La Brèche, de Vladimir Makanine

Les visages autour d’eux sont durs et fermés. La foule n’est pas monolithique, elle est variée dans sa composition, mais, comme toute la foule, elle est facilement influençable et prête aux actes les plus imprévus. Blêmes de rage et de colère, poings serrés, impatients d’entrer en action pour pousser et frapper méchamment en visant les yeux, les gens se pressent, bousculent. Les heurts sont constants, mais restent néanmoins secondaires face au principal, à la sensation d’une masse commune où personne ne répond plus de rien, prêt à piétiner tous ceux qui ne marchent pas, épaule contre épaule. Par bonheur, la progression de Klioutcharev et d’Olia est diluée dans le mouvement général et passe donc inaperçue. Ils sont emportés par la foule. Ils en font partie. Olia frissonne. Ses dents s’entrechoquent sous l’effet de la peur.

J’ai découvert un petit livre russe bien étrange, mais apparemment pas assez pour aller se nicher dans le rayon SFFF de ma bibliothèque. Il faut dire qu’il est bien mystérieux ce roman, il ne se laisse pas saisir facilement. Il est l’œuvre de Vladimir Makanine, auteur contemporain que l’on connaît surtout pour son Underground. Le titre de ce livre est La Brèche, il a été publié en 1991 puis réédité en 2007.

La Brèche voit le jour entre les mains d’un auteur, né sous l’ère stalinienne, qui contemple la fin, la chute de l’URSS. Ce roman en est un peu la métaphore. Dans un Moscou presque désert, dans une ambiance post-apocalyptique, quelques personnes tentent de survivre face à la nuit qui tombe un peu plus chaque jour, inexorablement. Les intellectuels se sont réfugier sous terre, et ne sont accessibles que par une brèche dans le sol donnant directement sur un restaurant souterrain. Ces penseurs passent leur temps à parler philosophie, à refaire leur monde : il se pense bien à l’abri dans leur univers clos, où ils ne connaissent presque pas l’obscurité et la privation, mais dans ce monde renfermé l’oxygène si rare blesse les poumons et la lumière artificielle les yeux.

Klioutcharev est un des rares intellectuels à être resté à la surface. Il va voir ses amis de temps en temps passant par le boyau étroit qui égratigne ses côtes. Mais la brèche peu à peu s’amenuise, la terre se referme et il sait qu’un jour il ne pourra plus y accéder. Klioutcharev prend soin de sa femme et de son fils, un adolescent arriéré mental : mais il sait qu’ils ne pourront pas rester indéfiniment dans leur appartement, c’est dangereux. Les rues de la ville sont menaçantes : l’ombre effrayante de la foule plane. La foule est en colère, dangereuse et mortelle pour celui qui se retrouve dans son filet, sans en être averti. De plus, la vie à la surface est devenue très compliquée : téléphoner, se nourrir, prendre une douche ou l’autobus deviennent des gestes parfois difficiles. Les voleurs ont pillé les commerces et des voyous agressent toute personne seule.

Mais la vie doit continuer dans ce Moscou si sombre. Klioutcharev fait tout pour entretenir ses relations avec ses amis, Olia, Tchoursine, quitte a crapahuter dans tous les recoins de la ville.

La Brèche est un roman vraiment inclassable, que l’on peut appeler « trans-fictionnel ». Ce livre nous donne à voir une autre vision de ce que pourrait être la réalité. Les personnages habitant dans les appartements moscovites sont résignés mais pas abattus, ils cherchent sans cesse des solutions avec calme. A contrario, les intellectuels vivent dans un Éden souterrain aux effets pervers, voyant de loin ce qui se déroule en surface, jusqu’à en être complètement coupé.

Il faut souligner la beauté de la traduction de Christine Zeytounian-Beloüs qui, je pense, retranscrit parfaitement bien ce qu’a voulu signifier l’auteur. L’écriture est vivante : les réflexions intérieures et les dialogues se mêlent aux descriptions précises sans être ennuyeuses. Il est très souvent question de cette brèche dont les parois se rapprochent de plus en plus. Il faut à Klioutcharev toute son ingéniosité et son contrôle pour passer dans ce boyau qui est un passage entre une vie fictive mais illuminée et un quotidien plus dur mais qui possède toujours une lueur d’espoir. Le héros principal reflète la figure d’un homme qui doit se réadapter, reconstruire une vie en avançant douloureusement, au risque de grands périls. Lui au moins ne s’est pas enfermé dans le mensonge, mais par contre, il commence à perdre, peut-être, quelques réflexes humains pour les remplacer par un instinct animal, un instinct de survie. Toutefois Klioutcharev est encore sûr de lui, sûr de sa qualité d’homme même quand les circonstances l’obligent à jouer les vers de terre pour passer d’un monde à l’autre.

On ressort de cette lecture avec un goût de poussière dans la bouche. La fin n’en est pas vraiment un, comme cette nuit qui ne cesse de tomber sur Moscou. Il n’y a pas vraiment de moments heureux, il n’y a pas non plus de désespoir déchirant. Juste des hommes et femmes qui veulent continuer à vivre leur vie, en s’adaptant à ces conditions si atypiques. J’ai pu lire que La Brèche est une « parabole sur l’impasse de la société soviétique » et c’est vrai que le parallèle est facile à faire. Toutefois, même si l’on est trop jeune pour avoir connu cette époque, même si l’on est pas russe, on peut se sentir impliqué dans ce roman : repensez à tous les moments où vous vous êtes dit « Mais où va le monde ? »

 la brèche

Vladimir Makanine, La Brèche, traduit du russe par Christine Zeytounian-Beloüs, aux éditions Gallimard, collection L’Imaginaire (540), 5€90.

Quatre soldats, d’Hubert Mingarelli

Hubert Mingarelli est classé à tort dans les auteurs jeunesse, une classification qu’il a toujours répugnée puisqu’il dit écrire pour tous. Je vais vous parler d’une de ses oeuvres les plus connues, Quatre soldats, qui a obtenu le prix Médicis en 2003.
On fait la connaissance donc de quatre soldats de l’Armée rouge, Pavel, Kyabine, Sifra et Bénia, le narrateur dont j’ai eu bien des peines à trouver le nom. Nous sommes en 1919, l’hiver a immobilisée les troupes qui se sont repliées dans la forêt pour échapper au froid. Mais le printemps pointe le bout de son nez, et ce sont les derniers jours passés dans ce calme relatif avant de rejoindre le front. Nous sont contés la cabane de bric et de broc de ces quatre copains, leur amitié éclatante au bord d’un étang, les plaisirs ersatz comme un petit poisson grillé ou une montre avec laquelle dormir… Puis vient un jour les rejoindre un gamin, un jeune d’à peine 17 ans qui est parti de chez lui avec rien si ce n’est la ferme intention de s’enrôler. Obligés de le prendre sous leur aile, pour le meilleur comme pour le pire, il sera le témoin de ces quelques jours hors du temps, loin de la folie de la guerre qui est pourtant au coeur du roman.


On sent une certaine odeur de désillusion et de mélancolie dans les mots si simples de Mingarelli. Avec presque rien, des phrases minimalistes qui résument l’essentiel, l’auteur réussit à nous faire passer ce mélange étrange d’émotions qui remplit les coeurs de nos héros. Sans fioritures, l’amitié sincère de ces quatre soldats nous est dévoilée dans son plus simple appareil : un amour profond mais pudique qui semble bien frêle en temps de guerre, mais si important. C’est une écriture très sensible à laquelle on ne veut pas demander plus.
Moi-même, j’ai tout d’abord été désarçonnée par ces phrases presque enfantines de part leur simplicité grammaticale. Mais je me suis vite laissée emporter par le thème, ces quatre hommes épuisés qui continuent de vivre, entre parenthèses, en attendant la suite, passifs spectateurs d’un monde qui avance doucement. Puis cette écriture s’est révélée dans tout son éclat : Mingarelli n’emploie que des mots justes, et forts. Ce n’est pas la peine de tergiverser, ce n’est pas la peine d’en faire des tonnes quand en quelques lignes tout est dit. Une sincérité dans l’écriture, une force dans l’histoire qu’on ne retrouve chez nul autre auteur. J’ai été soufflée et emballée par ce style si particulier que je vous recommande chaudement.

 
« A présent nous étions sortis de la forêt. L’hiver avait passé et c’est difficile de s’imaginer combien il avait été long et froid. Nous avions mangé nos mules et nos chevaux, et un grand nombre d’entre nous étaient morts dans la forêt. Parfois dans leur cabane qui s’était enflammée. Ou bien ils s’étaient perdus en allant chasser. D’autres qui chassaient les avaient retrouver. Bien sûr certains parmi ceux qu’on n’avait pas retrouvés certains avaient déserté. Mais je crois que le plus souvent ils s’étaient perdus et ils étaient morts de froid. »