Je l’aimais, d’Anna Gavalda

On ne présente plus Anna Gavalda, à mi-chemin entre l’écrivain de romans de gare et de romans mainstream. Le grand public (dont je fais partie) l’a connue tout d’abord avec son recueil de nouvelles Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part. Déppprécié par des critiques, mais plébiscité par le public et deux prix littéraires, cette oeuvre a fait son trou dans la littérature de notre temps et laissera une marque de son passage. Il y a un avant et un après Gavalda : maintenant, toute personne lambda qui ne lit que deux articles par an peut se targuer de lire de littérature, de la vraie, celle qui fonde le paysage écrit français. C’est sûr, ces deux premières oeuvres se lisent vite, la complicité avec le lecteur se tisse vite, permettant sa fidélisation. Dialogues à gogo, introduction in medias res, narration d’un quotidien souvent mélancolique… et hop, voilà pour beaucoup de la littérature pur chef. Oui, mais non. Derrière cette parure de façade, on trouve tout de suite une longueur, une langueur narrative, des intrigues qui (quand elles existent) manquent pitoyablement de souffle.

Je suis peut-être dure avec Anna Gavalda. Il faut dire que j’ai été déçue. Quand j’ai lu son recueil de nouvelles puis son premier roman édité Je l’aimais, j’étais encore une ado, une collégienne qui savait qu’elle adorait les livres mais qui commençait à en avoir marre des classiques encore trop durs pour elle ou des romans jeunesse qui ne m’intéressaient plus. J’étais avide de découvrir de nouvelles choses, de nouveaux horizons, partir à la rencontre de nouvelles écritures qui feraient basculer mon coeur. Et c’est là que Gavalda est intervenue. Son écriture grande dame, son ton j’ai-tout-vu-j’ai-tout-vécu, ses phrases poétiques, son discours sur la vie, les épreuves, les gens. Pour moi, c’était tout nouveau, tout beau. Son succès me confirmait mon espoir : j’ai trouvé l’auteur qui me ferait sortir de mon enfance littéraire. Puis j’ai grandi, j’ai lu d’autres romans, d’autres gens, d’autres écrivains, j’ai mûri, j’ai travaillé dans l’univers des lettres et du livre. J’ai appris des choses. Et là, j’ai lu Ensemble, c’est tout. Je commençais à douter : du sentiment à coup de louche, des destins croisés comme on en voit partout, une écriture somme toute assez linéaire même si la forme reste belle. M’étais-je trompé sur le génie de cette auteure ? Pour me fixer, je me lance dans la lecture de La Consolante, tout juste sortie. Et là, grosse déception : à quoi cela sert-il de faire des centaines de pages ? Pour mettre en avant encore plus fort les faiblesses soupçonnées auparavant ? OK, le cadre champêtre, cette famille hors du commun, le soleil sur un chapeau de paille, limite la musique piano/voix douce pour finir ce clip marketing… pourquoi pas. Mais ce ton mielleux, cette absence de nuance, de profondeur (oui car parler des sentiments ne veut pas dire être profond), cette tension narrative nulle… Anna Gavalda, tu me déçois ; mon coeur de collégienne portait de grand espoir en ton talent, mon âme d’adulte avertie est abattue.

Alors, aujourd’hui, je te laisse une dernière chance, je fais table rase de mes a priori et de mes jugements. Je vais chercher ce qu’il y a de bon en toi pour te réapprivoiser et peut-être t’apprécier à nouveau. J’ai relu Je l’aimais. On y parle d’amour (sans blague ?). Chloé, mariée, deux enfants, vient de se faire jetter comme une vieille chaussette : son époux en aime une autre. Adrien l’a abandonnée, lâcheté ou courage ? Cela dépend sûrement des partis. Le beau-père de Chloé tente alors de consoler la jeune fille en l’emmenant dans sa vieille maison à l’autre bout de la France, elle et ses filles. Au coin du feu, entre deux verres d’alcool, l’atmosphère se prête aux confidences. La douleur a rendu Chloé cynique, traitant son beau-père de « sale con », celui tente sans trop de conviction de se défendre. Il n’accable pas son fils. En effet, lui aussi a connu cette situation. Il était terriblement amoureux ; mais il était également marié et père. Et il n’a pas franchi le pas. Dans cette émouvante révélation, il confie à Chloé les sentiments contradictoires mais aussi la peine qu’il a alors ressenti. Dans un sens, il admire son fils, pour son courage.

Je suis perplexe. Déjà, parce que ce genre de situation est franchement… irréelle. Chloé et son beau-père n’ont jamais été proches, juste un mot pour se passer le sel à table. Mais cette nuit, c’est toute leur vie qu’ils se déballent, ce qu’ils ont sur leur coeur, l’un envers l’autre. Non, je suis désolée, mais c’est trop facile. Une rupture n’entraîne pas ce genre de confidences. Bon, passons. Les deux personnages sont doux-amers. Parfois tendres dans leur évocation de l’amour, parfois vaches entre eux.Le beau-père a cette image de l’homme épais et rugueux, mais tout sensible à l’intérieur ; cliché bonjour. La narration de son amour adultère est romanesque dans les faits, mais plats à lire, on mettra ça sur le compte de l’émotion du personnage qui de toute façon, n’est pas très doué avec les mots. La qualité de ce roman (au bout d’un moment, il faut bien que j’en avoue une), c’est l’interactivité sous-jacente qu’elle nécessite avec le lecteur. Celui-ci doit faire appel nécessairement à son vécu amoureux pour comprendre et pardonner ces personnages que ne s’avouent les choses qu’à demi-mot. Les dialogues donnent cette impression de faire partie intégrante du récit : c’est à nous que l’on s’adresse, les sentiments sont universels, tous nous seront amenés à vivre ce genre d’expérience. L’écriture, même si je la critique beaucoup, est très belle, les mots précis et choisis avec soin.

C’est un court roman, idéal pour apprendre à connaître cette auteure. Après libre à vous de continuer l’aventure si son style vous plait et vous correspond. C’est poétique, c’est doux mais c’est sans surprise. Un roman peu romanesque mais qui fait passer le temps, une belle plongée dans les coeurs mises à l’épreuve de personnages universels. Une réflexion classique sur le fait d’aimer une autre personne que son conjoint, la durabilité d’un couple, sa force, son confort, sa routine, ses tentations : ça ne vous aidera pas avancer mais peut-être cela vous apportera-t-il un autre point de vue.

Bon, j’ai fait mon boulot, plutôt difficilement et sans réussite excessive. Je garde quand même les livres d’Anna Gavalda dans un coin de ma bibliothèque ; ce sera sûrement le genre de choses que je voudrais parcourir quand j’aurai le cafard, un pot de glace à la vanille sur les genoux, en pyjama en pilou sur le canapé, blues en fond sonore.

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