Des hommes, de Laurent Mauvignier

J’ai la chance cette année d’étudier de la littérature très contemporaine : comprenez que la plupart des auteurs en question sont encore vivants. Tout ça pour voir un peu ce qui se fait aujourd’hui, quels nouveaux styles inégalables ont pointé le bout de leur nez, quel auteur mérite d’être connu ou, à l’inverse, ne mérite pas sa gloire. On m’a donc proposé de lire du Mauvignier. Ce qui est bien avec les auteurs très contemporains, c’est que pour la plupart, peu de choses ont été écrites à leur propos. Pour une fois pas d’études, pas de longues tirades universitaires sur leur écriture, leurs thèmes fétiches, leur utilisation des adverbes ou de la ponctuation, bla, bla, bla. Alors quand vient le moment de le travailler en classe, on se sent un peu comme une troupe d’explorateurs visitant un territoire vierge. Toutes les interprétations sont possibles puisqu’aucune n’a été encore érigée en sacro-sainte vérité. Mais c’est surtout le plaisir de savourer, dans une sorte de jeu, cette sensation de vraiment se pencher sur une écriture, forcément unique, de la décortiquer pour mieux la découvrir qui rend toute cette aventure si vivante.

Je dois l’admettre : jamais avant je n’avais lu du Laurent Mauvignier. En fait, son nom m’était même inconnu. J’ai (j’avais) souvent la mauvaise habitude, avant d’entrer dans ce master si particulier, de me complaire dans les sentiers balisés et sécurisés des classiques ou des best-sellers. Peu de risques d’être désarçonnés (coucou Pascal Quignard !). Mais c’est avec plaisir (bien qu’un peu d’appréhension au début quand même) que j’ai lu Des Hommes, roman de Mauvignier donc, publié en 2009.

C’est un roman grave et profond, qui donne à réfléchir. Solange fête ses 60 ans. Tout aurait pu se passer au mieux mais son frère, Bernard, a décidé de faire des siennes. Ce n’est pas un caprice banal mais le reflet d’une véritable crise intérieure qui agite cet ancien soldat de la guerre d’Algérie. Ces événements vont amener Rabut son cousin a se remémorer lui aussi des mois passés dans la poussière et la chaleur maghrébines. La nuit est propice aux souvenirs qui affluent par vague à la surface, des souvenirs qu’il avait pourtant réussi à enfouir. On ne sort jamais tout à fait indemne d’un tel événement et la guerre d’Algérie a laissé des cicatrices encore rouges de douleur. Comment vivre quand on est littéralement rongé par ces images de mort et de souffrance, comment dépasser cet obstacle quand le monde autour de vous préfère oublier ce moment peut glorieux de l’Histoire française ?

C’est une livre à la fois abrupt et sensible qui nous plonge dans ce qu’il y a de plus noir, sans tentative de rationalisation, sans pathos mal placé. L’écriture de Mauvignier est complètement déroutante, autant que peuvent l’être sûrement les réflexions de ces anciens soldats. Il faut l’apprivoiser pour y entrer complètement et alors les pages défilent à une vitesse folle. Invoquant les détails de la vie amoureuse en Algérie, du courrier tant attendu, les récits de Février qui a vu l’horreur, les détails sordides des assassinats orchestrés avec tant de minutie… c’est un florilège bien tracé pour tenter de mieux comprendre ce que chacun de ces hommes tentent de se cacher à eux-mêmes. Certains arrivent à vivre avec, comme Rabut, seulement dérangés par des cauchemars et des longues insomnies ; d’autres doivent exorciser ces démons pour faire la place à du neuf comme Février ; d’autres enfin ne supportent plus ces souvenirs, ni eux-mêmes, et comme Bernard, deviennent fous ou noient leur peine dans l’alcool. Différentes façons de traiter la douleur avec des résultats plus ou moins probants, mais rien ne parvient à l’effacer complètement.

C’est à mi-chemin entre un monologue et le récit, très personnel. Sans réellement s’adresser à nous, l’auteur fait étal de ces quelques heures où tout le passé resurgit au grand jour. Comme une parole orale, ce cheminement de passé n’est pas très fixe ou fixée : ne vous étonnez donc pas d’une ponctuation plutôt atypique, d’une énonciation bancale. Tout est pensé pour refléter au mieux une vérité douloureuse et les tensions qu’elle produit. C’est vraiment un livre plein d’une sensibilité qu’on retrouve chez très peu d’autres auteurs. Bien sûr le sujet n’est pas facile, mais il est traité ici avec brio et sans déguisement : une écriture à la fois touchante et sincère, un livre à découvrir !

Publicités

Une réflexion au sujet de « Des hommes, de Laurent Mauvignier »

  1. Ping : Dans la foule, de Laurent Mauvignier « lacritiquante

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s