Viol, une histoire d’amour, de Joyce Carol Oates

Viol, une histoire d’amour. Forcément quand on croise un titre pareil, on ne s’attend pas à découvrir un conte merveilleux. Toutefois, ce roman de Joyce Carol Oates n’est pas une ode au voyeurisme malsain et aux abus sexuels. Au contraire, il nous raconte comment le hasard et la malchance peuvent faire basculer des vies, et comment cela peut avoir des répercussions pendant de nombreux mois, voire des années.

 viol, une histoire d'amour

Tina Maguire a voulu prendre un raccourci pour revenir chez elle le soir de la fête nationale. Accompagnée de sa fille de 12 ans, Bethie, elle coupe par le parc. Mais ils sont plusieurs à la voir, la croiser, lui parler, l’attraper. Entraînée avec sa mère dans un hangar à bateaux, la gamine parvient à se cacher au fond de la pièce, mais elle ne peut pas empêcher ses hommes de commettre un crime inimaginable, inhumain, une tournante qu’elle n’ose pas voir. Une fois qu’ils ont fini leur affaire et laisser cette mère pour morte, Bethie peut enfin s’extraire de sa cachette et aller chercher de l’aide.

Mais au-delà de ce traumatisme, elles ne sont pas encore sauvées. Il faut après cela témoigner, avoir recours à la justice, aux avocats féroces, à la foule véhémente. La peur les tenaille chaque minute passée dans cette ville et Tina sombre dans une violente dépression. Quant à Bethie, il y a un avant et un après, plus rien ne sera plus jamais pareil, cette expérience terrible l’a fait grandir d’un coup, elle n’est plus une petite fille rieuse et innocente.

Mais un homme, silencieux, secret, et surtout profondément touché, viendra apporté son aide vengeresse, dans l’ombre.

Ce qui est étonnant et intéressant dans ce roman c’est avant tout la narration : à la deuxième personne du singulier, le narrateur s’adresse à Bethie même si celle-ci ne peut pas l’entendre. Ce qui n’empêche pas une vision omnisciente quoique nimbée de zones obscures. Le fil de l’histoire est entrecoupée des paroles rapportés des journaux, des voisins, des rumeurs et des ragots qui accuseraient presque les Maguire. Les chapitres courts et la facilité de lecture font que les pages se tournent à une vitesse folle et il est dur d’esquisser un sourire pendant ce moment.

C’est vrai, c’est un livre pesant, un livre rude, même si, sincèrement, il aurait pu être beaucoup plus violent, plus cru. Ce roman raconte ce que traverse des milliers de femmes chaque année, même si ici c’est un cas extrême : la plainte, l’obligation de raconter et de re-raconter ce qui s’est passé, la mise en doute de ses propos, s’entendre dire qu’on a eu une attitude « ambigüe », les racontars méchants, les menaces, l’audience au tribunal, la peur que les suspects soient dits non coupables… Le viol, c’est un traumatisme, et derrière une machine judiciaire implacable qui peine à prendre en compte les sentiments humains.

Je ne vais pas vous encourager de tout cœur à lire ce roman, tout simplement parce que le sujet n’est pas facile. Toutefois, il est très bien construit et écrit, et on en ressort plus humble.

Tels étaient les faits, les avocats des suspects y insisteraient. Bethel Maguire avait douze ans. Bethel Maguire était la proie de l’affolement, de la panique, au moment de l’agression. Bethel Maguire n’avait été témoin d’aucun acte de viol perpétré sur la personne de sa mère, puisque de son propre aveu, pendant le viol, elle était cachée dans un coin obscur du hangar.

Elle n’avait pas vu le viol. Elle n’avait vu que les visages flous, incertains, d’un certain nombre de jeunes gens, dans le parc, à l’extérieur du hangar.

Le sentier qui longeait l’étang était mal éclairé. L’intérieur du hangar ne l’était pas du tout.

Comment cette enfant peut-elle être sûre de ce qu’elle avance ? Comment la croire ? Comment une enfant de douze ans pourrait-elle prêter serment ? Comment une enfant de douze ans pourrait-elle témoigner ?

Joyce Carol Oates, Viol, une histoire d’amour, traduit de l’anglais (États-Unis) par Claude Seban, aux éditions Philippe Rey, 15€.

L’Obscure ennemie, d’Elisabetta Rasy

Ça faisait longtemps que j’avais envie de replonger dans la littérature italienne après la version bilingue d’une œuvre de Buzzatti : Le K. J’ai donc pris un peu au hasard dans les rayonnages de ma médiathèque et je suis tombée sur un livre d’Elisabetta Rasy, L’Obscure Ennemie.

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Cette obscure ennemie c’est la maladie, un cancer des poumons, qui emporte sa mère en février 2000. Sa fille découvre alors que celle qu’elle trouvait si vivante, si rayonnante, si forte peut se révéler vulnérable. La maladie s’est insinuée entre elles et a provoqué une cassure entre ces deux femmes : d’un côté la malade qui ne veut pas qu’on l’aide, qui tient à ses gentils médecins et que la douleur rend par moment méchante, de l’autre sa fille qui comprend le verdict de l’oncologue et fait tout pour prendre soin d’elle, au mieux.

Tout a commencé de façon si douce : un simple examen de routine, une radio des poumons pour surveiller les traces d’une vieille tuberculose qu’elle avait eu enfant. Elle le signale à Elisabetta au détour d’une conversation. Pour les deux femmes, c’est une chose encore sans importance. Mais quand la maladie est révélée, le monde se renverse. La mère, qu’on aurait pu croire éternelle, n’accepte de suivre les traitements que quand elle veut et de ne voir que les médecins qu’elle aime. La fille, elle, court après les avis de spécialistes reconnus, court de cliniques très réputés aux laboratoires privées, elle pose le pour et le contre de chaque décision pour contrer un mal qui n’est pas le sien. Cette différence d’attitude va créer un réel malaise entre la narratrice et Madame B., sa mère, un malaise qui va s’exprimer dans un silence gêné.

C’est toute une vie qui bascule : on doit apprendre un nouveau vocabulaire, arpenter des lieux à l’odeur de désinfectant qu’on préfère ne pas fréquenter en temps normal, et apprivoiser les nouveaux codes des relations humaines, entre pitié, inquiétude, souffrance et compassion. La colère a à peine le temps de surgir car très vite, cette mère que l’on n’a jamais vu vieillir nous apparaît à la lumière de ces quatre-vingts ans. Quatre-vingts de souvenirs, d’une vie de femme passée sous silence au profit des vestiges de sa vie de mère. Pour Madame B., cette maladie est l’occasion d’un voyage intérieur que sa fille tente de décrypter, faisant rejaillir des images des moments passés ensemble. Mais les mots ne semblent plus suffir à la narratrice : la douleur de la maladie va au-delà, c’est un sentiment complexe qui serre le cœur mais empêche les larmes de couler, un sentiment avec lequel il faut apprendre à vivre, un sentiment qu’il faut accepter.

Ce récit est autobiographique et rétrospectif : l’écriture permet souvent de mettre les choses à plat par le pouvoir des mots, qui jaillissent alors plus facilement de la plume, des mots que l’auteure a peut-être peiné à trouver sur le moment, auprès d’une mère aigrie par la souffrance physique.

Expérience personnelle, la maladie est traitée avec pragmatisme, les détails pratiques qui jalonnent cette expérience sont partagés avec nous, et de façon touchante. Toutefois l’auteure parvient tout à fait à doser cela et ne tombe à aucun moment dans le pathétique, la tristesse à l’excès. Le temps qui est passé entre les événements racontés et l’écriture de ce livre a sûrement permis à Elisabetta Rasy de dire les choses de façon posée, et d’arriver à analyser des éléments encore confus à l’époque. J’espère que cela lui a permis une meilleure compréhension du comportement de sa mère et du sien durant cet épisode douloureux.

Je ne peux pas vraiment comprendre quelle souffrance peut causer la maladie à l’entourage du malade, je n’ai encore jamais été confronté à ce cas de figure. Mais j’imagine très bien que la peur, la colère peut nous modifier profondément, et modifier notre rapport à l’autre. Ce n’est sûrement pas une situation facile à gérer : la narratrice, elle, a décidé de faire le maximum pour sa mère, même si celle-ci n’était pas forcément d’accord.

Alors que l’histoire contée est très intime, l’auteure arrive à faire la part des choses : son ton est posé, ses mots justes. Ce texte se lit très facilement au niveau de la langue (d’ailleurs, bravo pour la traduction !) : ce sont les émotions évoquées de façon puissante, qui nous embarquent, au point parfois d’en devenir difficile. Toutefois, ce n’est pas du tout une écriture tragique, ni à l’inverse une écriture de compte-rendu. Non, c’est vraiment une écriture autobiographique : une personne revient sur un moment particulièrement fort et à l’importance particulière pour lui. Elisabetta Rasy fait preuve d’un style clair mais aussi travaillé : tout ce qui est dit l’est pour une bonne raison, mais rien de ce qui pourrait nous faire comprendre au mieux le ressenti de cette mère et de cette fille n’est épargné.

Un livre à la fois fort et doux, beau et violent. Une écriture de la maladie, mais surtout de la vie, très juste que je vous conseille.

Cette radio constituait apparemment un examen de routine : le médecin affable que ma mère vénérait me connaissait et il m’aurait avisée s’il y avait eu quelque chose d’alarmant ; tout du moins, il aurait pressé ma mère, ce dont il s’était abstenu. Cependant je lus et relus le compte-rendu et appris par cœur l’expression : lésion dyscaryotique.

Par hasard, je rendis visite à une vieil ami médecin et psychanalyste dans l’après-midi et, tandis que nous parlions de tout et de rien, je lui racontai les problèmes de ma mère sur le ton affectueusement et ironiquement paternaliste qu’on emploie pour évoquer les petits vieux de la famille et leurs ennuis, et je mentionnai la radio en lui répétant les mots du compte-rendu. La conversation s’arrêta d’un coup, comme une voiture qui fait une embardée et s’écrase contre un mur. Tu ne sais pas ce que cela veut dire ? m’interrompit-il. Puis il me l’expliqua.

Elisabetta Rasy, L’Obscure Ennemie, traduction de Nathalie Bauer, aux éditions du Seuil, 17€20.