Ciné-roman, de Roger Grenier

« Dans la rue du Midi, de nombreux commerçants avaient collé sur leur porte ou leur vitrine l’affichette du cinéma. On les payait en place gratuite. L’affichette était imprimée en bleu, entourée d’une bande d’étoiles blanches sur fond bleu. Ces étoiles, quel symbole ! Pourquoi suffisent-elle à suggérer toute la magie du spectacle ? Que voulaient-elles représenter, au début ? Les artistes, les feux de la rampe, l’Amérique ? Ou bien la nuit, car le spectacle ne peut commencer sans elle qui lui permet de créer à la guise ses propres lumières, ses feux qui sont, à proprement parler, d’artifice ? Et le cinéma n’est-il pas, avant toute chose, un lieu où l’on commencé par reconstituer la nuit ? Il y avait déjà des étoiles jadis sur le chapeau pointu des magiciens. Le cinéma, lui, en avait hérité des vieux cirques et, malgré tous les efforts pour être moderne, les étoiles reparaissaient toujours sous la plume des dessinateurs, quand il fallait désigner le Septième Art. Au fronton même du Magic, surmontant la marquise, deux grandes étoiles en tôle encadraient les mots « Magic Palace ». L’intérieur des étoiles et de chaque lettres étaient garnis d’ampoules électriques. »

Ciné-roman est une œuvre plutôt étonnante. Je vous avais prévenu : l’auteur est encore une fois Roger Grenier (mais promis, la prochaine chronique portera sur un autre écrivain). Cette fois, il s’agit donc d’un roman sur le cinéma comme l’indique le titre, mais plus précisément sur un cinéma, le Magic Palace.

Le Magic Palace, c’est l’œuvre de Monsieur La Flèche, un hyperactif entrepreneur dans le milieu du spectacle. Son nouveau projet est un duo : une salle de cinéma de banlieue et un dancing. Si ce dernier réussit assez bien, le premier a plus de mal à faire venir les foules, il le vend donc à la famille Laurent. On retrace alors la route de ce petit bout du Septième Art : les représentations, la concurrence, la mauvaise réputation, les affiches, l’implication du jeune fils, François.

On ressent beaucoup d’amour pour ce bâtiment un peu miteux qui passe des films déjà vus et des infos de troisième semaine. Le muet venait de laisser place au parlant, une nouvelle vague d’acteurs et de prodiges techniques bouleversait ce petit univers où l’argent est le nerf de la guerre. Et même si le Magic Palace est très loin de rouler sur l’or, même s’il est en banlieue, après ce pont qui représente une limite fatidique… eh bien, il continue coûte que coûte, avec sa peinture rose et sa machinerie vieillissante à ravir quelques dizaines de fauteuils vides, plus quelques spectateurs. Mais le Magic Palace, c’est aussi le voisinage du bruyant dancing, et une équipe d’ouvreuses et de portiers de second main mais soudée.

Roger Grenier s’attarde surtout sur le petit jeune, François, qui va peu à peu se sentir chez lui au cinéma et voir une passion naître en lui. Il prend possession des lieux, d’abord par obligation, puis par plaisir. En quelques mois, le Magic Palace est devenu sa vie. Cet engouement est beau à lire, un peu triste mais très sincère.

On sent un attachement profond de Roger Grenier pour ce cinéma. Qu’il l’est connu personnellement ou bien que ce soit un établissement fictionnel mais représentatif de bien d’autres plus réels, on ne cesse de naviguer entre la biographie authentique et les faits imaginés. Grâce à l’auteur, on a pu redécouvrir cette époque du cinéma en noir et blanc, de Laurel et Hardy et d’autres acteurs aujourd’hui oubliés. Roger Grenier a fait revivre tous les personnages qui font exister à force de sueur et de sang cet établissement. Et même s’il ne s’attarde pas sur ces êtres, il lui suffit de quelques traits pour leur redonner toute leur humanité.

Au début, je pensais que ce récit allait m’ennuyer, mais les personnages sont vraiment divers et attachants, et finalement, Roger Grenier arrive à rendre passionnante la vie et le fonctionnement de cet établissement. Comme toujours ses phrases sont efficaces bien que beaucoup plus travaillées et réfléchies que dans les deux autres œuvres précédemment chroniquées. L’auteur manie la langue avec naturel et naît alors un roman très attachant.

P. S. : Après quelques recherches, voici ce que dit Roger Grenier sur sa propre expérience au cinéma, bien proche de celle de François Laurent, le héros du roman.

« Mes parents ont acheté un cinéma de quartier. Et, comme il n’a pas tardé à péricliter, j’ai remplacé un projectionniste. Je révisais mes cours de philo, un livre posé sur un ampli, tout en assurant la projection, les changements de bobine… On retrouve tout cela dans Ciné-Roman. Bien des années plus tard, comme j’ai travaillé à quelques scénarios, j’ai été pendant deux semaines salarié de la Metro-Goldwyn-Mayer. Quelle aventure, pour l’adolescent qui, dans son cinéma aux banquettes vides, rêvait à la magie de Hollywood ! » (source)

Roger Grenier, Ciné-roman, Folio (667), 8€70.

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Avant d’aller dormir, de S. J. Watson

Depuis sa sortie, je rongeais mon frein, j’étais frustrée de ne pas avoir encore eu l’occasion de lire ce livre. Alors dès sa sortie en poche, je lui ai sauté dessus, même si je n’ai pas pu le dévorer tout de suite. Cessons le suspens à deux francs six sous, je veux vous parler aujourd’hui de la révélation S. J. Watson et de son roman Avant d’aller dormir.

Il s’agit d’un thriller, alors autant vous dire qu’il fallait qu’il soit vraiment alléchant pour m’attirer car ce n’est pas ma littérature favorite. Son grand atout a été de ne pas se passer dans un cadre policier, ce n’est pas un récit de fuite ou d’enquête. C’est plutôt rare et ça ne pouvait qu’attiser ma curiosité.

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L’histoire, c’est celle de Christine, une femme de quarante-sept ans mais qui pense en faire vingt ans de mois. En effet, chaque matin, elle se réveille sans souvenir. Pour elle, elle est étudiante ou adolescente, cela varie et chaque jour, c’est la surprise, le désarroi. Elle se retrouve dans un lit qu’elle ne reconnaît pas, dans une maison qui ne lui dit rien, auprès d’un inconnu qui doit alors lui expliquer qu’elle est amnésique et que lui, c’est Ben, son mari.

La tête dans le brouillard, une fois cet homme parti au travail, elle reçoit un coup de téléphone d’un certain docteur Nash, il lui explique que depuis quelques jours et malgré son amnésie, elle tient en secret de son mari un journal qu’elle remplit chaque jour, un procédé mis en place pour améliorer sa mémoire. Mais une fois qu’elle l’a entre les mains, la première phrase l’intrigue : « Ne pas faire confiance à Ben ». Et plus elle avance dans la lecture, plus elle découvre son passé à travers des souvenirs qui ont parfois resurgi, elle se refonde une identité mais met également au jour quelques incohérences, des mensonges, des secrets qui mis bout à bout dans son journal, soulèvent beaucoup de questions douteuses à propos de ce fameux Ben.

Christine comprend qu’on lui cache des choses, peut-être vitales. Et elle veut tout savoir.

Le roman est bien construit avec un début et une fin narrés par l’héroïne, le reste de l’œuvre est en fait constitué du journal en lui-même. Son style très littéraire est expliqué par la vocation d’auteure de Christine, ce qui est plutôt bien trouvé ! Et même si chaque matin c’est pour elle la même surprise, le journal n’en est pas pour autant redondant, un bon point donc, car c’était là ma plus grande crainte.

On est vite entraîné dans la vie de cette femme, et comme elle on veut connaître le fin mot de l’histoire. Dans la dernière partie de livre, les choses s’accélèrent et c’est seulement à ce moment-là qu’on peut dire que le livre est haletant. Il y a du suspens dans le reste de l’œuvre, c’est vrai, mais ça reste assez gentillet, assez doux. Parfois, on s’égare dans des petites péripéties annexes qui peuvent polluer le fil conducteur de l’histoire, et il y a même quelques longueurs. Disons que c’est un thriller pépère, mais qui n’en reste pas moins intéressant et divertissant à lire.

L’écriture est de qualité, la psychologie des personnages est très bien développée, bref, ce n’est pas pour rien que ce roman était en tête des ventes à sa sortie ! Je vous le conseille, sauf si vous êtes vraiment accro au suspens à n’en plus pouvoir, car là, il risque de vous décevoir un peu.

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S. J. Watson, Avant d’aller dormir, traduction de l’anglais par Sophie Aslanides, aux éditions Pocket (14849), 7€60.

Lu dans le cadre des challenges « Destination : PAL » chez Lili Galipette et « Thrillers et Polars » chez Liliba.

Les Yeux de Lénine, de Gérard Streiff

Encore un livre sur la Russie. Pour une fois, j’en ai choisi un écrit par un Français : Les Yeux de Lénine de Gérard Streiff. Voyage entre Paris et Moscou, passé et présent.

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2004. Alain Molinier, mémoire russe de Paris est retrouvé mort, vraisemblablement c’est son asthme non soigné qui l’a emporté. Il a légué par testament ses dizaines, ses centaines de mètres rayon d’archives, papier, photo à une ancienne conquête : Laure. Ils s’étaient rencontrés en Russie vingt ans plus tôt. Elle était correspondante pour L’Égalité, lui voulait retrouver une archive rare qui le hantera toute sa vie : la photographie de Lénine, les yeux ahuris, prise dans un sanatorium en août 1923. Cette image a été tenue secrète des dizaines d’années car si elle avait été connue la face du monde aurait pu être différente. Personne ne savait l’état de santé de Lénine qui ne permettait pas de remplir son rôle à la tête d’un peuple. Pourtant, sa fonction resta la même jusqu’à sa mort, environ une année plus tard.

Quand Laure pénètre dans la « Petite Russie », la tanière de papier et de poussière d’Alain, c’est un voyage entre son passé et son présent, son temps et celui de Staline et Lénine qui s’opère. Chaque feuille collectée par cet archiviste chevronné est un souvenir russe d’un pays qui essayait d’échapper à ses vices : interdiction de l’alcool, athéisme presque terroriste puis reniement d’un passé politique.

Laure veut remarcher sur des traces de pas dissimulées sous des années de crasse et d’oubli, hantée en rêve par la mort d’Alain, un homme qui comptera toujours pour elle, malgré leur éloignement ces dernières années.

C’est un périple à la fois triste et drôle. Entre l’appartement de Lénine, la piscine de Staline et les drogués à l’eau de Cologne, on frôle de près l’absurdité d’un pays bien mystérieux et glacé. Une plume acérée mais aussi légère permet de ne pas tomber dans l’excès. C’est un roman court pourtant l’auteur prend le temps d’explorer la psychologie des personnages, mais nous réserve quand même quelques surprises de dernière minute ! On rencontre des manchots, on visite d’anciens abris antiatomiques, on assiste également à quelques actes de vandalisme de groupuscules moscovites, sans parler des nouveaux millionnaires russes, du caviar et de Nitchevo !

Une belle ballade, presque une parade un peu entêtante, un peu sans queue ni tête, teintée de nostalgie voire de mélancolie. Un roman très agréable à lire, une jolie réussite d’un auteur lui-même correspondant de presse à Moscou.

Gérard Streiff, Les Yeux de Lénine, aux éditions Le Passage, 14 €.

Des hommes, de Laurent Mauvignier

J’ai la chance cette année d’étudier de la littérature très contemporaine : comprenez que la plupart des auteurs en question sont encore vivants. Tout ça pour voir un peu ce qui se fait aujourd’hui, quels nouveaux styles inégalables ont pointé le bout de leur nez, quel auteur mérite d’être connu ou, à l’inverse, ne mérite pas sa gloire. On m’a donc proposé de lire du Mauvignier. Ce qui est bien avec les auteurs très contemporains, c’est que pour la plupart, peu de choses ont été écrites à leur propos. Pour une fois pas d’études, pas de longues tirades universitaires sur leur écriture, leurs thèmes fétiches, leur utilisation des adverbes ou de la ponctuation, bla, bla, bla. Alors quand vient le moment de le travailler en classe, on se sent un peu comme une troupe d’explorateurs visitant un territoire vierge. Toutes les interprétations sont possibles puisqu’aucune n’a été encore érigée en sacro-sainte vérité. Mais c’est surtout le plaisir de savourer, dans une sorte de jeu, cette sensation de vraiment se pencher sur une écriture, forcément unique, de la décortiquer pour mieux la découvrir qui rend toute cette aventure si vivante.

Je dois l’admettre : jamais avant je n’avais lu du Laurent Mauvignier. En fait, son nom m’était même inconnu. J’ai (j’avais) souvent la mauvaise habitude, avant d’entrer dans ce master si particulier, de me complaire dans les sentiers balisés et sécurisés des classiques ou des best-sellers. Peu de risques d’être désarçonnés (coucou Pascal Quignard !). Mais c’est avec plaisir (bien qu’un peu d’appréhension au début quand même) que j’ai lu Des Hommes, roman de Mauvignier donc, publié en 2009.

C’est un roman grave et profond, qui donne à réfléchir. Solange fête ses 60 ans. Tout aurait pu se passer au mieux mais son frère, Bernard, a décidé de faire des siennes. Ce n’est pas un caprice banal mais le reflet d’une véritable crise intérieure qui agite cet ancien soldat de la guerre d’Algérie. Ces événements vont amener Rabut son cousin a se remémorer lui aussi des mois passés dans la poussière et la chaleur maghrébines. La nuit est propice aux souvenirs qui affluent par vague à la surface, des souvenirs qu’il avait pourtant réussi à enfouir. On ne sort jamais tout à fait indemne d’un tel événement et la guerre d’Algérie a laissé des cicatrices encore rouges de douleur. Comment vivre quand on est littéralement rongé par ces images de mort et de souffrance, comment dépasser cet obstacle quand le monde autour de vous préfère oublier ce moment peut glorieux de l’Histoire française ?

C’est une livre à la fois abrupt et sensible qui nous plonge dans ce qu’il y a de plus noir, sans tentative de rationalisation, sans pathos mal placé. L’écriture de Mauvignier est complètement déroutante, autant que peuvent l’être sûrement les réflexions de ces anciens soldats. Il faut l’apprivoiser pour y entrer complètement et alors les pages défilent à une vitesse folle. Invoquant les détails de la vie amoureuse en Algérie, du courrier tant attendu, les récits de Février qui a vu l’horreur, les détails sordides des assassinats orchestrés avec tant de minutie… c’est un florilège bien tracé pour tenter de mieux comprendre ce que chacun de ces hommes tentent de se cacher à eux-mêmes. Certains arrivent à vivre avec, comme Rabut, seulement dérangés par des cauchemars et des longues insomnies ; d’autres doivent exorciser ces démons pour faire la place à du neuf comme Février ; d’autres enfin ne supportent plus ces souvenirs, ni eux-mêmes, et comme Bernard, deviennent fous ou noient leur peine dans l’alcool. Différentes façons de traiter la douleur avec des résultats plus ou moins probants, mais rien ne parvient à l’effacer complètement.

C’est à mi-chemin entre un monologue et le récit, très personnel. Sans réellement s’adresser à nous, l’auteur fait étal de ces quelques heures où tout le passé resurgit au grand jour. Comme une parole orale, ce cheminement de passé n’est pas très fixe ou fixée : ne vous étonnez donc pas d’une ponctuation plutôt atypique, d’une énonciation bancale. Tout est pensé pour refléter au mieux une vérité douloureuse et les tensions qu’elle produit. C’est vraiment un livre plein d’une sensibilité qu’on retrouve chez très peu d’autres auteurs. Bien sûr le sujet n’est pas facile, mais il est traité ici avec brio et sans déguisement : une écriture à la fois touchante et sincère, un livre à découvrir !