La Maison d’une autre, de François Gilbert

François Gilbert est l’auteur du roman dont je vais vous parler ici. Il a déjà publié en 2012 un premier livre – Coma – qui a remporté le prix Canada-Japon. Encore une fois, pour ce deuxième ouvrage, l’écrivain va nous parler de Japon puisque l’action s’y passe. Il s’agit de La Maison d’une autre aux éditions Leméac.

Nanami va se marier avec Hiro. Un mariage qui s’annonce tranquille, un amour simple. Quand un jour, son ex réapparaît dans sa vie, paniqué, la suppliant de l’aider. Ennuyée dans sa vie quotidienne, Nanami ne peut pas résister aux frissons et décide de rendre service à Olivier. Ce dernier cache un lourd secret, qui va bouleverser leurs vies pour toujours. Mais ce sera surtout l’occasion pour Nanami de se rendre compte de cette partie sombre d’elle-même qu’elle préférait ignorer. Une détresse psychologique la déséquilibre au quotidien alors qu’elle doit apprendre à mentir et à jouer la comédie tout en s’assurant que son plan de sauvetage fonctionne. Elle n’était pas prête pour ça, et transgresser la morale à ce point la bouleverse et la fait se questionner sur sa liberté et sa vie en générale.

« Nous avons quitté la gare sans échanger une parole. Je voulais le confronter, revenir sur nos derniers instants, mais le fait d’être collée à lui me pacifiait. Nous nous sommes installés dans le café en face de la gare. Il prit une bière et moi un jus de fruits. Rien n’avait changé. Ou presque. »

Ce roman a beaucoup de promesses : un voyage au Japon pour le lecteur, du suspens, de l’émotion, des personnages forts qui portent le roman, un rythme trépidant. Malheureusement, il a beaucoup de mal à toutes les tenir. On ne voit presque rien du Japon, on n’est pas du tout immerger dans ce pays si inconnu pour nous (enfin pour moi en tout cas). Le suspens, la tension sont peu présents, mais heureusement qu’on peut les percevoir sinon je n’aurais pas fini le livre. Je voulais savoir quel allait être le dénouement de leur histoire, et même sur ce point j’ai été déçue. Le danger est pourtant présent mais jamais bien utilisé, et le lecteur a du mal à frissonner.

Quant aux personnages, on ne nous en dit pas assez sur Hiro et Olivier, alors que ces deux hommes mériteraient vraiment qu’on s’attarde sur eux. On les découvre un peu, notamment grâce à leur relation avec Nanami mais ça reste très superficiel. On sent juste qu’ils ont du potentiel dans le cadre d’un roman, et qu’on est passé à côté. Concernant l’héroïne, le lecteur ne s’attache pas du tout à elle. Elle reste très distante et assez incompréhensible. Sa psychologie est riche et complexe, mais elle nous est livrée de très mauvaise façon, si bien qu’on ne comprend pas tout. Il y a de grandes phrases sur ce qu’elle ressent mais cela a l’air un peu maladroit, plus là pour la forme que pour le fond. Le rythme en est très alourdi.

De façon générale, ce livre ne va pas assez loin, dans les descriptions, la clarté, le travail, le talent. Il a failli me tomber des mains plus d’une fois quand bien même l’intrigue seule, bien qu’imparfaite, est assez intéressante. Une déception pour ce petit roman.

François Gilbert, La Maison d’une autre, aux éditions Leméac, 18$95.

Le sommeil n’est pas un lieu sûr, de Louis Wiart

Le sommeil n’est pas un lieu sûr de Louis Wiart est un livre absolument bouleversant, terrible, pervers, il rend fou. On suit la narratrice dans son quotidien qui est mis sens dessus dessous par des troubles du sommeil inhabituels et terrifiants. Elle a cette impression d’entendre une voix quand elle est couchée dans le noir, une voix méchante qui l’insulte, la menace, la torture. De plus en plus anxieuse, apeurée, épuisée, elle se pose de nombreuses questions : pourquoi cela cesse-t-il soudain quand son mari part en voyage d’affaires ? Ce dernier, sous ses aspects prévenants, calmes, est-il vraiment ce qu’il prétend être en apparence ? Au fur et à mesure des nuits, la jeune femme sent de plus en plus sous l’emprise de son époux sur elle et les sentiments qu’elle éprouve pour cet homme deviennent ambigües. Une tension grandissante fait jaillir la violence et la paranoïa. Descente psychologique aux enfers, ou vrai danger : ce suspens et ce climat qui se dégrade petit à petit rendent le lecteur accro.

J’ai lu ce livre d’une traite, juste avant de me coucher et c’était là une bien mauvaise idée. Ce roman prend aux tripes et ne nous laisse pas tranquilles, même une fois la lecture terminée. L’auteur a un talent indéniable pour nous emmener là où il veut, et même dans des endroits et des situations qu’on ne veut pas vivre ou lire. Mais on le fait quand même, car on ne peut pas abandonner l’héroïne à son sort et, comme elle, on veut savoir. Le rythme est mené tambour battant, des chapitres courts rendent l’action très attractive et facile à suivre. Les dialogues mériteraient une vraie mise en page pour les rendre plus clairs mais ce qu’ils dévoilent d’indices nous rend tellement dépendant qu’on leur pardonne cette maladresse. Le titre prend tout son sens très vite et le lecteur est mis mal à l’aise dès les premières pages.

Ce roman est une vraie réussite, j’ai été très emballée par l’effet qu’il a eu sur moi : j’ai vécu avec l’héroïne, j’ai été l’héroïne, j’ai eu ses doutes et… son insomnie ! La plume sans faille et sans détour de Louis Wiart a réussi ce tour de maître qu’est de créer la peur à la lecture, et pas la simple frayeur, mais la peur pour la vie, celle qui prend au ventre. Mon cœur s’est emballé à certaines lignes, quand le danger se rapprochait, quand une révélation venait tout bouleverser. Pour un premier roman, on peut dire qu’on a ici un petit chef-d’œuvre. Une livre à lire au creux de son lit le soir pour plus d’effet.

 

Louis Wiart, Le sommeil n’est pas un lieu sûr, aux éditions Les impressions nouvelles, 10€.

Renaissance, de Jean-Baptiste Dethieux

J’apprécie toujours quand des petites maisons d’éditions font appel à moi dans le cadre d’un service presse. C’est l’occasion de découvrir de nouveaux auteurs, de nouveaux éditeurs, de nouvelles collections, des choses vers lesquelles je ne serais peut-être pas aller sans le biais du blog. Dans cette chronique, nous allons parler d’un roman de Jean-Baptiste Dethieux (un Toulousain, donc forcément, j’aime) qui a déjà publié chez Anne Carrière. Renaissance, quant a lui, a été édité chez Taurnada.

Bon, on va commencer immédiatement par les choses qui fâchent, car depuis le moment où j’ai reçu ce livre, ça me démange, ça m’agace. La couverture. Je passe sur ce photoshoppage très raté, sur le fait que le noir et blanc, ce n’est pas très vendeur (surtout quand la couv’ est si sombre…). Mais s’il y a un truc qui me fait grincer des dents, saigner des yeux, ce sont les typos. Il y a cinq polices différentes sur cette couverture. CINQ ! 5 ! Une pour le titre, une pour la collection, une pour le genre, une pour la maison d’édition, une pour l’auteur. Taurnada, par pitié, ne fais pas ça à tes prochains ouvrages. Pour ton bien (et le nôtre).

Bon, fermons cette parenthèse car il faut faire la différence entre le fond et la forme (il faut s’y efforcer). L’histoire est celle d’un homme, psychologiquement instable, qui a vu sa vie bouleversée par la dispersion de sa fille, Blanche. Hanté par le passé trouble de son père dont il a été témoin malgré lui, il part sur les traces de son enfant, aidé (ou menacé?) par des e-mails reçus quotidiennement, montrant l’image d’une homme encapuchonné au cœur d’une forêt.

Que de mystères, de questions. Les pièces semblent parfois s’assembler, mais des incohérences sèment le doute, les souvenirs s’entremêlent, les nouvelles révélations à chaque chapitre jettent le trouble. Je pense qu’on peut appeler ça un thriller psychologique, même si l’urgence est ténue. Il y a beaucoup de pistes, on ne sait laquelle suivre.

Le lecteur est projeté dans cet univers et est emmené par le narrateur dans toutes ses pérégrinations, dans toutes ses découvertes. L’intrigue est plutôt bien menée, le problème, c’est qu’il y en a plusieurs, plus ou moins reliées les unes aux autres, et le lecteur risque de s’y perdre un peu.

Le réel soucis que j’ai eu à cette lecture, c’est la sensation que l’écriture en faisait trop. La narration est parfaite, mais le fond, les péripéties sont trop nombreuses. Ce n’est pas assez bien dosé, ou pas assez mis en scène. Je vais mieux vous expliquer. Il arrive vraiment des trucs pas cools à notre héros, des choses graves, et sincèrement, des choses pas communes du tout. C’est le roi de l’infortune ! Et j’ai trouvé que c’était beaucoup trop. Si l’auteur voulait conserver tout ce curriculum vitae, il aurait vraiment fallu nous faire aimer ce personnage : mieux le connaître, pouvoir s’y identifier très facilement. La nécessité d’un gros travail sur les effets de suspens, sur une tension palpable se fait sentir au bout d’une cinquantaine de pages. Seul cela aurait pu permettre d’enlever cette sensation d’une complète irréalité du récit. C’est un petit ratage de ce côté-là donc.

Toutefois, ce roman se lit très facilement, le style est agréable, et même l’histoire que j’ai critiquée vaut quand même le coup d’être lue ! Tout est une question d’équilibre. Je trouve que pour une maison d’édition naissante, Taurnada a su repérer un auteur qui a du potentiel, même si cette histoire-là en particulier aurait mérité un retravail important. A noter que la correction ortho-typographique (en excluant la couverture) est impeccable, et ça c’est agréable ! (même si je conseillerais une retenue dans les points de suspension à l’avenir…)

Jean-Baptiste Dethieux, Renaissance, aux éditions Taurnada, 9€99.

Chassés-croisés, de Molly Keane

J’ai d’abord été attirée par le couverture de ce roman, une peinture réalisée par Meredith Frampton, puis la quatrième de couverture me promettait une combat sourd et une tension extrême entre deux femmes que tout oppose : je me suis donc empressée de glisser ce livre dans ma PAL. Il s’agit de Chassés-croisés de Molly Keane.

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Les deux femmes en question s’appellent Jane et Jessica. La première est blonde, plantureuse, naïve, chouineuse, et a connu quelques aventures peu recommandables dans le passé. Elle adore les cocktails et ne s’exprime que par quelques adjectifs : « Horrible ! », « Fantastique ! ». La seconde est brune, pas très subtile, mais surtout, elle est férocement possessive envers Jane, elle connaît son histoire et s’en sert comme une arme diabolique pour la retenir avec elle. Violente, elle considère son amie comme sa propriété, et ne la laisse pas libre de ses mouvements.

Par hasard, elles se retrouvent en Irlande, hébergées chez les cousines de leur ami écrivain Sylvester, observateur presque voyeur qui prend en pitié Jane. La maison dans laquelle elles sont accueillies appartient à deux sœurs : Hester, une femme gentille mais qui a perdu tout son argent lors de faillites, et Boudinette qui n’a d’yeux que pour sa voisine Joan. Joan justement est un être très doux en surface mais qui se révèle plutôt calculateur. Bref, une fresque de personnages très divers et qui n’est pas exhaustive.

La quatrième de couverture m’avait induite en erreur, mais le titre aurait du plus m’aiguiller. En effet, c’est un véritable enchevêtrement de personnalités que dessine Molly Keane. Jane et Jessica sont au cœur du roman, leur amitié jalouse va diriger beaucoup de leurs actions et de leurs réflexions, toutefois, certains autres personnages sont tout autant intéressants, par la force de leur névrose. Je pense notamment à Boudinette qui ne vit pas pour elle mais pour Joan, elle décortique toutes ses phrases, tous ses gestes, réfléchit à chacune de ses actions pour qu’elles aient toutes un effet positif sur son amitié factice avec sa voisine. Un cas psychologique bien intéressant et peut-être moins effrayant que l’agressivité de Jessica. J’ai beaucoup apprécié ce chaos de subjectivités trompées, biaisées, essayant de s’affirmer, ou au contraire de se cacher.

Malheureusement, je n’irais pas jusqu’à recommander les yeux fermés ce livre : ce qui m’a posé problème, c’est bien l’écriture. Même si elle se lit plus facilement au fur et à mesure des pages, il y a quelques chose de précieux, de petit, de cassant dans ce style qui m’a beaucoup étonnée. Il y a quelques maladresses (que l’on doit peut-être à la traduction et non à l’auteur, je l’ignore) qui rendent le propos incompréhensibles. De plus, la psychologie des personnages, même névrosés, est par moment trop obtuse, insensée, et pas assez expliquée. En aucuns cas cela vient appuyer la sensation de « chassés-croisés », au contraire, ce manque de clarification embrouille le lecteur qui, agacé, n’a qu’une envie : fermer ce livre. Je me suis même demandée si je n’allais pas arrêter ma lecture en cours de route, événement tellement rare qu’il mérite d’être souligné.

Toutefois, ces maladresses sont contrebalancées par le choix d’une narration omnisciente très judicieuse et agréable, et par quelques pages remarquablement écrites. On dirait que Molly Keane balance entre un travail superficiel et peu convaincant d’écriture, et des envolées de sa plume qui lui sont très profitables.

Pour conclure, je dirai que Chassés-croisés est à découvrir pour son traitement des différentes personnalités atypiques qui le composent, mais vous êtes avertis que l’écriture laisse parfois à désirer, son niveau étant inégal dans tout le livre.

Molly Keane, Chassés-croisés, traduit de l’anglais par François Werner, en poche 10/18 (3242), collection « domaine étranger », 7€40.

Mrs. Dalloway, de Virginia Woolf

Presque dix jours sans nouvel article publié, il fallait que je me remédie à ça en vitesse, surtout qu’une vieille chronique attendait son tour gentiment dans mes dossiers.

1925, Londres. Paraît un roman bouleversant dans bien de ses facettes : Mrs. Dalloway de Virginia Woolf. On m’a seriné depuis le début de mon master que je devais lire quelque chose de cette auteure, j’ai donc choisi une de ses œuvres les plus connues, peut-être pas la plus facile pour entrer dans cet univers, ce style si intense mais qu’importe, je suis têtue.

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Dans ce roman on suit la mondaine Mrs. Dalloway qui fait les derniers préparatifs pour la réception du soir. Mais son parcours n’est qu’une excuse pour voyager dans toute une fresque de personnages, dans leur intériorité, leurs pensées, leur regard sur le monde. On découvre alors Clarissa, qui n’est plus ici la maîtresse de maison Dalloway mais une femme qui s’interroge, pour qui chaque seconde est rythmée par un souvenir, une réflexion, un sentiment. Une subjectivité encore plus en ébullition quand elle revoit Peter Walsh, une homme qu’elle a failli épouser et qui revient des Indes. Dans un contexte d’entre-deux-guerres, le livre s’attarde également sur un ancien soldat psychologiquement instable après ce qu’il a vécu au front : Septimus Warren Smith.

Tout ce petit monde, et bien d’autres, passent leur journée au son de Big Ben et des quelques événements communs qui les rassemblent, qui dirigent leurs regards dans la même direction, au moins le temps d’un instant. Ils se croisent, se mélangent, se scrutent, vivent avec plus ou moins de sérénité leur relation à l’autre. Une vraie exploration sociologique mais qui reste tout de même très romanesque : impossible de s’ennuyer.

Il faut du temps pour entrer dans ce roman, je ne le conseille pas à ceux qu’on pourrait appeler les « lecteurs débutants », à moins qu’ils souhaitent vraiment être dépaysés, désarçonnés comme dirait Quignard. Il n’y a pas de distinctions fortes entre les différentes narrations, les différentes subjectivités traversées. On dirait qu’on suit l’écrivaine au fil de sa pensée, de sa plume, de sa découverte de cet univers londonien. Un détail appelle un autre personnage, un incident un autre regard. Il n’y a pas vraiment d’action au sens premier du terme c’est vrai, c’est un livre très tourné vers la psychologie des personnages, leurs caractères, leurs réactions, leurs histoires, leur conscience de monde, etc. Mais il n’en est pas moins inintéressant et c’est là tout le génie de Virginia Woolf : dans un sorte de douceur mélancolique et non lascive, elle saute d’une femme marié à un amoureux délaissé sans que cela nous gêne, en toute fluidité. On peut comparer les situations, les mettre en parallèle, relier les différents événements vus par chacun, explorer leur passé avec facilité, avec rapidité.

Il faut se faire à ce monde anglais dont on n’a pas forcément l’habitude mais dans lequel on est tout de suite immergé, mais surtout il faut arriver à apprivoiser ce style, à l’accepter, à se laisser emmener par lui, à ne lui montrer aucune résistance, et c’est seulement ainsi, en balayant ses idées préconçues qu’on peut savourer toute la richesse de ce texte.

Ce roman a constitué une petite révolution dans ma bibliothèque, je replongerais avec plaisir dans l’écriture de Virginia Woolf !

Virginia Woolf, Mrs. Dalloway, traduit de l’anglais par Pascale Michon, Le Livre de Poche (3012), 5€10.

La Reine du silence, de Marie Nimier

Ce n’est pas la peine aujourd’hui de présenter Roger Nimier, célèbre écrivain français dont le roman le plus connu est Le Hussard bleu. Mais savez-vous qu’avant de mourir dans un tragique accident de voiture en 1962, aux côtés de l’écrivaine Sunsiaré de Larcône, il a eu une fille, âgée de cinq ans au moment des faits ? Et que cette fille, Marie Nimier, est à son tour devenue auteure ?

la reine du silence

Elle a écrit pas mal de livres : théâtre, romans, livres jeunesse, nouvelles. Mais celui qui est, je pense, le plus marquant est La Reine du silence, qui a obtenu en 2004 le prix Médicis. Dans ce livre autobiographique, Marie Nimier essaie de retracer la relation qu’elle a tissé avec son père, avant se mort bien sûr, mais également après. Elle tâtonne pour faire resurgir des souvenirs oubliés, imaginés, des images un peu fanées de ce père agité, travailleur, de cet être qu’on a peine à qualifier de figure paternelle. Roger Nimier n’était pas toujours tendre avec sa famille, absorbé par son travail chez Gallimard, il n’a jamais été très « famille ».

Toutefois, Marie Nimier n’est pas là pour condamner son père mais tente de démêler cet amas de tôle froissé pour y retrouver des traces de lui, de ce personnage parfois malhabile à exprimer ses sentiments. Mais avant toute chose, elle essaie de répondre à cette question que son père un jour lui écrivit en lettres capitales sur une carte postale : que dit la reine de silence ? Marie Nimier, déclarée gagnante du jeu du silence dans sa classe est face à un dilemme : comment parler sans perdre son titre ? Alors elle interroge : le fils de Sunsiaré, ses frères, les documents de son père bientôt mis aux enchères, des photos de magazines, des objets hérités de cet homme. A travers tout çà, elle trace son chemin, sa petite route en fil d’enquête pour mettre un mot sur ce qu’elle ressent, pour savoir ce qu’elle doit ressentir.
Elle se souvient d’une figure imposante, masculine, qu’elle, la seule fille, la petite, essayait d’amadouer, essayait de s’en faire aimer, avec plus ou moins de succès. Elle met en relation des éléments de sa vie, de celles des autres proches, qui se croisent de façon étrange, formant des coïncidences à la limite du prophétique.

Marie Nimier se dévoile complètement dans cet ouvrage, elle fait confiance au lecteur à qui elle se donne sans retenue. Sûrement était-ce une nécessité après des dizaines d’années de mettre des mots sur cette absence du père. Ses mots, sensibles, s’adressent directement à nous, ou à elle-même, le doute flotte souvent. Le seul fil rouge présent est cette figure paternelle mais les anecdotes se suivent, s’appelant les unes les autres sans véritablement d’ordre préétabli. L’auteure laisse aller sa plume, parfois avec difficulté, mais toujours avec poésie et clairvoyance. Un livre tout simplement beau, parfois douloureux, qui nous ramène forcément à notre propre expérience, bien que chaque vie soit unique, le père, lui, est universel.

« Il faudrait rappeler que mon père buvait beaucoup. Suggérer qu’une petite fille face à un homme saoul, ça ne fait pas le poids, fût-il un grand écrivain, l’un des dix meilleurs écrivains de sa génération. Je n’ai pas envie d’entrer dans les détails, pas seulement par respect, ou par pudeur, mais parce qu’autour de mon père et de ses amis il y a déjà teellement d’anecdotes spectaculaires que ceux-ci ne feraient que nourrir une légende qui me dégoûte un peu. J’ai envie de raconter des petites choses. De celles qui ne s’échangent pas en deux mots, debout, un verre à la main, dans les jardins d’un hôtel particulier. Des trucs pas intelligents, pas spirituels, pas brillants, où l’on ne sourit pas à la fin en s’exclamant « Quel personnage ! »
Ni même : « C’était tout lui. »
Des trucs qui n’ont pas leur place dans les colonnes des revues littéraires. Des trucs qui ne font pas mousser la mousse, comme diraient ses amis.
(…)
La semaine suivante, à la Maison de la Radio où je participe à une table ronde, on dirait qu’ils se sont donné le mot. Ah, vous êtes Marie Nimier, j’ai très bien connu votre père (c’est fou ce que mon père avait comme amis), c’était un homme d’une haute, comment dire, d’un, et puis très, je l’ai même vu le jour de l’accident (c’est fou le nombre de gens que mon père a rencontré le jour de l’accident), nous étions tous si…
Je souris d’un air désolé. Ce n’est pas une pose, je suis sincèrement désolée, comme on le dit d’un paysage. Je me sens poussiéreuse. J’ai envie de me prendre par la main et de disparaître. »

Des Fleurs pour Algernon, de Daniel Keyes

Voici une pépite. Un petit trésor. Le genre de bouquin que tu relis tous les mois, une petite récompense personnel, une friandise privée que tu gardes bien cacher sous ta couette. Paru en 1959 sous forme de nouvelle (et 1966 comme roman), Des Fleurs pour Algernon de Daniel Keyesa a remporté le prix Hugo de la meilleure nouvelle courte et le prix Nebula du meilleur roman en 1960. Mais c’est surtout son succès toujours très fort auprès des lecteurs depuis des décennies qui inscrit ce livre dans l’histoire de la littérature, une littérature qui nous touche, une littérature que nous cloue sur place par sa puissance d’évocation. Et pourtant, cette histoire si proche de nous fait partie du rayon science-fiction.

Nous suivons Charlie, la trentaine, qui travaille dans une boulangerie. Charlie est exceptionnel : il est arriéré mentalement mais ce que retiennent ses amis c’est sa joie de vivre, sa générosité et sa bonté naturelles, son envie d’avancer et d’apprendre. Et le découverte du docteur Strauss et du professeur Nemur grâce à la petite souris Algernon va révolutionner sa vie. Charlie va en effet être le premier à subir une intervention chirurgicale qui le rendra « plus un telligent », et même, fera de lui un génie. Déboussollé par ce monde qu’il découvre, les émotions nouvellent qui l’assaillent, le jeune homme tente de comprendre sa vie, les souvenirs de son enfance qui lui éclatent à la figure ou cette drôle de sensation qu’il éprouve en voyant Miss Kinnian, la psychologue qui lui apprenait à lire et à écrire avant. Ce voile qui a été levé, en plus d’être une formidable expérience riche d’enseignement, s’accompage aussi de ces doutes et ces peurs qui font toute l’ambivalence de la situation de Charlie. Mais un jour, la santé mentale d’Algernon est bousculée, le processus n’a finalement pas l’air si fiable et durable que le promettait les médecins. Comment réagir quand on sait que l’on va replonger dans une nuit d’ignorance après avoir connu la lumière intense du savoir ?

Ce roman prend la forme de compte-rendus, nécessaires pour l’expérimentation, que Charlie écrit tout au long de cette aventure. Des visibles progrès en orthographe (ne vous laissez pas désarçonner par les premières pages) en passant par la profondeur de sa réflexion, ce récit à la première personne permet de nous immerger dans cet esprit si particulier qui est celui de Charlie. On se prend vite en affection face à ce garçon doux et gentil qui veut faire face de la meilleure manière possible aux épreuves qu’il subit. Il retrace à travers ces écrits des souvenirs qui lui reviennent ou des instants forts qu’il vit, si bien qu’il s’agit par moment d‘un roman dans le roman, peut-être peu réaliste mais qui nous facilite grandement la lecture et la compréhension de l’histoire. Ce côté « journal de bord » nous permet de ressentir la vulnérabilité et la volonté de ce personnage, on pleurerait presque de tristesse ou de rage avec lui.

C’est un livre empreint de sensibilité que nous a livré Daniel Keyes. Une imagination forte qui remet en question notre vision de la société et des individus exceptionnels qu’elle comporte. Eclatant les faux semblants, jouant la carte de l’originalité mais ancré dans notre réalité, l’auteur explore une expérience de la vie en accéléré, sans tomber dans le mélo. Je vous encourage vivement à découvrir ce style si particulier qui sort des sentiers battus.

Mention spéciale pour la couverture de la version poche (éditions J’ai lu) qui est vraiment splendide et représente  très bien l’univers et la sensation éprouvée par la lecture de cet ouvrage.