Quatre soldats, d’Hubert Mingarelli

Hubert Mingarelli est classé à tort dans les auteurs jeunesse, une classification qu’il a toujours répugnée puisqu’il dit écrire pour tous. Je vais vous parler d’une de ses oeuvres les plus connues, Quatre soldats, qui a obtenu le prix Médicis en 2003.
On fait la connaissance donc de quatre soldats de l’Armée rouge, Pavel, Kyabine, Sifra et Bénia, le narrateur dont j’ai eu bien des peines à trouver le nom. Nous sommes en 1919, l’hiver a immobilisée les troupes qui se sont repliées dans la forêt pour échapper au froid. Mais le printemps pointe le bout de son nez, et ce sont les derniers jours passés dans ce calme relatif avant de rejoindre le front. Nous sont contés la cabane de bric et de broc de ces quatre copains, leur amitié éclatante au bord d’un étang, les plaisirs ersatz comme un petit poisson grillé ou une montre avec laquelle dormir… Puis vient un jour les rejoindre un gamin, un jeune d’à peine 17 ans qui est parti de chez lui avec rien si ce n’est la ferme intention de s’enrôler. Obligés de le prendre sous leur aile, pour le meilleur comme pour le pire, il sera le témoin de ces quelques jours hors du temps, loin de la folie de la guerre qui est pourtant au coeur du roman.


On sent une certaine odeur de désillusion et de mélancolie dans les mots si simples de Mingarelli. Avec presque rien, des phrases minimalistes qui résument l’essentiel, l’auteur réussit à nous faire passer ce mélange étrange d’émotions qui remplit les coeurs de nos héros. Sans fioritures, l’amitié sincère de ces quatre soldats nous est dévoilée dans son plus simple appareil : un amour profond mais pudique qui semble bien frêle en temps de guerre, mais si important. C’est une écriture très sensible à laquelle on ne veut pas demander plus.
Moi-même, j’ai tout d’abord été désarçonnée par ces phrases presque enfantines de part leur simplicité grammaticale. Mais je me suis vite laissée emporter par le thème, ces quatre hommes épuisés qui continuent de vivre, entre parenthèses, en attendant la suite, passifs spectateurs d’un monde qui avance doucement. Puis cette écriture s’est révélée dans tout son éclat : Mingarelli n’emploie que des mots justes, et forts. Ce n’est pas la peine de tergiverser, ce n’est pas la peine d’en faire des tonnes quand en quelques lignes tout est dit. Une sincérité dans l’écriture, une force dans l’histoire qu’on ne retrouve chez nul autre auteur. J’ai été soufflée et emballée par ce style si particulier que je vous recommande chaudement.

 
« A présent nous étions sortis de la forêt. L’hiver avait passé et c’est difficile de s’imaginer combien il avait été long et froid. Nous avions mangé nos mules et nos chevaux, et un grand nombre d’entre nous étaient morts dans la forêt. Parfois dans leur cabane qui s’était enflammée. Ou bien ils s’étaient perdus en allant chasser. D’autres qui chassaient les avaient retrouver. Bien sûr certains parmi ceux qu’on n’avait pas retrouvés certains avaient déserté. Mais je crois que le plus souvent ils s’étaient perdus et ils étaient morts de froid. »

Mange, Prie, Aime d’Elizabeth Gilbert

Après plus de 10 millions de livres vendus dans le monde, une multitude de traductions et une adaptation au cinéma avec Jennifer Lopez dans le rôle principal, je m’attendais à un livre assez marketing, assez « niais »,voguant sur la vague du « je prends soin de moi », du yoga et du « je cherche mon moi intérieur ».

Bien mal m’en a pris. Première surprise : c’est un roman autobiographique, d’ailleurs plus bio que roman ; moi qui pensais avoir affaire à une pure fiction… Et deuxième surprise (encore plus agréable) : ce livre est TOUT sauf niais. Il est profond, il est exotique, il est sensible, il est opressant mais aussi libérateur.

La narratrice qui est aussi l’auteure nous raconte comment, à la suite d’un divorce très difficile et d’une grave dépression, elle a décidé de reprendre sa vie en main pendant une année. Une année où elle allait libérer de tous ces poids morts, une année de découvertes plus ou moins personnelles où toute sa vie et son attitude seront remises en question. Elle qui dans son métier a eu plusieurs fois l’occasion de voyager révisera profondément le sens de ce mot, loin de toutes notions de tourisme ou de mercantilisme.

Elle débute par l’Italie (« Mange ») où elle apprend à se faire plaisir ; elle qui était du genre à manger un yaourt de soja saupoudré de graines au petit-déjeuner découvre le vraie gastronomie, ses sens se réveillent et réapprennent à savourer. Tombée amoureuse de la langue italienne, elle se surprend à aimer son corps, à se rédécouvrir toute entière en se rappelant qu’elle est être humain et donc être de désir.

Puis elle part pour l’Inde (« Prie »), dans un ashram pour se soumettre à la discipline sévère du yoga. Des belles rencontres aux remises en question, Elisabeth devra se poser, partir en méditation, persister, faire le vide pour que son moi profond fasse la rencontre divine, l’état magique du yogi averti où tout l’univers se déploie devant vous, son fonctionnement et les problèmes qu’ils soulèvent se résolvent d’eux-mêmes dans vos pensées. Un apaisement dur à obtenir où la tenacité mais aussi la sagesse permette un grand pas en avant pour retrouver une sénérité sincère et profonde.

Apaisée, elle finit son voyage en Indonésie (« Aime »), le dernier des trois « I » de son périple. Ici, elle suit le quotidien d’un sorcier-guérisseur balinais, découvre la méditation indienne, renoue avec la vie dans cette ville si agitée et particulière qu’est Bali. Bercé par des rites religieux très codés et un système de castes primordial, la vie indonésienne lui permet de faire la connaissance de gens extra-ordinaires au sens littéral du terme qui changeront à jamais sa vision du monde. Elisabeth se rend compte alors que la vie vaut la peine de ressentir, d’éprouver… d’être vécue !

C’est plus qu’un voyage, c’est un périple, une initiation au bonheur et à la sagesse à laquelle nous avons la chance d’assister. Entré dans l’intimité profonde de la narrratrice, le lecteur n’est pas perdu : tout est parfaitement expliqué (les notions de yogas, la vie balinaise…) sans être trop descriptif ou posséder un côté ennuyeux. Sans pour autant parler avec « légéreté », l’auteure évoque ses problèmes passés avec franchise, sang-froid mais en réussissant tout de même à nous faire ressentir l’état émotionnel qui l’occupait à ce moment-là. L’écriture est très fluide, les pages glissent entre nos mains sans nous en rendre compte, on traverse des kilomètres, des centaines de péripéties et d’expériences en quelques heures mais ces quelques heures laissent dans notre âme une impression perceptible. L’impression qu’il est peut-être temps pour nous aussi de nous remettre en question, de revoir si nos désirs sont réels ou bien inutiles, si nous nous connaissons vraiment, si nous savons ce qu’est l’amour, ce qu’est la sagesse. C’est une vision de la vie personnelle certes, mais aussi universelle car sa portée dépasse les générations, les religions, les différences culturelles. Une lecture plus que conseillée pour tout ceux qui souhaitent goûter à l’exotisme, avoir le témoignage d’un changement de vie radical, suivre l’évolution d’une existence sur le point de se révolutionner. C’est un livre-médicament, une bible indolente de la sagesse et une invitation paisible au voyage ou invitation résolue à une mutation de nos vies.