Fleur de Tonnerre, de Jean Teulé

fleur-de-tonnerreJean Teulé. Troisième apparition de l’auteur sur le blog, avec Fleur de Tonnerre, même si j’ai déjà eu l’occasion de lire beaucoup plus de ses romans dans le passé. Et très franchement, je ne sais pas trop quoi en penser. Il y a certaines œuvres dans sa bibliographie qui sont incroyables, d’autres décevantes. Mais il y a toujours un style propre à Jean Teulé reconnaissable entre mille. Après, de là à dire que j’aime ça… Il ne faut pas exagérer.

On sait que le bonhomme aime bien les récits historiques, les histoires qui se basent complètement sur des hommes et des femmes particuliers, à la lisière de l’humanité et de la folie. Et le personnage central de cette intrigue m’avait attiré dès la quatrième de couverture. Elle s’appelait Hélène Jégado et ce n’est pas qu’une femme de fiction : elle a vraiment existé, dans la première moitié du XIXe siècle, en plein cœur de la Bretagne. On la surnommait Fleur de Tonnerre. Elle croyait au pouvoir des menhirs, aux esprits qui hantent les forêts, même si le catholicisme tentait déjà par tous les moyens possibles de se faire une place dans la région. Nous allons la suivre toute sa vie, à travers ses différents et nombreux postes de cuisinière. Derrière elle, les corps s’amoncellent. Car Hélène se sent investi d’une mission, elle a l’impression de faire le travail de l’ankou, de la mort. Elle empoisonne méthodiquement. Affinant ses méthodes, elle n’a jamais fait preuve de scrupules. Les années passent sans qu’elle ne se fasse attrapée, elle connaît de multiples vies. Et il me semble qu’elle y laisse à chaque fois un peu de sa raison.

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J’ignore à quel point il y a du vrai, historiquement parlant, dans ce roman. On ne lui demande pas d’être véridique, mais il semble que l’auteur ait fait pas mal de recherches, ce qui rend ce récit d’autant plus accrocheur. On s’imagine ces scènes, ces gens, ces réactions, ces villes, ces paysages, ces façons de vivre, ces coutumes, cette langue bretonne peu à peu effacée par le français… C’est réel pour nous, on s’y croit vraiment. L’écriture de Teulé, généralement, y aide, avec une langue simple mais ancrée dans l’histoire, de nombreux dialogues, des chapitres courts et directs. J’ai toutefois beaucoup de mal avec ce style inégal : poétique, puis drôle et brusque d’un coup. Je ne suis pas charmée du tout et même pire : j’ai eu l’impression que l’écriture me parasitait parfois dans ma découverte de l’histoire. C’est tellement changeant d’un paragraphe à l’autre que je ne parviens même pas à vous trouver un extrait représentatif du roman.

J’ai apprécié ce destin hors du commun, d’une femme bien étrange. Mais je ne me suis nullement attachée à ce personnage – et pourtant, la littérature nous a démontrés maintes fois qu’un personnage négatif pouvait être attachant. Il y a deux personnages secondaires que l’on croise tout au long du roman…. Je ne les ai pas aimés du tout ! On aurait dit un rajout artificiel pour augmenter le nombre de pages. Ils ne servaient à rien, n’apportaient absolument rien à la lecture.

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Il y a des hauts et des bas dans ce livre. Pour ma part, j’ai l’impression que les sujets traités par Jean Teulé me plaisent de plus en plus, mais son écriture me convient de moins en moins. On sent pourtant que l’auteur soigne son œuvre, qu’il y a un sacré travail là-dessous… Mais ça ne fonctionne pas avec moi, je passe complètement à côté. Il est possible que ce soit ma dernière lecture de l’auteur.

Jean Teulé, Fleur de Tonnerre, aux éditions Pocket (15766), 6€20.

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Une soirée littéraire, d’Ivan Gontcharov

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Cela faisait une éternité que je n’avais pas lu un roman russe. C’est une littérature que j’apprécie, mais à petite dose, sinon je fais vite une overdose justement ! Il faut dire que j’ai à chaque fois l’impression d’atterrir sur une autre planète, d’être catapultée dans une société à laquelle je ne comprends pas tout et, surtout, dont je ne fais pas partie. Et avec Une soirée littéraire d’Ivan Gontcharov, ça n’a pas raté.

Des invités sont réunis chez Ouranov : gens du monde du livre, connaissances, prétendantes, militaires. Une petite vingtaine, pour écouter une lecture. Pour la plupart, c’est une première. L’auteur n’est pas connu. Il s’agit à du premier roman sur lequel il travaille – histoires d’amour et de jalousies dans les hautes castes, à la russe. Lecture longue, qui en passionne certains, qui en ennuie d’autres. Petits discussions, coup d’œil, attitudes, pensées. On revient sur chaque personnage, on le présente. Car une fois la lecture passée, leur hôte les convie à un repas : le moment idéal pour reparler du roman lu, mais pas seulement. Littérature, journalisme, rang social, etc. De nombreux autres sujets de conversations vont émailler la nuit. C’est aussi l’occasion pour beaucoup de se rencontrer, de faire connaissance autour de la table. Des personnalités s’affirment, se dessinent.

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Un petit récit qu’on ne trouverait pas chez nos auteurs français. J’ai l’impression que seuls les Russes savent faire ce genre de récit : ambiance désuète d’une aristocratie du siècle passé, littérature classique qui s’oppose aux points de vue moderne, et galerie de personnages. Des personnages qu’on rencontre par touches, et que je n’arrêtais pas de confondre. On n’est pas assez proche d’eux, les dialogues constants nous embrouillent : je me suis perdue à plusieurs reprises, ce qui ne m’a pas aidé à dessiner la personnalité de chacun ! Toutefois, je me suis laissé bercée sans trop chercher à avoir le fin mot de l’histoire, et les pages défilent sans trop de difficulté. Mais je n’irai pas jusqu’à dire que cette lecture fut excellente. C’est un peu trop impersonnel, et surtout assez vain : je n’ai pas vraiment trouvé qu’il y avait là une intrigue, un but, un fil conducteur solide. On suit une nuit à la russe, en passant. Et je n’attendais rien de plus de ce petit livre ceci dit et il m’a diverti le temps d’une journée.

A vous de voir si vous voulez tenter l’aventure !

Ivan Gontcharov, Une soirée littéraire, traduit par Bernard Kreise, aux éditions de L’Herne, 16€.

Dolce agonia, de Nancy Huston

Le fumet se répand telle une douleur dans la maison : ça m’a toujours été pénible, se dit Sean, l’odeur de la bonne cuisine, pire depuis le départ de Jody mais ça m’a toujours été pénible, dans toutes les maisons où j’ai vécu, la viande surtout, ragoûts de bœuf de mamie à Galway, soupes au poulet de m’man à Sommerville, osso buco somptueux de Jody, le fumet de la viande qui cuit une souffrance à chaque fois, un élancement de nostalgie : passe encore d’entrer dans une maison et de consommer un repas de viande, mais en humer l’odeur tout au long de sa cuisson est une torture, pas à cause de la faim mais à cause de l’idée insinuante, désespérante, sans cesse transmise et retransmise aux tripes, de la dinde en train de dorer lentement dans ses jus, faisant perversement miroiter des promesses de chaleur bonté bonheur, simples plaisirs domestiques, toutes choses qu’on ne peut avoir et qu’on n’a jamais eues, pas même un enfant.

Aujourd’hui, je vous invite à découvrir un roman que je traîne depuis des lustres dans ma bibliothèque : Dolce agonia de Nancy Huston, une auteure que j’affectionne particulièrement. Une belle découverte encore une fois.

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Thanksgiving, le repas où l’on remercie, où l’on rend grâce. Dieu est là, qui a décidé d’observer, de commenter également un moment, parmi tous les autres moments : le repas de Thanksgiving dans le maison de Sean Farrell. C’est un poète et professeur d’université, la quarantaine bien passée. Il a réuni autour de lui des amis, des gens auxquels il tient. Collègues dont il est proche, anciennes compagnes… Et chacun a emmené son épouse, son mari. Ils ne se connaissent pas tous, ils ont chacun eu des vies différentes mais un point les relie ce soir : vouloir partager un moment de bonheur alors qu’ils ont tous traversé et traversent encore des épisodes tragiques et douloureux. Entre la préparation du repas, l’attente de la neige et des discussions en petit comité, la soirée avance. Au fil des pages, on voyage dans les souvenirs et les pensées de chacun, on revit leurs vies. Ainsi, chacun d’eux finit par nous être proches : on comprend leurs réactions, leurs peurs, leurs doutes. On se surprend à les aimer ou à avoir pitié d’eux. Ce couple en deuil, cette mère inquiète pour son fils atteint d’une tumeur, cet homme qui a vu sa femme partir avec ses enfants, cette jeune épouse qui cache un lourd passé, ce vieil homme agité de souvenirs.

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L’humain et l’humanité est au centre de ce roman, plus peut-être que l’amour. On y parle énormément de famille, d’attachement, de mort, et malgré les désaccords, l’hypocrisie, les secrets, on espère que le soir de Thanksgiving saura tous les rassembler.

Il ne s’agit pas là d’un conte de Noël, il n’y a rien de féerique. Disons que c’est une œuvre à la fois poétique dans sa construction, dans son écriture et très réaliste dans son fond. La plume de Nancy Huston est rafraîchissante, talentueuse, hors normes, audacieuse. Elle reste toutefois complètement accessible et est une vraie invitation à la lecture. L’auteure écrit pour nous, pour nous faire entrer dans ce cercle d’amis en cette nuit si particulière. L’écriture est légère, passant d’un sujet à l’autre, d’une pensée à un souvenir, d’une réflexion à une discussion avec aisance. Elle se détend et devient plus intime au fil des heures et des verres d’alcool des convives. On l’épouse complètement, on ne fait plus qu’un avec elle et on est littéralement plongé dans cette ambiance. On y est, chez Sean Farrell, à ce dîner de Thanksgiving. C’est en tout cas de cette façon que je l’ai vécu. Intensément. Il faut se laisser aller à la langue de l’auteur, approuver de ne pas trop savoir où l’on va, et vous verrez : ce n’est que du bonheur.

Et vous, avez-vous déjà succombé à la plume de Nancy Huston ?

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Nancy Huston, Dolce agonia, aux éditions J’ai lu, 6€90.

Gatsby, de Francis Scott Fitzgerald

Je suis très très fière de vous annoncer que j’ai épongé tout mon retard dans les lectures communes ! Ouf ! De plus, ma panne de lecture est bien derrière moi puisque je dévore à nouveau des pages et des pages avec entrain chaque jour. Ça fait du bien, je peux vous dire ! J’espère réussir à écrire quelques chroniques d’avance pendant les vacances, histoire d’être un peu pus tranquille au mois de novembre (NaNoWriMo oblige).

9782266217255Mais bref, arrêtons-là avec cette intro bien trop longue. On se retrouve aujourd’hui pour parler de Gatsby de Francis Scott Fitzgerald, que j’ai lu dans la nouvelle traduction de Jean-François Merle.

J’attendais beaucoup de cette lecture qui m’attendait de pied ferme depuis des mois. Je ne savais pas vraiment dans quoi je me lançais et j’ai été très surprise par cette lecture.

Nous sommes au début des années 1920. Notre narrateur est le voisin d’un personnage mystérieux qui habite une villa luxueuse et organise sans cesse des fêtes extravagantes. Mais qui est ce Gatsby si insaisissable ? Au fil des pages, il se découvre et, derrière le vernis de suppositions, on découvre un homme parfois inquiétant, désœuvré, désespéré. Amoureux.

Ah l’amour, ses faux-semblants, ses convenances et surtout ses mensonges. C’est le cœur même du livre. Juste devant l’orgueil et le sentiment d’irréalité de ces années d’alcool et de sourires calculés, de passades et d’argent.

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C’est une bien étrange expérience que de lire Gatsby. Déjà l’écriture en soi. Très au fil de la plume, très vivante, directe. Elle ne s’attarde pas, passe d’un sujet à l’autre dans l’urgence de la situation. Elle est l’exact reflet de cette société qu’elle veut dépeindre, de ces personnages qu’elle façonne. J’ai été assez désarçonnée par ce style, mais je m’y suis adaptée sans grand mal. En fait, j’ai surtout eu du mal à comprendre et à m’attacher aux personnages. On reste assez distants d’eux, même si au final on les voit sous leur vrai jour. Le lecteur fait tout autant partie du faste et l’illusion de cette époque que Gatsby et les autres. Il y a de plus un vrai parfum de désillusion qui flotte dans l’air. Ce roman n’est pas déprimant, mais pas joyeux non plus. On y trouve une sorte de fatalité face au temps qui passe, aux sentiments qui changent ou au contraire restent tel quel à prendre la poussière.

J’ai parfois eu du mal à suivre l’action, à m’accrocher aux dialogues, mais il faut avouer que je me suis laissée porter sans chercher à tout décortiquer, et finalement l’action se passe sous nos yeux de spectateurs, ébahis, circonspects ou surpris.

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Je suis contente d’avoir découvert ce roman si mythique. J’ai enfin rencontré Gatsby et j’ai presque touché du doigt qui il était. Il est certain que je découvrirai les autres livres de l’auteur car celui-ci m’a vraiment intriguée.

Francis Scott Fitzgerald, Gatsby, nouvelle traduction de l’anglais par Jean-François Merle, aux éditions Pocket, 2€90.

Dans le bleu de ses silences, de Marie Celentin

« Alexandrie m’apparut à la fois simple et complexe, riche de langues lointaines et de parfums exotiques, vive et surprenante en ses couleurs et ses mystères. Elle se voulait résolument grecque, mais tout en lançant à la mer et au monde entier les œillades insolentes de la jeunesse et de l’inexpérience. Alexandrie, dans ses convictions comme dans ses doutes, se voulait fière et envoûtante : elle n’eut aucun mal à me séduire. »

C’est ce qu’on peut lire dans les premières pages de ce livre monumental qu’est Dans le bleu de ses silences, le premier (PREMIER !) roman de Marie Celentin publié chez Luce Wilquin, maison d’édition belge que je vous conseille fort. Cet immense pavé de plus de 850 pages peut faire peur, et il y a de quoi. Mais quand on prend la peine de s’y laisser couler un petit peu chaque jour, ce livre peut vous accompagner pendant plusieurs semaines et, vous pouvez me croire : c’est un vrai ravissement.

La quatrième de couverture ne fait qu’effleurer le livre et mieux vaut ne pas s’y fier. Cette immense fresque nous plonge dans la ville grecque d’Alexandrie en pleine Egypte : une cité jeune certes, mais puissante. Une grande armée, un point incontournable pour le commerce, une porte ouverte sur l’Orient, et un pilier de la culture et de la sagesse. On oublie souvent de parler d’Alexandrie quand on évoque la puissance grecque dans l’Antiquité. On se souvient parfois du phare de Pharos ou de la grande Bibliothèque qui ont échappé à l’oubli à défaut d’avoir échappé aux flammes, mais c’est réduire cette cité à une toute petite partie d’elle-même. Alexandrie c’est aussi le règne de Ptolémée II, les démonstrations de richesse, les guerres, la politique, les esclaves, les secrets, l’immigration, la vallée de Nil, les mercenaires, le port, le rapport à Rome. Alexandrie, c’est Diounout la suivante égyptienne, Nathanyah l’esclave en quête de son affranchissement, Zénon le gestionnaire apprécié, Apollonios l’érudit, Bérénice la princesse impassible, Ptolémée le neveu royal exilé, Titus le Romain, Arsinoé la reine déchue.

En 800 pages, on a le temps d’apprendre à tous les connaître, ces personnages qui ont traversé notre histoire, qui ont forgé une certaine vision de l’Orient. Alexandrie était une ville de voyage, d’exil, d’apprentissage où la vie grouillait partout, sous toutes ses formes. Chaque quartier avait sa langue, sa classe sociale, son métier. Mais l’auteure nous emmène aussi dans les couloirs du Musée, les salles du Palais royal ou les plaines du Nil. Ce roman est une aventure et il faut s’y laisser emmener. On peut faire confiance à l’auteure pour ne pas nous laisser nous perdre. Grâce à une écriture intelligente dont le parti pris est de prendre son temps pour tout dire avec tous les détails nécessaires, on sait où l’on va et surtout d’où l’on vient. Une des grandes difficultés de cette œuvre est la multitude de personnages. Mais on s’attache très vite à chacun d’eux et on se souvient de ces héros sans difficultés une fois la lecture terminée. Le seul problème, c’est qu’il arrive très souvent que plusieurs personnages est le même nom (Arsinoé, Ptolémée, Apollonios par exemple) mais très vite l’auteure nous fait comprendre de qui il s’agit et nous abandonne pas dans le doute. Chaque personnage est dessiné avec précision et chaque psychologie est fouillée.

Je suis admirative de cette écriture qui fait preuve d’une grande rigueur. D’une part pour ne pas se perdre dans toutes ces données, ces personnages, ces lieux, mais aussi pour être proche de l’exactitude sur des données historiques. C’est fou d’avoir autant appris et aimé apprendre l’histoire de l’Egypte grecque. Mais Marie Celentin garde toujours en tête qu’il s’agit là d’un roman et elle distille au bon moment dans les bonnes mesures ses informations qui se fondent complètement dans le cœur du récit. Je n’ai pas trouvé ce livre scolaire ou trop formel même s’il est vrai que l’action est rarement au cœur du récit. En effet, l’écrivain préfère les dialogues, les descriptions, la narration, ce qui donne un rythme lent à l’image du fleuve du Nil. Mais cela passe plutôt bien à la lecture et convient bien à la taille du roman. On ne se lasse pas, on se laisse porter par la vie alexandrine. Toutefois le récit n’est pas qu’une juxtaposition d’histoires sur cette cité. De vraies intrigues sous-tendent le roman, parfois discrètes mais toujours présentes. Ces fils rouges tiennent le livre entier. Il y a même une énigme type policier !

Il y a quand même quelques défauts – il en faut ! Il est arrivé à deux ou trois reprises que des chapitres n’entrent pas directement dans le cours du récit et on sent que l’auteure les a un peu écrits pour elle. Dissertation sur des auteurs anciens, des tragédies grecques : ça n’apporte pratiquement rien à l’histoire et ça dure assez longtemps. Autre chose qui m’a fait tiquer : une intrigue est tendue pendant toute la première partie et finit un peu en queue de poisson sans plus d’explication, sans rebondissement par la suite.

Mais vu la taille de l’ouvrage, ce ne sont presque que des détails qui ne sont qu’une goutte dans l’océan de mots de Marie Celentin qui relève ici un véritable exploit. Pour nous faciliter tout de même la vie, des arbres généalogiques, un récapitulatif des personnages croisés et une carte sont à notre disposition à la fin de l’ouvrage. Je trouve par contre dommage que la couverture ait été si peu soignée : photo de mauvaise qualité, titre peu évocateur.

De manière globale, j’ai beaucoup apprécié ce premier roman qui regorge de surprises et de qualités. Les personnages sont excellents et ce voyage en Egypte a été exceptionnel, très réaliste. Une lecture que je conseillerais mais que je réserverais pour les grands lecteurs, curieux et patients.

 « J’ai longtemps cru que ma vie n’avait aucun sens, aucune consistance ; j’étais humble, inachevé, insignifiant. […] Aujourd’hui, je crois avoir compris ce qui fait la grandeur de l’homme : quels que soient nos talents, nos errances, la profondeur ou la douleur de nos souvenirs, la grandeur est ce moment précieux où nous acceptons d’être suffisamment ouverts au monde pour accueillir l’improbable et sublimer notre destin.

Et alors que je devrais me réclamer des paroles sacrées que m’ont enseignées mes amis du quartier judéen d’Alexandrie, c’est pourtant en grec que je pense couramment, c’est dans la sagesse hellène que je trouve les clefs qui m’ouvrent les secrets de mon âme. »

Marie Celentin, Dans le bleu de ses silences, aux éditions Luce Wilquin, 27€.

Rosa candida, d’Audur Ava Olafsdottir

J’ai l’impression que ça fait une éternité que je ne vous ai pas présenté un livre non francophone. En même temps, quand on travaille pour un prix littéraire francophone, on tombe facilement dans la marmite. Donc pour le retour de la littérature étrangère sur le blog, j’ai décidé de vous parler d’un roman écrit originalement en islandais (rien que ça). Ce livre, vous le connaissez sûrement ou, du moins, en avez-vous entendu parler : il s’agit de Rosa candida d’Audur Ava Olafsdottir. (On applaudit la traductrice Catherine Eyjolfsson!).

Arnljotur a été le dernier à parler à sa mère : il ne le savait pas mais celle-ci lui donnait ses derniers conseils au téléphone alors qu’elle perdait la vie dans la carcasse de sa voiture accidentée. C’est dans ces champs de lave qu’il s’est décidé un nouvel avenir : il quitte ce père aimant et pudique, ce frère jumeau autiste, la serre et le jardin qui ont lié fils et mère pendant des années. Il va sur le continent pour s’occuper d’une roseraie millénaire et perdue, dans une ancienne abbaye, emmenant avec lui cette fleur à huit pétales unique : la Rosa candida. Il pense partir pour donner un sens ou plutôt une direction à sa vie, allier son besoin de solitude et sa passion pour les roses. Mais c’est dans ce périple et cette vie nouvelle que son passé va le rattraper. Une autre famille, celle formée par Anna, la fille d’un nuit, et par l’enfant qu’ils ont eu ensemble. Arnljotur va découvrir le vrai sens du mot parent, dans ce lieu oublié du reste du monde.

J’ai eu un vrai coup de cœur pour ce petit roman, et je comprends aujourd’hui les raisons de son succès. Il faut dire que l’écriture est vraiment différente, j’ai eu l’impression qu’elle venait d’un autre monde, plus froid, plus vide, plus beau aussi. L’auteure nous emmène dans son univers avec douceur et on s’attache immédiatement aux personnages : comme dans la vraie vie, on les découvre petit à petit dans toute leur profondeur et ce processus est très touchant. Tous les personnages secondaires sont là pour une bonne raison et sont dessinés avec minutie, sans excès. Il y a dans ce livre un parfait équilibre, voilà c’est le mot ! Entre l’écriture unique d’Audur Ava Olafsdottir, la magnifique histoire faite de sourire d’enfant, de rose sans épines et d’hésitation d’adulte. C’est un vrai régal pour le cœur, une œuvre à la fois douce, sincère et forte en émotion, un mélange savant de la rusticité des paysages islandais et la caresse de la senteur des fleurs.

L’auteure sait taper juste : ces personnages sont d’une finesse psychologique sans commune mesure, ses paysages gardent juste ce qu’il faut de mystère, sa narration se lit sans effort. Le héros est à la fois candide, tendre et criant de vérité. Une beauté.

Je pourrais encore écrire plusieurs pages d’éloges pour ce livre qui rentre tout de suite dans mon panthéon personnel (très rare privilège!). J’ai été touchée, j’ai ri, j’ai pleuré, j’ai eu peur, je me suis sentie bien. Un vrai bonheur en cellulose. Je ne peux que vous conseiller de découvrir au plus vite cet excellent roman.

Audur Ava Olafsdottir, Rosa candida, traduit par Catherine Eyjolfsson, aux éditions Zulma, 20€.

La Démantèlement du coeur, de Daniel de Roulet

Shizuko et Max se sont connus il y a quarante ans. De l’union entre ce Français architecte et cette Japonaise née le jour de la bombe atomique est né un fils.

Aujourd’hui, après des décennies sans s’être vus, ils se sont donné rendez-vous. Max est alors censé venir en Europe pour assister à la dynamitation d’un immeuble londonien de sa création et Shizuko est envoyée par les hautes autorités de la surveillance nucléaire pour superviser le démantèlement du cœur du surgénérateur de Malville, en France. Quant à leur fils, il est à l’autre bout du monde, il travaille, grâce à la mafia, dans la centrale de Fukushima.

Tout pourrait bien se passer, mais c’est sans compter sur les caprices de notre Terre. Un tremblement de terre et un tsunami plus tard, Shizuko se rend en urgence dans son pays d’origine, ignorant que son propre fils, qui croit aveuglément en Tepco et en la sûreté du nucléaire, s’est porté volontaire pour aller dans la salle de contrôle du réacteur, afin d’éviter la fusion d’un autre cœur.

Voici en quelques lignes ce qui vous attend dans Le Démantèlement du cœur (quel beau titre!) de Daniel de Roulet. J’ai vu cela comme une succession de rencontres manquées. La mère et son fils, Max et Shizuko, Mirafiori – le fils – et son père, l’architecte et sa tour, et encore, je n’évoque pas les multiples personnages secondaires.

J’ai été un peu surprise en lisant ce roman car je m’attendais à quelque chose de plus concerné par l’action, pour la situation catastrophique de Fukushima, mais en réalité l’auteur consacre essentiellement son histoire à ces personnages, c’est l’essence même de ce récit. Pour mieux comprendre cela, il faut remettre ce livre dans son contexte (ce que je n’avais pas fait avant de l’entamer) : ce récit est le dernier opus d’un cycle de dix romans, commencé il y a vingt ans par Daniel de Roulet. Il y a même un petit arbre généalogique pour replacer les personnages. Avoir lu les précédents livres n’est pas nécessaire pour comprendre cette histoire. Il ne s’agit pas de tomes qui se suivent, mais les personnages, leur passé, leur évolution se découpent dans ces récits. Commencer par la fin est assez perturbant (même si pas impossible), j’ai eu l’impression de manquer de clés pour bien tout comprendre. Heureusement, l’auteur prend son temps.

Je dirais même qu’il prend beaucoup son temps en comparaison de l’urgence de la situation due à cette catastrophe japonaise. Je me suis ennuyée par moment, même si l’écriture et le style ne sont pas dénoués d’un certain intérêt : une écriture assez descriptive, mais douée d’une certaine émotion, une sorte d’empathie envers ses personnages.

A la radio, informations dramatiques, Max augmente le volume : il est question de l’océan contaminé, de populations évacuées, de traces de césium, de strontium et d’un combustible livré par la France, enrichi au plutonium. Shizuko ne commente pas, Max non plus, ils échangent leurs points de vue sur les années passées chacun pour soi, à essayer de s’oublier l’un l’autre, mais voilà, pas si simple. Ils l’avouent à tour de rôle : à l’échelle d’une vie leurs rencontres munichoises ne représentaient que quelques heures, mais du point de vue des sentiments, ça remplissait tout.

L’œuvre de Daniel de Roulet est très impressionnante : une telle « saga », à raison d’un roman tous les deux ans, qui suit l’évolution de notre monde, qui fait grandir ses personnages sans en perdre le fil… ça mérite d’être applaudi. Toutefois, en ce qui concerne ce dernier roman, lu seul, je ne lui ai pas trouvé un intérêt vertigineux. Il est agréable à lire mais les longueurs à chaque chapitre gâchent souvent ce plaisir. Un avis mitigé, donc.

Daniel de Roulet, Le Démantèlement du cœur, aux éditions Buchet Chastel, 16€