Dans le bleu de ses silences, de Marie Celentin

« Alexandrie m’apparut à la fois simple et complexe, riche de langues lointaines et de parfums exotiques, vive et surprenante en ses couleurs et ses mystères. Elle se voulait résolument grecque, mais tout en lançant à la mer et au monde entier les œillades insolentes de la jeunesse et de l’inexpérience. Alexandrie, dans ses convictions comme dans ses doutes, se voulait fière et envoûtante : elle n’eut aucun mal à me séduire. »

C’est ce qu’on peut lire dans les premières pages de ce livre monumental qu’est Dans le bleu de ses silences, le premier (PREMIER !) roman de Marie Celentin publié chez Luce Wilquin, maison d’édition belge que je vous conseille fort. Cet immense pavé de plus de 850 pages peut faire peur, et il y a de quoi. Mais quand on prend la peine de s’y laisser couler un petit peu chaque jour, ce livre peut vous accompagner pendant plusieurs semaines et, vous pouvez me croire : c’est un vrai ravissement.

La quatrième de couverture ne fait qu’effleurer le livre et mieux vaut ne pas s’y fier. Cette immense fresque nous plonge dans la ville grecque d’Alexandrie en pleine Egypte : une cité jeune certes, mais puissante. Une grande armée, un point incontournable pour le commerce, une porte ouverte sur l’Orient, et un pilier de la culture et de la sagesse. On oublie souvent de parler d’Alexandrie quand on évoque la puissance grecque dans l’Antiquité. On se souvient parfois du phare de Pharos ou de la grande Bibliothèque qui ont échappé à l’oubli à défaut d’avoir échappé aux flammes, mais c’est réduire cette cité à une toute petite partie d’elle-même. Alexandrie c’est aussi le règne de Ptolémée II, les démonstrations de richesse, les guerres, la politique, les esclaves, les secrets, l’immigration, la vallée de Nil, les mercenaires, le port, le rapport à Rome. Alexandrie, c’est Diounout la suivante égyptienne, Nathanyah l’esclave en quête de son affranchissement, Zénon le gestionnaire apprécié, Apollonios l’érudit, Bérénice la princesse impassible, Ptolémée le neveu royal exilé, Titus le Romain, Arsinoé la reine déchue.

En 800 pages, on a le temps d’apprendre à tous les connaître, ces personnages qui ont traversé notre histoire, qui ont forgé une certaine vision de l’Orient. Alexandrie était une ville de voyage, d’exil, d’apprentissage où la vie grouillait partout, sous toutes ses formes. Chaque quartier avait sa langue, sa classe sociale, son métier. Mais l’auteure nous emmène aussi dans les couloirs du Musée, les salles du Palais royal ou les plaines du Nil. Ce roman est une aventure et il faut s’y laisser emmener. On peut faire confiance à l’auteure pour ne pas nous laisser nous perdre. Grâce à une écriture intelligente dont le parti pris est de prendre son temps pour tout dire avec tous les détails nécessaires, on sait où l’on va et surtout d’où l’on vient. Une des grandes difficultés de cette œuvre est la multitude de personnages. Mais on s’attache très vite à chacun d’eux et on se souvient de ces héros sans difficultés une fois la lecture terminée. Le seul problème, c’est qu’il arrive très souvent que plusieurs personnages est le même nom (Arsinoé, Ptolémée, Apollonios par exemple) mais très vite l’auteure nous fait comprendre de qui il s’agit et nous abandonne pas dans le doute. Chaque personnage est dessiné avec précision et chaque psychologie est fouillée.

Je suis admirative de cette écriture qui fait preuve d’une grande rigueur. D’une part pour ne pas se perdre dans toutes ces données, ces personnages, ces lieux, mais aussi pour être proche de l’exactitude sur des données historiques. C’est fou d’avoir autant appris et aimé apprendre l’histoire de l’Egypte grecque. Mais Marie Celentin garde toujours en tête qu’il s’agit là d’un roman et elle distille au bon moment dans les bonnes mesures ses informations qui se fondent complètement dans le cœur du récit. Je n’ai pas trouvé ce livre scolaire ou trop formel même s’il est vrai que l’action est rarement au cœur du récit. En effet, l’écrivain préfère les dialogues, les descriptions, la narration, ce qui donne un rythme lent à l’image du fleuve du Nil. Mais cela passe plutôt bien à la lecture et convient bien à la taille du roman. On ne se lasse pas, on se laisse porter par la vie alexandrine. Toutefois le récit n’est pas qu’une juxtaposition d’histoires sur cette cité. De vraies intrigues sous-tendent le roman, parfois discrètes mais toujours présentes. Ces fils rouges tiennent le livre entier. Il y a même une énigme type policier !

Il y a quand même quelques défauts – il en faut ! Il est arrivé à deux ou trois reprises que des chapitres n’entrent pas directement dans le cours du récit et on sent que l’auteure les a un peu écrits pour elle. Dissertation sur des auteurs anciens, des tragédies grecques : ça n’apporte pratiquement rien à l’histoire et ça dure assez longtemps. Autre chose qui m’a fait tiquer : une intrigue est tendue pendant toute la première partie et finit un peu en queue de poisson sans plus d’explication, sans rebondissement par la suite.

Mais vu la taille de l’ouvrage, ce ne sont presque que des détails qui ne sont qu’une goutte dans l’océan de mots de Marie Celentin qui relève ici un véritable exploit. Pour nous faciliter tout de même la vie, des arbres généalogiques, un récapitulatif des personnages croisés et une carte sont à notre disposition à la fin de l’ouvrage. Je trouve par contre dommage que la couverture ait été si peu soignée : photo de mauvaise qualité, titre peu évocateur.

De manière globale, j’ai beaucoup apprécié ce premier roman qui regorge de surprises et de qualités. Les personnages sont excellents et ce voyage en Egypte a été exceptionnel, très réaliste. Une lecture que je conseillerais mais que je réserverais pour les grands lecteurs, curieux et patients.

 « J’ai longtemps cru que ma vie n’avait aucun sens, aucune consistance ; j’étais humble, inachevé, insignifiant. […] Aujourd’hui, je crois avoir compris ce qui fait la grandeur de l’homme : quels que soient nos talents, nos errances, la profondeur ou la douleur de nos souvenirs, la grandeur est ce moment précieux où nous acceptons d’être suffisamment ouverts au monde pour accueillir l’improbable et sublimer notre destin.

Et alors que je devrais me réclamer des paroles sacrées que m’ont enseignées mes amis du quartier judéen d’Alexandrie, c’est pourtant en grec que je pense couramment, c’est dans la sagesse hellène que je trouve les clefs qui m’ouvrent les secrets de mon âme. »

Marie Celentin, Dans le bleu de ses silences, aux éditions Luce Wilquin, 27€.

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Rosa candida, d’Audur Ava Olafsdottir

J’ai l’impression que ça fait une éternité que je ne vous ai pas présenté un livre non francophone. En même temps, quand on travaille pour un prix littéraire francophone, on tombe facilement dans la marmite. Donc pour le retour de la littérature étrangère sur le blog, j’ai décidé de vous parler d’un roman écrit originalement en islandais (rien que ça). Ce livre, vous le connaissez sûrement ou, du moins, en avez-vous entendu parler : il s’agit de Rosa candida d’Audur Ava Olafsdottir. (On applaudit la traductrice Catherine Eyjolfsson!).

Arnljotur a été le dernier à parler à sa mère : il ne le savait pas mais celle-ci lui donnait ses derniers conseils au téléphone alors qu’elle perdait la vie dans la carcasse de sa voiture accidentée. C’est dans ces champs de lave qu’il s’est décidé un nouvel avenir : il quitte ce père aimant et pudique, ce frère jumeau autiste, la serre et le jardin qui ont lié fils et mère pendant des années. Il va sur le continent pour s’occuper d’une roseraie millénaire et perdue, dans une ancienne abbaye, emmenant avec lui cette fleur à huit pétales unique : la Rosa candida. Il pense partir pour donner un sens ou plutôt une direction à sa vie, allier son besoin de solitude et sa passion pour les roses. Mais c’est dans ce périple et cette vie nouvelle que son passé va le rattraper. Une autre famille, celle formée par Anna, la fille d’un nuit, et par l’enfant qu’ils ont eu ensemble. Arnljotur va découvrir le vrai sens du mot parent, dans ce lieu oublié du reste du monde.

J’ai eu un vrai coup de cœur pour ce petit roman, et je comprends aujourd’hui les raisons de son succès. Il faut dire que l’écriture est vraiment différente, j’ai eu l’impression qu’elle venait d’un autre monde, plus froid, plus vide, plus beau aussi. L’auteure nous emmène dans son univers avec douceur et on s’attache immédiatement aux personnages : comme dans la vraie vie, on les découvre petit à petit dans toute leur profondeur et ce processus est très touchant. Tous les personnages secondaires sont là pour une bonne raison et sont dessinés avec minutie, sans excès. Il y a dans ce livre un parfait équilibre, voilà c’est le mot ! Entre l’écriture unique d’Audur Ava Olafsdottir, la magnifique histoire faite de sourire d’enfant, de rose sans épines et d’hésitation d’adulte. C’est un vrai régal pour le cœur, une œuvre à la fois douce, sincère et forte en émotion, un mélange savant de la rusticité des paysages islandais et la caresse de la senteur des fleurs.

L’auteure sait taper juste : ces personnages sont d’une finesse psychologique sans commune mesure, ses paysages gardent juste ce qu’il faut de mystère, sa narration se lit sans effort. Le héros est à la fois candide, tendre et criant de vérité. Une beauté.

Je pourrais encore écrire plusieurs pages d’éloges pour ce livre qui rentre tout de suite dans mon panthéon personnel (très rare privilège!). J’ai été touchée, j’ai ri, j’ai pleuré, j’ai eu peur, je me suis sentie bien. Un vrai bonheur en cellulose. Je ne peux que vous conseiller de découvrir au plus vite cet excellent roman.

Audur Ava Olafsdottir, Rosa candida, traduit par Catherine Eyjolfsson, aux éditions Zulma, 20€.

Le Voyage d’Octavio, de Miguel Bonnefoy

Aujourd’hui, je vais vous parler d’un jeune auteur que j’ai eu l’occasion de croiser plusieurs fois pour le travail. Il s’agit de Miguel Bonnefoy, lauréat du Prix du Jeune Écrivain de langue française en 2013 pour sa nouvelle Icare. Il a publié cette année aux éditions Rivages son premier roman, qui faisait notamment partie des finalistes du Goncourt du Premier Roman aux côtés de Kamel Daoud : Le Voyage d’Octavio.

J’ai pu lire beaucoup de critiques très élogieuses sur ce petit livre qui raconte l’histoire de ce Vénézuélien analphabète et de ses pérégrinations qui font le faire évoluer et connaître mieux son pays. J’ai même lu à plusieurs reprises que l’écriture de Miguel était à comparer avec celle de Garcia Marquez. Je dois avouer que j’ai lu extrêmement peu d’auteurs d’Amérique du Sud (Miguel est de nationalité vénézuélienne, mais il écrit en français et vit à Paris). Et même plus largement d’auteurs hispanophones, qu’ils écrivent dans leur langue ou non. Honte à moi, je sais, c’est tout un pan de la littérature qui m’est inconnue. Pour ma défense, sachez que je me suis procuré Cent ans de solitude pour me rattraper. Bref, tout ça pour dire que je ne suis pas habituée à cette langue si particulière, latine, riche, foisonnante, un peu rêveuse. Vraiment pas habituée.

Pour tout dire, j’ai été très désarçonnée par ce roman. On y suit Octavio, sa rencontre avec la belle Venezuela, ses efforts pour apprendre à lire et à écrire puis ce revirement de situation où le héros apprend que sa bande de brigands s’apprête à cambrioler la maison de son amie. Octavio débute alors une grande épopée aux coins des forêts et campagnes vénézuéliennes. La vie prend parfois des atours fantastiques. L’imaginaire se mêle au réel, parce que c’est presque plus logique.

Il est difficile de classifier ce livre, de lui mettre l’étiquette d’un genre précis. Il y a de la poésie, de la douceur, de belles images, de tendres descriptions mais aussi des moments plus difficiles, des vérités humaines toutes nues. J’ai eu du mal à m’imprégner de l’ambiance qu’a voulu créer l’auteur, je n’ai pas accroché à ce style qui est vraiment différent de ce que je lis d’habitude. Durant ma lecture, je ne me suis pas sentie attachée au personnage, à aucun moment, j’ai lu son voyage comme on lit le dos d’un paquet de céréales au petit-déjeuner. Je ne me suis pas ennuyée, j’avais même envie de connaître la fin de l’histoire, la lecture est allée assez vite, mais j’ai vraiment du rater quelque chose car je suis passée complètement à côté de ce que d’autres ont vécu à la lecture de ce livre. Il faut croire que ce type de littérature me laisse indifférente voire, pire, m’incommode. C’est vraiment triste à dire, et je ne vais pas à m’arrêter à cette petite déception pour me faire une opinion plus générale, mais c’est vraiment comme ça que je l’ai ressenti.

Je n’ai donc pas d’avis tranché sur Le Voyage d’Octavio. J’ai bien senti qu’il se passait quelque chose sous la plume de Miguel Bonnefoy mais je n’y ai pas été sensible. J’ai par contre trouvé ce livre un peu rapide, court dans sa narration : il aurait pu être un peu plus travaillé. Mais pour un premier roman, ça m’a l’air plutôt pas mal !

Miguel Bonnefoy, Le Voyage d’Octavio, aux éditions Rivages, 15€ (ça fait chère la page!)

India Express, de Constantin Simon

De retour après une petite pause. Il faut dire que c’est un peu la folie au boulot : le Prix du Jeune Écrivain fête ses trente ans, autant dire qu’on a du pain sur la planche. De plus, j’ai eu la très agréable surprise d’apprendre que j’étais le premier prix de la catégorie écriture (section adulte) du Concours Dis-moi dix mots que tu accueilles organisé par la DRAC Midi-Pyrénées dans le cadre de la Semaine de la Langue française. Autant dire que j’ai les idées ailleurs en ce moment. En plus, je patauge dans la semoule pour lire un roman de John Irving, je me demande si j’arriverai à le finir un jour.

Bref, aujourd’hui je vais vous parler d’un livre que j’ai découvert dans le cadre du Prix des Cinq Continents de la Francophonie pour lequel je suis lectrice (et dont je gère la logistique pour le comité français, mais ne parlons pas boulot) (quoique : je n’ai que ça en tête) (vives les vacances !) Il s’agit d’India Express de Constantin Simon.

Ce roman est mi-chemin entre un livre d’aventures, un récit de voyage et un roman d’initiation : il a des facettes de tous ces genres mais sans jamais s’y engouffrer. Il y a dans ce livre un souffle de vie, une étincelle de passion : c’est ce petit gars qui a fini ses études et s’est jeté sur la première (très belle) occasion qu’il a eu de devenir journaliste reporter d’images (caméraman). Il a foncé tête la première dans cette aventure : suivre cette journaliste expérimentée qui a de la poigne et adore les imprévus. Mais pour cela, il doit aller sur un autre continent : l’Asie, le Sri Lanka puis l’Inde, mais aussi d’autre pays plus étonnants, ou plus violents. D’abord en duo (si on peut appeler cela comme ça…), puis en solo, ce jeune journaliste – Pierrot de son petit nom – va apprendre à faire avec ces cultures tout à fait différentes, ces modes de vie et ces méthodes de travail toutes nouvelles. Il va surtout devoir adapter ses efforts aux Indiens et autres personnes qu’il croisera sur sa route, qui vont le mener dans des reportages et des situations drôles, tragiques, étonnantes, à couper le souffle.

Il faut dire que notre héros va rencontrer tout un tas de personnages truculents : des fumeurs de haschich et des cultivateurs népalais de cannabis sur les hauteurs de l’Himalaya, des presque convertis au bouddhisme de masse et les mythiques sâdhus qui se baignent nus comme des vers dans le Gange, les survivants japonais du tsunami, les femmes sans mari du Sri Lanka, les vrais-faux islamistes radicaux du Pakistan, les tueurs de rats professionnels de l’Inde… Autant de missions, autant de reportages qui vont obliger Pierrot à s’adapter, à marchander, à courir, à être à l’affût. Il sera ému aux larmes par de la poésie ancestrale, dégoutté à vie de l’odeur d’une des plus grandes décharges de Bombay, envoûté par une danseuse aux yeux bridés qui tient une caméra.

Mais India Express, ce n’est pas que cela – même si c’est déjà beaucoup. C’est aussi une certaine réalité du journalisme de terrain : les reporters au coude à coude avec les soldats pour filmer le front d’une guerre, la loi de la concurrence entre collègues, les systèmes D, les magouilles, les petits mensonges, les grandes désillusions. Ce qui est sûr, c’est que cette expérience asiatique est riche de découverte et d’enseignement pour Pierrot, aussi bien professionnellement que personnellement.

L’écrivain est lui-même journaliste. On voit qu’il sait de ce dont il parle, il a vécu ces réalités, qu’il enjolive un peu pour les rendre plus drôles à lire, même si le ton est un peu pince-sans-rire. Toutefois, ce n’est pas encore tout à fait la plume d’un romancier qu’on peut découvrir ici : les chapitres sont courts, directs, ils reflètent la réalité, les faits, l’action. J’avoue que le héros m’a paru assez extérieur : il n’y a pas d’identification possible car l’auteur reflète rarement les émotions, les ressentis de son personnage, ou alors de façon très superficielle et succincte. C’est une bonne lecture de divertissement, les situations sont cocasses, et il y a une vraie évolution du personnage, de ses actions au fil de l’intrigue. La narration est très extérieure, c’est vraiment un style journalistique remanié à la sauce fictionnel.

Ça a été pour moi une lecture agréable : j’ai adoré être embarquée dans ces contrées totalement inconnues et exotiques, même dans l’envers du décor qui n’est pas toujours reluisant : l’auteur frôle parfois les clichés du sous-continent indien, mais à chaque fois un élément inattendue crée la surprise. On ne s’ennuie jamais car tout s’enchaîne à un rythme soutenu. Bref, un roman trépidant mais je ne suis pas certaine que je m’en souviendrai encore dans quelques mois.

Constantin Simon, India Express, Le Passage, 18€.

Un homme effacé, d’Alexandre Postel

Pardon, pardon, pardon de vous avoir abandonnés pendant si longtemps. Mais il faut me comprendre : j’ai dû m’impliquer entièrement dans mon travail, épuisant certes mais enthousiasmant également : les ateliers d’écriture de l’association du Prix du Jeune Ecrivain. Deux semaines, 8 écrivains et 76 stagiaires, c’est du boulot, surtout quand on double ça d’un festival de théâtre, musique et poésie en plein air. Bref, vous imaginez bien le peu de temps accordé à la lecture, à la rédaction de billets, etc. Heureusement, je reviens. Août est pour moi synonyme de vacances et de temps libre, j’espère donc pouvoir rattraper mon retard sur le blog.

Pour ce grand retour, j’ai choisi de vous parler d’un roman français écrit par Alexandre Postel : Un homme effacé. Un livre dérangeant, mais à lire tout de même !

Damien North est professeur de philosophie, une matière qui se perd. Il enseigne dans un université comme il en existe partout, mène une vie très tranquille, un peu routinière, un peu solitaire. Ce veuf est tout ce qu’il y a de plus classique. Jusqu’au jour où il se fait embarquer par la police, menottes aux poignets après avoir fait appel à un service d’assistance informatique. Le problème ? On aura retrouvé des photos pédopornographiques sur son disque dur. Du voyeur à violeur d’enfants, il n’y a qu’un pas, surtout quand on balance aux orties la présomption d’innocence. Damien croit en son innocence et ne comprend pas cette situation. Mais il ne crie pas à l’injustice, il endure, suit des conseils parfois mauvais, voit le comportement des personnes qui l’entourent et sont censées l’aimer, le croire, se modifier du tout au tout.

Une accusation terrible, un couperet que tout le monde va entendre. Chacun des gestes, des attitudes de Damien North vont être revu à l’aune de cette nouvelle donnée : une simple photo de sa nièce, le seul enfant qu’il côtoie dans le cadre familial, va tout remettre en question, son honnêteté, son honneur, sa condition d’homme.

Pour ce premier roman, Alexandre Postel commence fort. Il nous décrit comme une vie peut chavirer dans l’horreur. Il a créé un personnage complet, un « homme effacé » ébahi plus que paniqué par sa situation. On ne tombe jamais dans la délation, le pathos, le larmoyant, le vindicatif, non, tout est en finesse. C’est que les choses ne sont pas évidentes. Damien North ne se défend pas avec la force d’un lion, mais ne se déclare pas vaincu pour autant, son comportement soulève des questions. Il est dommage d’ailleurs que l’auteur ne joue pas plus sur ce doute qui envahit le lecteur à certaines pages : alors, innocent ou coupable ? Une fin un peu trop sèche, facile, évidente nous apporte la réponse, et c’est dommage. Il aurait été beaucoup plus fin de jouer sur l’ambiguïté de cette intrigue.

Toutefois, Alexandre Postel réussit avec brio à décrire la faible teneur de nos relations : jalousie, paranoïa, envie de nuire et de faire mal, peur ou pouvoir… Des sentiments qui peuvent semer la tempête à la moindre modification, au moindre danger. Notre société nous oblige à portée un masque : bon voisin, frère aimant, parent protecteur, avocat plus malin que la justice, collègue ami, élève modèle, etc. Des masques vite mis à terre quand un nouvelle aussi fracassante qu’une accusation de pédopornographie vient pointer le bout de son nez.

L’écriture est sans heurt, la lecture l’est tout autant. Malgré quelques longueurs, on ne lâche pas ce livre et surtout ce personnage, trop absorbé par son destin et les suites de cette affaire hors du commun. A découvrir !

 

Alexandre Postel, Un homme effacé, aux éditions Gallimard, 17€90.

La corbeille d’Alice, de Maude Deschênes-Pradet

Retour au pays du caribou (quel cliché) avec un autre roman québécois, pour faire suite au premier. Il s’agit de La corbeille d’Alice de Maude Deschênes-Pradet, lu lui aussi dans le cadre du Prix des Cinq Continents de la Francophonie.

Alice revient du Sénégal. Elle quitte la chaleur brûlante, le sable et la poussière qui étouffent pour un pays de frisson et de frimas. Elle y est allée pour mettre au point une pièce, un conte, écrire et faire de l’art. Mais ces mois là-bas l’ont transformé en profondeur, elle a laissé à Dakar un morceau d’elle-même, une partie de son cœur : un amour violent et passionné qui ne s’avoue pas vraiment mais se vit avec puissance. Mais il a bien fallu prendre cet avion, traverser les océans et revenir dans son appartement qui n’a pas changé, lui. Elle y retrouve son voisin, le beau et serviable Simon, son meilleur ami, qui lui débaie sa terrasse même quand elle n’est pas là, et l’accueille dès qu’elle le veut sur son canapé avec un verre de vin. Simon, lui, il veut retrouver un sens à sa vie, dont il ne sait pas trop où elle le mène : il achète une tour en ruine en face de chez lui, et se met en tête de la rénover.

Partage de moments intimes mais où la confession se tait, des silences pour prendre soin de l’autre sans éroder l’apparence sereine de leur relation. Les non-dits, c’est le cœur du livre, comme ces lettres d’amour qu’Alice n’arrive pas à écrire, à envoyer en Afrique, et qu’elle jette encore et encore dans sa corbeille.

L’une après l’autre, les pages froissées échouent dans la corbeille d’Alice. C’est toujours la même lettre, pourtant, qui l’habite. Ou bien le ton lui échappe, devient dur, cynique, et alors les phrases coulent du fiel jusqu’à ce qu’elle déchire tout.

Maude Deschênes-Pradet fait preuve de beaucoup de sensibilité dans ce livre où chaque sentiment est un élastique étiré au maximum : qui vibre à chaque titillement et menace à tout moment de casser dans un mouvement violent. Dans ce livre, le silence règne, mais le lecteur comprend sans aucun problème les enjeux personnels qui sont en œuvre dans chaque scène. On oscille entre les moments de narration au Québec, les souvenirs romancés d’Afrique et les bouts de correspondance ratée. Parfois, ce basculement perturbe et gêne la fluidité de la lecture, parfois il permet de tout éclairer.

On pourrait reprocher cependant à l’auteur ce cliché de l’amour étranger, lointain, exotique qui emporte tout sur son passage. On pourrait lui reprocher également la trop grande facilité qu’a pris son intrigue dans la deuxième partie du livre, un revirement décevant qui a causé mon désamour pour le personnage principal. Il y aurait pu avoir un vrai travail sur l’histoire et les relations entre les personnages, quelque chose de plus fouillé, de plus profond, mais évidemment de moins facile à écrire. Au lieu de cela, ce court roman survole quelques poncifs comme la lettre amoureuse et l’amour que des milliers de kilomètres et le renoncement séparent. Mais c’est vrai qu’il est dur de décrire les émotions ténus et sur le fil.

Pour résumer un ouvrage agréable et qui est de bonne augure pour un premier roman. Toutefois, il reste des choses à retravailler, notamment autour de la finesse de cette écriture toute en pudeur.

 

Maude Deschênes-Pradet, La corbeille d’Alice, XYZ éditeur, 18,95 dollars.

L’été slovène, de Clément Bénech

Ah Twitter, ce formidable moyen de communication qui effraie au premier abord mais qui rend vite accro quand on y touche un peu. C’est grâce à Twitter que j’ai découvert plusieurs auteurs français, par le bouche-à-oreille ou parce que je me suis mise à les « follower ». Ce fut notamment le cas pour Clément Bénech dont j’ai vite appris que du haut de sa vingtaine d’années, il avait réussi à se faire éditer chez Flammarion. J’étais très impressionnée par cette prouesse alors que moi-même, ayant un peu près le même âge, je suais sang et eau pour mettre un point final à une nouvelle ou un court récit (ce qui est toujours le cas d’ailleurs!).

Ce premier roman publié, c’est L’été slovène, ce n’est pas bien long, si bien que je l’ai lu d’une traite un soir de septembre où la pluie est venue nous rendre visite sur Toulouse. L’auteur nous raconte les vacances d’été d’Elena et de son compagnon (dont on ne connaîtra jamais le nom). Ce couple a décidé de partir en Slovénie, pour se rapprocher car leur amour commençait à s’effriter. Sans être le voyage de la dernière chance, ce périple avait retenu quelque espoir d’améliorer la situation. Mes ces vacances ne se passent pas comme prévu : une nuit passée sous les étoiles, un accident de voiture et encore bien d’autres mésaventures mettent à mal les sentiments des deux jeunes gens qui, s’en s’effrayer, prennent les choses comme elles viennent. Mais peu à peu, on sent cet amour qui s’érode et l’aveuglement de ce couple qui essaie quand même de donner le change. Aimer est devenu un devoir et ce voyage, inoubliable et défaitiste, va leur ouvrir les yeux.

On suit surtout, l’homme, ce « je » qui au fond de lui connaît déjà l’issue de cette histoire, de son histoire. Pessimiste, il ne se berce pas d’illusions même s’il aime encore cette femme, même s’il veut profiter de la Slovénie pour engranger des souvenirs si possible heureux. L’âme humaine et difficile à cerner alors quand il faut que deux d’entre elles se conjuguent, la partie est peut-être perdue d’avance. Nostalgique, le « je » ne nie pas leur relation qui a été belle, qui a été épanouissante, mais il avance presque avec regret vers la fin de ce périple slovène.

Le Lac de Bled et son clocher, un des lieux du roman.

Vous pensez que je vous ai tout raconté et qu’il ne reste plus rien à lire ? Détrompez-vous ! Je n’ai bien sûr pas raconter toutes les péripéties qui rythment ce court roman, mais surtout ce n’est qu’en lisant par vous-mêmes que vous pourrez découvrir l’écriture de ce jeune auteur. Bien sûr, c’est un premier roman et il y a encore quelques tâtonnements, la langue et la narration ne sont pas aussi sûres que chez de écrivains aguerris, mais c’est amplement suffisant pour nous faire voyager en Slovénie au cœur d’un amour déchu et décevant. On dirait presque que le paysage, les descriptions se sont accordés à ce sentiment planant de déception qui envahit tout le livre. L’atmosphère est très travaillée, mais par petites touches, de façon quasi-invisible.

Mais le plus surprenant, c’est que cette facette d’un couple qui glisse sur la mauvaise pente, on la ressent plus qu’on ne la lit. Il n’est pas dit textuellement « Elena et son compagnon ont entrepris ce voyage pour sauver leur amour mais ils n’y arrivent pas vraiment », et heureusement, car on s’ennuierait presque ! Non, c’est au lecteur de déduire la gravité de la situation via les propos et les comportement des personnages. Mais quand bien même, les héros ne sont pas distants, on perçoit très bien leur émotions… Bref, c’est un peu compliqué à expliquer comme ça, c’est une sensation, une impression ténue plus qu’un fait, mais c’est bien là et il faut avouer qu’avoir réussi une telle manœuvre est digne d’un virtuose de la plume.

Il y a vraiment de très bons élément dans L’été slovène, cependant, il faut l’avouer, j’aurais aimé qu’on entre plus en profondeur dans les choses. Deux, trois petites éléments sont à modifiées et j’attends avec impatience le futur roman de Clément Bénech pour juger de ces progrès (fulgurants, je l’espère). Toutefois, ça reste un roman à découvrir (sauf si vous sortez d’un rupture peut-être) notamment pour l’ambiance, un peu pesante il faut dire, mais tellement hypnotique !

Clément Bénech, L’été slovène, Flammarion, 14€.