laisser couler un petit peu chaque jour, ce livre peut vous accompagner pendant plusieurs semaines et, vous pouvez me croire : c’est un vrai ravissement.

La quatrième de couverture ne fait qu’effleurer le livre et mieux vaut ne pas s’y fier. Cette immense fresque nous plonge dans la ville grecque d’Alexandrie en pleine Egypte : une cité jeune certes, mais puissante. Une grande armée, un point incontournable pour le commerce, une porte ouverte sur l’Orient, et un pilier de la culture et de la sagesse. On oublie souvent de parler d’Alexandrie quand on évoque la puissance grecque dans l’Antiquité. On se souvient parfois du phare de Pharos ou de la grande Bibliothèque qui ont échappé à l’oubli à défaut d’avoir échappé aux flammes, mais c’est réduire cette cité à une toute petite partie d’elle-même. Alexandrie c’est aussi le règne de Ptolémée II, les démonstrations de richesse, les guerres, la politique, les esclaves, les secrets, l’immigration, la vallée de Nil, les mercenaires, le port, le rapport à Rome. Alexandrie, c’est Diounout la suivante égyptienne, Nathanyah l’esclave en quête de son affranchissement, Zénon le gestionnaire apprécié, Apollonios l’érudit, Bérénice la princesse impassible, Ptolémée le neveu royal exilé, Titus le Romain, Arsinoé la reine déchue.

En 800 pages, on a le temps d’apprendre à tous les connaître, ces personnages qui ont traversé notre histoire, qui ont forgé une certaine vision de l’Orient. Alexandrie était une ville de voyage, d’exil, d’apprentissage où la vie grouillait partout, sous toutes ses formes. Chaque quartier avait sa langue, sa classe sociale, son métier. Mais l’auteure nous emmène aussi dans les couloirs du Musée, les salles du Palais royal ou les plaines du Nil. Ce roman est une aventure et il faut s’y laisser emmener. On peut faire confiance à l’auteure pour ne pas nous laisser nous perdre. Grâce à une écriture intelligente dont le parti pris est de prendre son temps pour tout dire avec tous les détails nécessaires, on sait où l’on va et surtout d’où l’on vient. Une des grandes difficultés de cette œuvre est la multitude de personnages. Mais on s’attache très vite à chacun d’eux et on se souvient de ces héros sans difficultés une fois la lecture terminée. Le seul problème, c’est qu’il arrive très souvent que plusieurs personnages est le même nom (Arsinoé, Ptolémée, Apollonios par exemple) mais très vite l’auteure nous fait comprendre de qui il s’agit et nous abandonne pas dans le doute. Chaque personnage est dessiné avec précision et chaque psychologie est fouillée.

Je suis admirative de cette écriture qui fait preuve d’une grande rigueur. D’une part pour ne pas se perdre dans toutes ces données, ces personnages, ces lieux, mais aussi pour être proche de l’exactitude sur des données historiques. C’est fou d’avoir autant appris et aimé apprendre l’histoire de l’Egypte grecque. Mais Marie Celentin garde toujours en tête qu’il s’agit là d’un roman et elle distille au bon moment dans les bonnes mesures ses informations qui se fondent complètement dans le cœur du récit. Je n’ai pas trouvé ce livre scolaire ou trop formel même s’il est vrai que l’action est rarement au cœur du récit. En effet, l’écrivain préfère les dialogues, les descriptions, la narration, ce qui donne un rythme lent à l’image du fleuve du Nil. Mais cela passe plutôt bien à la lecture et convient bien à la taille du roman. On ne se lasse pas, on se laisse porter par la vie alexandrine. Toutefois le récit n’est pas qu’une juxtaposition d’histoires sur cette cité. De vraies intrigues sous-tendent le roman, parfois discrètes mais toujours présentes. Ces fils rouges tiennent le livre entier. Il y a même une énigme type policier !

Il y a quand même quelques défauts – il en faut ! Il est arrivé à deux ou trois reprises que des chapitres n’entrent pas directement dans le cours du récit et on sent que l’auteure les a un peu écrits pour elle. Dissertation sur des auteurs anciens, des tragédies grecques : ça n’apporte pratiquement rien à l’histoire et ça dure assez longtemps. Autre chose qui m’a fait tiquer : une intrigue est tendue pendant toute la première partie et finit un peu en queue de poisson sans plus d’explication, sans rebondissement par la suite.

Mais vu la taille de l’ouvrage, ce ne sont presque que des détails qui ne sont qu’une goutte dans l’océan de mots de Marie Celentin qui relève ici un véritable exploit. Pour nous faciliter tout de même la vie, des arbres généalogiques, un récapitulatif des personnages croisés et une carte sont à notre disposition à la fin de l’ouvrage. Je trouve par contre dommage que la couverture ait été si peu soignée : photo de mauvaise qualité, titre peu évocateur.

De manière globale, j’ai beaucoup apprécié ce premier roman qui regorge de surprises et de qualités. Les personnages sont excellents et ce voyage en Egypte a été exceptionnel, très réaliste. Une lecture que je conseillerais mais que je réserverais pour les grands lecteurs, curieux et patients.

 « J’ai longtemps cru que ma vie n’avait aucun sens, aucune consistance ; j’étais humble, inachevé, insignifiant. […] Aujourd’hui, je crois avoir compris ce qui fait la grandeur de l’homme : quels que soient nos talents, nos errances, la profondeur ou la douleur de nos souvenirs, la grandeur est ce moment précieux où nous acceptons d’être suffisamment ouverts au monde pour accueillir l’improbable et sublimer notre destin.

Et alors que je devrais me réclamer des paroles sacrées que m’ont enseignées mes amis du quartier judéen d’Alexandrie, c’est pourtant en grec que je pense couramment, c’est dans la sagesse hellène que je trouve les clefs qui m’ouvrent les secrets de mon âme. »

Marie Celentin, Dans le bleu de ses silences, aux éditions Luce Wilquin, 27€.